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Full text of "La philosophie de Gassendi"

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LA PHILOSOPHIE ^-^ 

DE GASSENDI 



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Goulommiers. ~ Imp. P. BRODARD et GALLOIS. 



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LA PHILOSOPHIE 



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GASSENDI 



PAR 



P.-FÉLIX THOMAS 

AOnioé DE PHILOSOPHIE, PROFESSEUR AU LYGÉB DE BREST 



Sapere aude, 
(Devise de Gassendi.) 



j •* 
- - -- *, 



PARIS 

ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLIÊRE ET C'« 

FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR 

108, BODLBVARD SAINT-0ERI1A.IN, 108 

1889 

Tous droits réservés 



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4. 



♦ ^. 






Monsieur J. LACHELIER 



TÉMOIGNAGE DE RESPECT ET DE RECONNAISSANCE. 



P.-Pélix Thomas. 



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PHILOSOPHIE DE GASSENDI 



INTRODUCTION 

Sapere aude. 
(Devise de Gassendi.) 

Les premiers travaux philosophiques d,e Gassendi. — 1. Gassendi et Aris- 
tote. — 2. Gassendi et Fludd. — 3. Gassendi et Descartes. — 4. Gassendi 
et Épicure. — 5. Le syntagma philosophicum, — Raisons principales de 
son impopularité. 

Malgré les efforts qui ont été faits à plusieurs reprises, de nos 
jours S pour réhabiliter la doctrine de Gassendi ', il ne sepible 
pas que ce philosophe ait encore obtenu la place qui lui appar- 
tient et dans l'histoire générale de la pensée humaine et dans 
rhistoire particulière de la philosophie française. Tandis que 



1. Les principales études, publiées en faveur de Gassendi philosophe, 
sont celles de : Damirou, Mémoire sur Gassendi, 1839; — de Gérando, Histoire 
comparée des systèmes de philosop/iie, Paris, 1847; — A. Martin, Histoire 
de la vie et des écrits de Gassendi, Paris, Lagrange, 1854; — L. Mandon, 
Étude sur te Syntagma phitosophicum de Gassendi, Montpellier, 1858; — De 
la Philosophie de Gassendi, par le même, 1861; — Jeanne), Gassendi spi- 
ritualiste, Montpellier, 1859; — Lange, Histoire du matérialisme, — Ch. Bar- 
neaud. Étude sur Gasssendi, (Ces études, dues à l'un des admirateurs les 
plus sincères de Gassendi, sont malheureusement restées inachevées : 
elles ont paru dans les Nouvelles Annales de philosophie catholique, 1881.) 
— Consultez également les études de Brucker, de M. F. BouiUier, souvent 
citées dans cet ouvrage, de Bordas-Démoulin, Renouvier, Paul Terris, 
J. Soury, etc. 

2. Gassendi est né le 22 janvier 1592 et mort le 24 octobre 1655. Les prin- 
cipaux auteurs à consulter sur la vie de Gassendi sont : Samuel Sorbière, 
de Vita et morihus P. Gassendi, Cette étude se trouve en tête des œuvres 
complètes de Gassendi, Lyon, 1658; — Nicolas Taxil, Oraison funèbre de 

Thomas. — Oasseodi. 1 



2 LA PHILOSOPHIE DE GASSENDI 

Descartes, Bossuet, Malebranche, voire Condillac, sont dans 
toutes les mains, interprétés et commentés par nos maîtres, Gas- 
sendi, exclu des écoles, ne compte parmi ceux qui le connais- 
sent qu'un petit nombre de défenseurs et beaucoup d'ennemis. 
Or, dans ce demi-ostracisme, il y a plus que de l'injustice, il y a 
de l'ingratitude. Il y a de l'injustice, car nul penseur n'a recher- 
ché la vérité avec autant d'ardeur et de désintéressement que 
Gassendi; de l'ingratitude, car les services qu'il a rendus, aussi 
bien aux historiens de la philosophie qu'aux philosophes dog- 
matiques de son temps et du nôtre, sont beaucoup plus considé- 
rables qu'on ne le pense d'ordinaire et surtout qu'on ne l'avoue. 
L'histoire sommaire de ses travaux philosophiques et l'exposition 
de sa doctrine en seront la meilleure preuve. 

I. — Le premier écrit de Gassendi fut une éloquente protes- 
tation en faveur de la liberté de pensée et une déclaration de 
guerre ouverte à la philosophie « officielle » de son époque. Per- 
suadé que la méthode chère aux péripatéticiens, non moins que 
leur doctrine, plat pastiche des théories d'Aristote, étaient un 
obstacle sérieux au progrès, il les attaque avec une fougue pres- 
que juvénile et une verve toute méridionale. Il apporte d'autant 
plus de feu et de passion dans la lutte que les péripatéticiens 
sont de leur côté plus passionnés et plus exclusifs. Plusieurs, 
avant lui, ont déjà, il le sait, combattu le même combat, mais 
leur victoire est encore indécise. Les adversaires de l'aristoté- 
lisme sont suspects ; la Sorbonne et les académies les condam- 
nent, la religion les tient à l'écart. Gassendi veut triompher de 
ces dernières résistances, rompre définitivement les liens qui 
enchaînent les esprits et les empêchent de penser par eux- 
mêmes. 

Dans une préface *, pleine de franchise et de bonne humeur. 



P. Gassendi, rééditée par M. Tamizey de Larroque, Bordeaux, 1882; — 
Bugerel, Vie de Gassendi, 1737 et 1770; — Tamizey de Larroque, différents 
mémoires dans lesquels sont recueillis avec un soin pieux tous les docu- 
ments qui intéressent la gloire du philosophe provençal; — Firmin Guichard, 
Paul Terris, etc. — Signalons encore une étude consciencieuse de Saverien, 
Histoire des philosophes modernes, Paris, 1763, t. 111, p. 107 et suiv. 

1. Prxfatio in Exercitationes, Couvres de Gassendi, Lyon, 1658, t. III, p. 98. 
— Toutes nos citations étant extraites de cette édition, nous nous borne- 
rons, dans nos notes, à indiquer le tome et la page où elles se trouvent. 



INTRODUCTION 3 

il nous apprend comment il fut conduit à une telle entreprise, 
cependant grosse de périls. Bien qu'élevé dans la philosophie 
de l'École, rompu à la dialectique scolastique et tout imprégné 
par ses maîtres des doctrines d'Aristote, il en aperçut, nous dit- 
il, de très bonne heure les lacunes et les défauts. Plus tard, 
lorsqu'il commence à réfléchir davantage par lui-même, ses 
doutes sur Tinfaillibilité d'Aristote ne font que grandir, mais il 
craint encore de s'y abandonner et de se séparer ainsi de l'opi- 
nion généralement admise par les plus illustres savants. C'est 
alors qu'il lit les œuvres de Vives S celles de Charron qui le 
séduisent, celles de Ramus, de la Mirandole. Il constate avec 
joie qu'il n'est point seul à suspecter la philosophie régnante, 
et aussitôt tombent ses dernières hésitations. 

Il était dans cet état d'esprit lorsqu'à la suite d'un brillant 
concours *, il fut chargé d'enseigner à Aix la philosophie et 
natureïlement la philosophie d'Aristote. La tâche était, pour 
lui, délicate; cependant il sut, tout en remplissant son mandat, 
rester fidèle à sa conscience et à ses convictions ^. Dons ce but, 
il divisa son cours en deux parties distinctes : l'une qui était 
exclusivement consacrée à l'exposition des doctrines du maître; 
l'autre à des remarques critiques, données à propos, et qui per- 
mettaient aux élèves d'en apprécier exactement la valeur. 

C'est de ce cours, professé pendant six années, que sont sor- 
ties ses Exercitationes adversus Arlstoteleos. On conçoit aisé- 
ment ce qu'elles durent lui coûter d'efforts et de courage. Pour 
pouvoir les écrire il fallait, en effet, s'être dépouillé de tous 
les anciens préjugés contractés à l'école de ses maîtres; avoir 
secoué le joug humiliant d'une autorité universellement admise ; 
être prêt à braver et le mépris et les sifflets de tous les savants 
du jour; il fallait en outre, étant connue la puissance jalouse 



i. Vives (1492-1540) fut l'un des plus violents adversaires de la philo- 
sophie d'Aristote. 

2. Gassendi avait alors vingt-quatre ans. 

3. M. Ch. Barneaud, qui a eu entre les mains les leçons de philosophie 
professées à Aix par Gassendi et transcrites en 1619 par un de ses fidèles 
disciples, semble ne leur accorder qu'une mince importance. « Il est 
impossible, nous dit-il, de reconnaître dans ces pages que dictait le jeune 
professeur, le futur apologiste d'Épicure et le réformateur de la philoso- 
phie d'Aristote. » D'où nous sommes autorisés à conclure que les appen- 
dices à ses leçons valaient mieux que ses leçons elles-mêmes. 



LA PHILOSOPHIE U 



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DE GASSENDI 



6 LA PHILOSOPHIE DE GASSENDI 

tions sérieuses! On bannit toutes les recherches qui pourraient 
aboutir à des résultats précis; mais, en revanche, on discute 
longuement des questions graves comme celles-ci : An detur 
forma corporeUatis? an et cujus modi habeat proprietates illa 
forma quie cadaveris est? etc., etc. Et encore, dans l'examen 
de ces problèmes, quelle confusion! On discute sur un mot; on 
argumente sur une virgule; on entasse, compile, rapproche, 
oppose propositions semblables et propositions contraires et 
c'est là ce qu'on appelle philosopher! 

Si au moins le langage était élégant ou simplement correct! 
Mais non; ce sont eux qui ont inventé à leur profit cet euphé- 
misme admirable : que les solécismes sont les perles de la phi- 
losophie ! 

D'où vient maintenant une telle aberration? — Uniquement 
de ce que nos philosophes se sont enchaînés à la doctrine d'Aris- 
tote comme si elle était l'expression dernière et parfaite de la 
vérité. Leur asservissement est si complet que plusieurs même 
n'hésitent pas à affirmer qu'ils aimeraient mieux se tromper 
avec Aristote que de bien penser avec un autre. Gassendi nous 
raconte qu'il a connu un célèbre professeur de philosophie et de 
théologie qui croyait rendre à Dieu un grand hommage en se 
disant prêt à soutenir, au prix de son sang, la vérité de tout ce 
qui était contenu dans les œuvres d'Aristote. Ipse dixit, le 
maître l'a dit, était un argument sans réplique ; objecter qu'Aris- 
tote avait été un homme comme les autres, c'est-à-dire imparfait 
et faillible, sentait l'hérésie et méritait le bûcher. 

Aussi Gassendi s'étonne-t-il après cela que quelques péripaté- 
ticiens osent encore se dire libres. « Est-ce que, soutiennent ces 
philosophes, nous ne pouvons pas, à notre gré, soumettre à 
l'examen les sentiments des nominaux, des thomistes, des sco- 
tistes et embrasser l'opinion qui nous paraît la plus probable? 
— Je vous le demande, répond Gassendi, est-ce bien là la liberté? 
Les péripatéticiens ressemblent à des prisonniers qui déclarent 
hautement qu'ils sont libres parce qu'ils peuvent sans contrainte 
courir dans l'enceinte de leur prison; mais, scotistes ou tho- 
mistes, Aristote le porte-clef les tient toujours sous sa férule. 
Comme à des oiseaux captifs, il leur permet bien de sauter sur 
les barreaux de leur cage; il ne leur permet pas de déployer 
leurs ailes vers le ciel libre. » Tout autre est la liberté que 



INTRODUCTION 7 

réclame Gassendi ; tout autre est l'estime qu'il en fait : « puisqu'elle 
est, nous dit-il, le plus précieux de tous les biens; puisque tout 
dans la nature tend vers elle; puisque les animaux, les choses 
inanimées elles-mêmes semblent chanter ce mot du poète : opus 
est libertate; nous qui sommes des hommes, qui sommes des phi- 
losophes, ne nous abaissons pas jusqu'à nous faire esclaves. 
Accepter volontairement un tel joug est démence! » 

Il signale enfin, avec une force et une éloquence qui rappel- 
lent les plus belles pages de Pascal, les dangers pour la science 
d'un tel asservissement. C'est parce que nos savants cherchent la 
vérité dans les seuls écrits d'Aristote, qu'ils négligent d'étudier 
la nature, la seule institutrice vraiment féconde. Mais que serait-il 
arrivé si Aristote lui-même avait eu un tel respect pour ses anciens 
maîtres? Si, à certains égards, il les a surpassés, c'est qu'il n'a 
pas craint de discuter leurs systèmes et de penser par lui-même. 
Certes, continue Gassendi, je ne condamne point les anciens et 
je sais de quel prix sont leurs travaux, mais je ne puis m'as- 
treindre à mesurer la vertu aux années et oublier que les choses, 
anciennes aujourd'hui, autrefois ont été nouvelles. La connais- 
sance du passé doit uniquement nous servir à pousser plus loin 
nos recherches, grâce à l'expérience et à la raison. Les anciens 
doivent être pour nous des guides, non des maîtres absolus. 

A ces critiques générales, trop peu connues, que Pascal et Des- 
cartes n'ont guère fait que résumer, bien qu'on leur en attribue 
tout l'honneur, Gassendi en ajoute d'autres qui sont plus par- 
ticulièrement dirigées contre Aristote lui-même. Après avoir 
prouvé que les péripatéticiens ont souvent exagéré et même 
dénaturé la pensée du maître, il s'efforce de prouver que le 
maître lui-même ne mérite pas le culte qu'on lui rend. — Il l'at- 
taque d'abord dans sa vie privée et déchire impitoyablement le 
brevet d'honnêteté que trop libéralement on lui décerne. 11 l'at- 
taque ensuite, mais avec plus de raison, comme philosophe et 
chef d'école. Ce qui prouve, apriori, nous dit-il, qu'on exagère 
la valeur de son système, c'est qu'on le discute. Il a trouvé de& 
contradicteurs non seulement parmi les philosophes anciens, 
mais encore parmi les philosophes du moyen âge. Où sont les 
contradicteurs d'Euclide dont les démonstrations sont évidentes? 

Il l'attaque en dernier lieu dans ses œuvres. — Il montre 
qu'il n'est pas de tâche plus difficile que celle de déterminer 



g LA PHILOSOPHIE DE GASSENDI 

j^vec exactitude quelle est la part d'Aristote dans les écrits 
qu'on lui attribue. Nous savons, en effet, que ses interprètes les 
mieux informés, Simplicius et Themistius se posaient déjà le 
problème de leur authenticité et que la liste des ouvrages d'Aris- 
tote dressée par D. Laerce n'est point conforme à celle des péri- 
patéticiens modernes :'il en est probablement de ces travaux 
comme des travaux d'Hercule; plusieurs les ont accomplis, un 
seul en a^ la gloire. — H y a plus : admettons que tous ces 
ouvrages soient authentiques; comme certainement ils ont été 
altérés et remaniés par des disciples plus ou moins autorisés, il 
faudra séparer ce qui appartient au maître de ce qui lui a été 
prêté gratuitement; or, quel critérium nous guidera dans cet 
examen critique? — Accorde-t-on que tout est de la main d'Aris- 
tote? Il faut encore l'interpréter; or, étant donné son style et 
sa méthode d'exposition, les secours même de l'oracle ne seraient 
pas inutiles pour le bien comprendre. — Mais écartons ces diffi- 
cultés et supposons que le style d'Aristote soit toujours clair et 
intelligible, deux nouvelles difficultés restent à résoudre : la 
première est de savoir quand il parle en son propre nom et 
quand il parle au nom des philosophes anciens. Gomme il oublie 
fréquemment de nous renseigner sur ce point, grand est notre 
embarras. La seconde vient des formes dubitatives auxquelles il 
a souvent recours, ce dont ses interprètes dogmatiques semblent 
se soucier fort peu, bien qu'il en résulte plus d'un doute sur sa 
véritable pensée. — Enfin, si au lieu des textes, nous consultons 
les commentaires qu'on en a faits, nos hésitations augmentent, 
car comment nous reconnaître au milieu des contradictions qu'ils 
présentent; comment surtout oser soutenir, après les avoir lus, 
que les ouvrages d'Arlstote sont clairs, précis et contiennent l'ex- 
pression dernière et parfaite de la vérité? 

Abordant alors directement l'examen de ces ouvrages, il s'ap- 
plique à en faire ressortir les lacunes, les superfluités, les tauto- 
logies, les contradictions innombrables : défauts dont il serait 
injuste de rendre seul responsable Aristote qui, malgré tout, 
était un puissant génie. -^ Quant à la doctrine qu'ils renferment, 
Gassendi lui avait consacré cinq livres entiers dont le premier 
malheureusement fut seul publié. Ge livre contient la critique 
de la dialectique aristotélicienne qu'il considère, avec tous ses 
développements, comme stérile et fastidieuse ; les autres passaient 



■ V . 



INTRODUCTION 9 

en revue les diverses opinions d'Arislote sur tous les problèmes 
de la métaphysique et de la psychologie. 

La publication de cet ouvrage eut un immense retentissement, 
et les colères qu'il souleva dans le camp des péripatéticiens furent 
d'autant plus violentes qu'on n'en vit pas ou qu'on feignit de 
n'en point voir la vraie signification. Gomme l'affirme, en effet, 
Gassendi à plusieurs reprises dans ses Fxercitationes, comme il 
le prouve plus tard dans son Syntagma, ce qu'il poursuit c'est 
moins encore l'aristotélisme que l'abus qu'on en fait; c'est moins 
un système, qu'un préjugé. Aussi le voyons-nous, après avoir 
condamné les puérilités de la dialectique scolaslique, emprunter 
à Aristote les règles du syllogisme; après avoir combattu ses 
opinions sur l'animation du monde, sur la nature de l'âme, du 
temps et de l'espace, sur la matière et sur Dieu, s'inspirer de ses 
théories lorsqu'il étudie les facultés de l'âme humaine, la sensi- 
bilité, l'entendement, la liberté et lorsqu'il recherche quelle est 
la fin de notre activité et en quoi consiste la vertu. En un mot, 
il considère Aristole comme un guide qui parfois peut utilement 
l'éclairer, mais il refuse de voir en lui un maître par lequel il 
doive jurer sans examen. Peut-être l'a-t-il dit avec trop d'insis- 
tance et, afin de justifier ses critiques, a-t-il exagéré parfois les 
défauts qu'il attaque, mais son dessein n'en était pas moins noble 
et louable. Les péripatéticiens ne tinrent compte que des bles- 
sures qu'ils avaient reçues; aussi, à ce point de vue, leur colère 
n'a-t-elle rien d'exagéré. Samuel Sorbière, biographe et con- 
temporain de Gassendi, nous apprend avec quelle fureur elle se 
manifesta. Le nom de Gassendi est déclaré suspect; ses travaux 
sont dénoncés comme dangereux; l'enseignement de la philo- 
sophie lui est interdit et il ne parvint à calmer l'irritation de ses 
ennemis qu'en renonçant à publier la fin de ses remarques sur 
Aristote et en se condamnant à la retraite, sur les conseils de Pey- 
resc et du prieur de la Valette, ses plus fervents admirateurs K 

1. Parmi les témoignages qui attestent le succès, en France, des criti- 
ques de Gassendi, il faut citer deux pièces fort curieuses dues à la plume 
de Boileau et inspirées par une plainte des péripatéticiens au Parlement 
de Paris. La première est une requête adressée à Nos Seigneurs du Mont- 
Parnasse : elle est conçue en ces termes... 

(t Supplient humblement les maîtres es arts, professeurs régens de 
rUnivcrsité de Paris; disant qu'il est de notoriété publique que c'est le 
snbliuie et incomparable Aristote qui est sans conteste le premier fonda- 



10 LA PHILOSOPHIE DE GASSENDI 

IL — Ces petites persécutions furent la revanche des péripa- 
téticiens qui justifiaient ainsi , sans s'en apercevoir, la plupart 
des critiques dirigées contre eux. Gassendi s'en vengea en philo- 
sophe et en homme d'esprit. Sans crier à l'injustice, ce qui était 
habile ; sans modifier le plan d'études qu'il s'était tracé, ce qui 
était courageux, il s'efforça de démontrer par ses propres décou- 
vertes combien l'emporte sur l'étude des textes l'étude de la 
nature, et sur l'esprit de secte, l'esprit de libre examen. Les 
mathématiques, la physique, la médecine qui avaient été dédai- 
gnées par ses adversaires, il les étudie avec ardeur et succès ; 
il se passionne pour l'astronomie à laquelle il fait faire de 
sérieux progrès ; si grande est bientôt sa réputation que les plus 
illustres savants d'Europe sont fiers d'entrer en relation avec lui 
et de lui accorder leur amitié. Il est peu de pages aussi instruc- 
tives et même aussi glorieuses pour l'histoire de la science 
française que celles échangées entre Gassendi et ses nombreux 
correspondants au sujet de tous les problèmes scientifiques 

leur des quatre premiers éléments, le feu, l'air, l'eau et la terre...; et 
quoique pendant plusieurs siècles il ait été maintenu d'un commun consen- 
tement dans une paisible possession de tous ses droits, néanmoins depuis 
quelques années en-çà, deux particulières, nommées la Raison et TExpé- 
rience, se sont liguées ensemble pour s'ériger un trône sur les ruines de 
son autorité; et pour parvenir plus adroitement à leurs fins ont excité 
certains esprits fâcheux, qui sous les noms de Cartistes et de Gassendistes 
ont commencé à secouer le joug du seigneur Aristote... Ce considéré, 
Nosseigneurs, il vous plaise ordonner... que Gassendi, Descartes. 
Rohaut, etc., et leurs adhérents seront conduits à Athènes et condamnés 
d'y faire amende honorable devant toute la Grèce. — Que Gassendi sera 
lui seul condamné en pareille somme de dix mille livres pour avoir osé 
afficher ces placards séditieux : Quod immerito Aristotelici libertatem 
philosophandi sibi ademerint; — quod rationes nullœ sint quibus secta 
Aristotelis videatur praeferenda; — quod se, etc., qu'on a voulu ci-devant 
faire passer pour de grands et longs chapitres très doctes et très judi- 
cieux. » 
La seconde pièce est l'arrêt supposé rendu à la suite de cette requête : 
« Vu par la Cour la requête présentée par les maîtres es arts.... conte- 
nant que depuis quelques années une inconnue, nommée la Raison, 
aurait entrepris d'entrer par force dans les écoles de philosophie, et, 
pour cet effet, à l'aide de certains quidams factieux prenant les surnons 
de Cartésiens et Gassendistes, gens sans aveu, se serait mise en état d'en 
expulser ledit Aristote... et non contente de 'ce, aurait entrepris de bannir 
desdites écoles les Formalités, Matérialités, Entités, Virtualités, Pétréités 
et autres enfants et ayant cause de défunt maître Jehan Schot, leur père 
et premier auteur, ce qui causerait la totale raine et subversion de la 
dite philosophie scolastique qui tire d'elle toute sa substance... Tout con- 
sidéré, la Cour, etc. » 



INTRODUCTION H 

importants qui commençaient déjà à préoccuper les esprits. 
Parmi ses corespondants, plusieurs cependant étaient suspects 
et beaucoup, à la place de Gassendi, se seraient montrés plus 
prudents; mais nous connaissons sa fière profession de foi : 
« Qu'on pense de moi ce qu'on voudra, je n'écoute que ma cons- 
cience et n'obéis qu'à la vérité ! » Aussi n'hésite-t-il pas à écrire 
à Galilée, traduit devant le tribunal du saint-office à Rome, une 
lettre où, tout en l'engageant à se soumettre aux décisions de 
ses juges, il le félicite hautement de ses travaux. « Je suis dans 
la plus grande anxiété sur le sort qui vous attend, ô vous, la 
grande gloire de notre siècle I Malgré les bruits qui circulent, je 
ne sais pas encore ce qui a été décidé; je ne crois rien jusqu'à 
ce que la chose soit parfaitement connue. Quoi qu'il arrive, si le 
saint-siège décide quelque chose contre vos opinions, supportez- 
le coname il convient à un sage. Qu'il vous suffise de vivre avec 
la persuasion que vous n'avez cherché que la vérité *. » II n'hé- 
site pas davantage à manifester son admiration pour Hobbes 
et pour Bacon. Dans une lettre à Sorbière, il dit en parlant du 
de Cive : « C'est là un livre non vulgaire et qui mérite d'être lu 
par tous ceux qui goûtent les hautes études; je ne connais per- 
sonne qui soit plus affranchi de préjugé que son auteur, dans 
les questions philosophiques, et qui aille plus au fond des choses 
qu'il étudie *. » II dit dans son Syntagma, en parlant de Bacon : 
« C'est lui qui, dans notre siècle, a formé le généreux projet de 
réformer la science. Voyant combien l'étude de la vérité et de la 
nature intime des choses était peu avancée, depuis que les 
hommes s'occupent de philosophie, il a osé, avec un courage 
vraiment héroïque, tenter une voie, inconnue jusqu'à lui, espé- 
rant qu'il en sortirait une philosophie nouvelle, pourvu qu'on le 
suivit avec ardeur et persévérance ^. » 11 faudrait citer de même, 
pour mettre bien en relief le caractère de Gassendi, les éloges 
aussi éloquents que sincères qu'il adresse à Kepler, à Newton, 
à tous les vrais savants de son époque. Autant il nous a paru 
acerbe et mordant contre les sots routiniers et prétentieux qui 
ne souffraient aucun dissiçtetit dans leur petite église philosophi- 
que, autant il nous apparaît ici modeste et bienveillant envers 

1. Gass., t. VI, p. 66 (février 1634). 

2. W., t. VI, p. 249 (mai 1646). 

3. Syntagma phil., 1. 1, p. 62. 



12 LA PHILOSOPHIE DE GASSENDI 

tous ceux qui, comme lui, n^ont d'autre amour que Tamour de 
la vérité. 

Ces travaux purement scientifiques ne l'empêchent pas de 
poursuivre ses études de philosophie; il semble plutôt qu'ils 
n'en soient pour lui que le complément naturel. Il reprochait 
aux péri pâté ticiens de condamner sans les lire les ouvrages 
des anciens philosophes; il tient à ne pas encourir le même 
reproche; aussi cherche-t-il à réunir, pour en tirer profit, 
toutes les richesses qu'ils ont accumulées. Point de système 
philosophique qu'il n'approfondisse, d'auteur un peu impor- 
tant — philosophe, poète ou historien, — qu'il n'analyse et 
ne commente : de là une ample moisson de documents que 
nous retrouverons, plus tard, classés et systématisés dans son 
Syntagma philosophicum, vaste et colossale synthèse où, tout 
en exposant sa doctrine propre, Gassendi dresse en quelque sorte 
l'encyclopédie du xvi® siècle. , 

Mais avant de mettre la dernière main à cet ouvrage, auquel 
il ne cessa jamais de travailler, diverses circonstances l'amenè- 
rent à entrer de nouveau en lutte contre deux adversaires inéga- 
lement redoutables, Fludd et Descartes, et à entreprendre ouver- 
tement la réhabilitation d'Épicure. 

L'occasion de la première lutte lui fut fournie par le P. Mer- 
senne, l'un de ses amis. — Robert Fludd, dans des écrits où 
se révélaient une originalité puissante et une rare érudition, 
s'était efl*orcé de concilier et de fondre ensemble, dans un même 
système, les doctrines platoniciennes, les dogmes de la religion, 
les chimères de l'alchimie et les rêveries extravagantes des 
frères de la Rose-Croix. Or, parmi les critiques que ces écrits 
soulevèrent, celles de Mersenne qui traitaient leur auteur d'hé- 
rétique et de visionnaire, lui furent particulièrement sensibles; 
aussi jugea-t;il bon de les réfuter dans deux libelles où il acca- 
blait son contradicteur des injures les moins philosophiques. 
Mersenne, un peu surpris de ce retour offensif, crut préférable 
de se dérober et de charger de sa défense Gassendi dont le nom 
seul était déjà d'une grande autorité. — Deux raisons princi- 
pales décidèrent Gassendi à accepter ce rôle : d'abord, son 
amitié pour Mersenne et, ensuite, sa tendance naturelle à pour- 
chasser l'erreur partout où il croyait l'apercevoir. — Or, il était 
une erreur qui lui paraissait singulièrement fâcheuse pour la 






INTRODUCTION 13 

science ; celle de croire, comme il Tavait fait lui-même dans sa 
jeunesse, h Talchimie et à l'astrologie \ qui étaient à la vraie 
science ce que le péripatétieisme était à la vraie philosophie. 
II se met donc immédiatement à ce travail; du mois de mai au 
mois de septembre 1628, il s'en occupe assidûment; il s'en 
occupe également pendant le voyage qu'il fît avec son ami 
Lhuilier, en Hollande; enfin, il fit remettre son manuscrit à 
Mersenne qui le publia en i630, sous ce titre : Exercitatio episto- 
licaadversus Fluddum (Exercice en forme de lettre contre Fludd). 
— Ce nouvel ouvrage est, à certains égards, bien qu'il soit 
moins important, supérieur à celui qu'il avait composé contre 
Aristote. L'exposition qu'il fait des théories de Fludd est, en 
effet, un modèle de clarté, d'exactitude et de précision ; sa réfu- 
tation, un modèle de critique judicieuse, courtoise et polie. Sans 
rien abandonner de ce qu'il croit être la vérité, il n'oublie jamais 
qu'il s'adresse non à une secte — être impersonnel — mais à 
un philosophe de valeur et pour lequel, au fond, il devait 
éprouver une secrète sympathie, car ils avaient ensemble com- 
battu Aristote. Il est fâcheux que Fludd ne lui ait su aucun gré 
de ces ménagements et qu'il ait voulu se venger de Gassendi, 
comme il s'était vengé de Mersenne, par des injures. Mais 
Gassendi, cette fois, dédaigna de répondre. A quoi bon plaider 
encore lorsque la cause est gagnée? 

m. — La dernière polémique sérieuse de Gassendi est celle 
qu'il soutint contre Descartes : cette polémique tour à tour 
bienveillante et passionnée, acerbe et courtoise, achève de nous 
bien faire connaître son originalité et sa puissance de cri- 
tique. C'est que, de tous les contradicteurs qu'eut à réfuter 
Descartes, le plus pressant, le plus habile, le plus difficile à 
vaincre fut Gassendi. Plus souple que Cratérus et Mersenne 
dont les arguments se succèdent toujours graves et mesurés; 

1. a Cestune chose pitoyable, dit Gassendi, de voir que la plupart des 
savants se laissent emporter à des opinions populaires, et que certains 
phénomènes, ppur arriver rarement, leur jettent de la poussière aux 
yeux, comme s^s n'arrivaient pas naturellement : il est vrai que nous en 
iguorons les causes, aussi bien que la manière dont ils sont produits. Si 
celte ignorance doit nous faire craindre quelque malheur, appréhendons 
aussi tout ce que la nature produit. » {Sur la cause des Parhéliesy 
20 mars 1629.) 



14 LA PHILOSOPHIE DE GASSENDI 

plus pénétrant et plus subtil que Hobbes, si vif cependant et si 
prompt àTattaque; moins prolixe que le P. Bourdin et d'un 
goût beaucoup plus sûr, Gassendi semble réunir en lui la force 
des uns et l'adresse des autres, et, comme il a plus d'esprit 
qu'eux tous, ses traits blessent plus sûrement. Nulle part peut- 
être les qualités propres de Gassendi ne ressortent avec autant de 
relief que dans ses Objections aux Méditations de Descartes et dans 
ses Instances. Si l'on voulait trouver un autre exemple de critique, 
aussi fine, aussi alerte, aussi incisive, il faudrait aller jusqu'à 
Voltaire. Bien qu'elles s'adressent à des écrits fort différents, les 
Objections et les Remarques sur le théâtre de Corneille révèlent le 
même esprit, le même soin minutieux et jaloux de l'exactitude 
et de la netteté. On pourrait ajouter que ni l'une ni l'autre de 
ces critiques n'ont fait oublier les chefs-d'œuvre qu'elles atta- 
quent; elles se sont simplement ajoutées à eux et, en se faisant 
accepter et lire, elles ont contribué à former le jugement et le 
goût, ce qui n'est pas un faible mérite *. 

On connaît les circonstances qui ont provoqué cette polémi- 
que, les incidents auxquels elle a donné lieu et son dénouement 
inespéré. 

Mersenne avait été prié par Descartes de communiquer les 
Méditations aux philosophes les plus connus, afin de provoquer 
leurs objections et de soumettre ainsi son système à l'utile 
épreuve de la critique. Mersenne songea aussitôt à Gassendi, qui 
déjà l'avait si brillamment défendu et dont Descartes appréciait le 
mérite, mais il n'obtint d'abord qu'un refus motivé. En écrivant 
son livre des Météores, Descartes avait traité des parhélies sans 
môme faire mention de l'auteur qui le premier lui avait fait 
connaître ce phénomène. Pouvait-il s'intéresser ouvertement 
aux œuvres d'un philosophe qui ne daignait même pas citer 
son nom? — Descartes, en apprenant cette réponse, confessa ses 
torts de bonne grâce ; il fit plus encore, car il loua la modéra- 
tion d'un adversaire qui avait pu, pendant plus de trois années, 
conserver le souvenir d'une injustice sans se plaindre. Cette 



1. <( 11 est difOcile de traiter les discussions philosophiques avec plus de 
clarté, d'agrément et de naturel: la polémique de Gassendi, sauf peut- 
être un peu de rhétorique, mérite encore aujourd'hui d'être proposée 
comme un modèle. » (F. Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne, 
I, ch. XI.) 



t 



INTRODUCTION 15 

réparation, bien qu'un peu tardive, mit fin aux scrupules de 
Gassendi ; il écrivit donc ses Objections^ non sans se rappeler 
peut-être le premier oubli de Descartes. En effet, non seulement 
il reprend un à un tous les principes invoqués par Descartes, 
pour en montrer la faiblesse ; non seulement il attaque sa Mé- 
thode, pour en dévoiler les défauts, mais encore il mêle à la 
dialectique Tironie et, comme il manie ces armes avec une mer- 
veilleuse adresse, il parait parfois en abuser. « âme, ô esprit, 
6 bon esprit I » telles sont les appellations ordinaires par les- 
quelles il désigne Descartes, raillant ainsi sa philosophie quin- 
tessenciée et subtile qui semble écarter systématiquement le 
corps et ne voir en nous que la pensée, ce « je ne sais quoi » 
que nous ne pouvons concevoir. A chaque instant ce sont des 
rappels au bon sens et à la droite raison, peu faits sans doute 
pour plaire à un rival peu patient ^ 

Grande fut l'indignation de Descartes. 11 avait souffert patiem- 
ment les critiques de Gratérus et d'Arnaud, il ne put souffrir de 
même les railleries de Gassendi. De là les répliques tranchantes, 
les réflexions hautaines, fîères, dédaigneuses, méprisantes, inju- 
rieuses même dont il émaille ses Réponses aux Objections. Il 
feint d'abord de ne voir dans ces Objections que des artifices de 
rhéteur, non des raisons de philosophe. « Votre but, écrit-il, a 
été sans doute de me mettre en garde contre les critiques que me 
pourraient adresser des esprits réfractàîfes à toute spéculation 
métaphysique; c'est pourquoi je vous répondrai non comme à 
un subtil philosophe, mais comme à l'un de ces hommes attachés 
aux sens et à la chair dont vous empruntez le visage. » Puis 
retournant l'épithète que lui donnait Gassendi : « 11 ne semble 
pas, ô chair, que vous sachiez en façon quelconque ce que c'est 
qu'user de la raison... ce ne sont que figures de rhétorique... 
faibles murmures... vous avez seulement voulu faire voir com- 
bien d'absurdités et d'injustes cavillations sont capables d'in- 
venler ceux qui ne travaillent pas tant à bien concevoir une chose 
qu'à la contredire... en un mot vous ne dites rien qui me soit 
contraire et ne laissez pas d'en dire beaucoup, d'où le lecteur 
peut apprendre qu'on ne doit pas juger de la force de vos rai- 
sons par la prolixité de vos paroles. » — Il est vrai que Descartes 

1. Voy. Baillet, Vie de Descaries, 



16 LA PHILOSOPHIE DE GASSENDI 

atténue un peu la sévérité de ses jugements par la manière plus 
courtoise dont il clôt sa réponse. « Jusqu'ici, dit-il, l'esprit a 
discouru avec la chair, et, comme il était raisonnable, en beau- 
coup de choses il n'a pas suivi ses sentiments. Mais, maintenant^ 
je lève le masque et reconnais que véritablement je parle à 
M. Gassendi, personnage autant recommandable pour l'intégrité 
de ses mœurs et la candeur de son esprit, que pour la profon- 
deur et la subLilité de sa doctrine, et de qui l'amitié me sera 
toujours très chère *. » 

Gassendi n'avait point prévu une aussi vive réplique; il fut 
surtout blessé de cette épithète : « ô chair ! » dont le qualifiait Des- 
cartes et il s'en plaignit amèrement; mais Descartes, loin de 
rétracter ses paroles, soutint qu'il n'avait fait qu'user strictement 
de son droit. « Il me semble, dit-il au P. Mersenne qui était 
resté l'allié des deux rivaux, que Gassendi serait fort injuste s'il 
s'ofPensait de la réponse que je lui ai faite, car je n'ai eu soin 
que de lui rendre la pareille, tant à ses compliments qu'à ses 
attaques, quoiqu'il ait eu l'avantage sur moi, en ce que j'ai tou- 
jours ouï dire que le premier coup en vaut deux; de sorte que^ 
quand je lui aurais rendu le double, je ne l'aurais que justement 
payé. Il se peut faire qu'il soit touché de mes réponses, à cause 
qu'il y reconnaît la vérité, mais pour moi je ne l'ai point été de 
ses objections par une raison contraire : si cela est, ce n'est pas 
ma faute ^. » Cette réponse était au moins désobligeante, mais 
il est probable qu'elle eût mis fin à la polémique sans quelques 
amis zélés qui mirent tous leurs soins à la raviver. 

Parmi ces amis, il faut citer au premier rang Sorbière, dont le 
caractère et la conduite ont eu de nombreux imitateurs et qui 
personnifie un type trop célèbre dans l'histoire des lettres : 
celui de V admirateur attitré. Suffisamment instruits pour se 
faire apprécier des savants, suffisamment habiles pour dissi- 
muler leurs défauts, causeurs assez enjoués pour plaire aux 
hommes d'esprit, observateurs assez judicieux pour n'aspirer 
point aux premiers rangs, les admirateurs attitrés s'attachent 
aux grands maîtres, vivent à leur ombre et bénéficient par 
ricochet de leur gloire. Pour mieux s'assurer leur aff'eclion, ils 

1. Rép, aux 5e object,, édit. Garnier, t. II, n°' 1, 3, 6, 7, 9, 18, 37, 51, 52. 
53, 63 et 64. 

. Voy. Baillet, op. cit. 



INTRODUCTION 17 

ODt mille ressources dont its usent et dont ils abusent. Flatteurs 
adroits, ils savent louanger discrètement le maître; critiques 
acerbes, ils savent mieux encore railler ses rivaux, et, comme un 
éloge discret plaît toujours, les maîtres eux-mêmes parfois s*y 
laissent prendre. Le jour où, instruit de toutes les attaques qu'on 
dirige contre lui, où, aigri, courroucé contre ses jaloux, le 
maître cède aux conseils que chaque jour on lui donne et songe 
à se venger, l'admirateur attitré triomphe et admire son ou- 
vrage. Il a, par ses avertissements et ses dénonciations inces- 
santes, prouvé son utilité : il attend qu'en bienveillance et peut- 
être en célébrité on lui paye ses loyaux services. C'est là l'histoire 
de Gassendi et de Sorbière. Philosophe médiocre, esprit mau- 
vais, Sorbière n'a point de repos que Gassendi de nouveau n'entre 
en lice avec Descartes. Il n'est point de flatterie qu'il ne lui 
prodigue, de méchant propos qu'il ne lui rapporte, ruses de 
toutes sortes qu'il n'emploie pour empêcher une réconciliation. 
Qu'on en juge plutôt par ces quelques lignes qu'il lui adresse : 
« Veillez bien surtout à votre réponse à Descaries : cet homme 
m'a paru avoir une si haute opinion de son génie que pour la 
moindre chose il vous provoquerait. Vous avez lu peut-être ce 
qu'il écrit dans la dernière édition de sa Métaphysique sur ceux 
qui clandestinement composent des ouvrages pour les faire lire à 
ses ennemis. Il m'a déclaré que ceci s'appliquait à vous et à vos 
écrits qui ne sont pas encore publiés. Je sais que vous userez de 
modération et laisserez de côté tout ce qui a trait à un homme 
qui aime la lutte et ne sait pas céder, pour en arriver immédia- 
tement au point faible de l'argumentation où le vice est caché. 
Mais ce que je vous dis là est pour vous seul *. » Critique d'un 
rival qui cependant est redoutable; insinuation malveillante et 
délation; nécessité de la modération, mais aussi de la défense; 
précautions pour ne se point compromettre : l'admirateur 
attitré est là tout entier. 

Il n'est donc point étonnant qu'après les Réponses aux Objec- 
tions^ Gassendi ait écrit ses Instances, La lettre d'envoi qui les 
précède nous fait bien comprendre dans quelles dispositions 
d'esprit il les a composées. Il regrette que Descartes ait rendu 
publiques les remarques qu'il lui avait communiquées sur sa de- 

1. Lettre de Sorbière à Gassendi, 8 juin 1642, t. IV, p. 447. 
Thomas. — Gassendi. 2 



48 LA PHILOSOPHIE DE GASSENDI 

mande et sur la demande de Mersenne. Son unique but était 
d'exposer simplement, comme à un ami, ses scrupules dans Fin- 
térôt même de la vérité. C'est pourquoi il proteste contre les 
intentions malveillantes qu'on lui a prêtées et se plaint des cri- 
tiques violentes de Descartes, critiques que rien ne justifiait et 
que n'excusent point les quelques paroles flatteuses qui les 
accompagnent. Enfin, relevant Tépithète qui l'a si fort blessé, il 
termine ainsi sa longue protestation : « En m'appelant chair, 
dit-il à Descartes, vous ne m'ôtez pas l'esprit ; vous vous appelez 
esprit, mais vous ne quittez pas votre chair. 11 faut donc vous 
permettre de parler selon votre génie. Il sufQt qu'avec l'aide de 
Dieu je ne sois pas tellement chair que je ne sois encore esprit, 
et que vous ne soyez pas tellement esprit que vous ne soyez 
aussi chair; de sorte que ni vous ni moi, nous ne sommes ni 
au-dessus ni au-dessous de la nature humaine. Si vous rougissez 
de Phumanité, je n'en rougis pas * . » Dans ses Instances^ Gas- 
sendi n'apporte guère d'arguments nouveaux contre Descartes; 
seulement il cherche à donner à ses objections premières plus 
de force et de cohésion en les groupant et en les ordonnant d'une 
manière plus méthodique et plus scientifique ; aussi Descartes ne 
consacre-t-il que quelques pages à leur réfutation et se montre- 
t-il plus hautain et plus dédaigneux encore que dans ses Ré- 
ponses, 

Dans sa lettre à Glerselier, où se trouve sa réfutation, il ne 
nomme même pas Gassendi, mais il indique en termes assez 
clairs quels sentiments il a pour ce contradicteur. « En m'adres- 
sant un recueil des objections qui me sont faites, dit-il à Glerse- 
lier, vous avez eu plus de soin de ma réputation que moi-même; 
car je vous assure qu'il m'est indifférent d'être estimé ou méprisé 
par ceux que de semblables raisons auraient pu persuader... et 
je ne crois pas que leur approbation vaille la peine que je fasse 
tout ce qui pourrait être utile pour l'acquérir *. » 

Sur cette lettre fut définitivement close la polémique de Gas- 
sendi et de Descartes, malgré de nombreuses provocations à la 
lutte venues de tous côtés. — Sorbière fait de nouveau tous ses 
efforts pour que Gassendi reprenne l'offensive en lui deman- 



1. Gass., t. III; Inst,, i, p. 874. 

2. Desc, édit. Garnier, t. Il, p. 329. 



INTRODUCTION 19 

dant sournoisement quelles objections on pourrait bien faire à 
quelques-uns des principes défendus par Descartes*; Bornius 
s'unit à Sorbière : « Descartes, écrit-il à Gassendi, n*est qu'un fan- 
faron hautain dont la Métaphysique a été entièrement renversée 
par les Objections et les Instances et ne sera accueillie par la pos- 
térité que par des sifflets et par des rires. Pour beaucoup même, 
il perdra ses titres au nom de philosophe à moins que son der- 
nier ouvrage sur la physique ne relève sa réputation perdue. 
C'est pourquoi il vous appartient, excellent esprit, d'en faire 
l'examen et de dévoiler aux yeux de tous les erreurs qu'il ren- 
ferme. C'est là ce que je vous demande en mon nom et au nom 
de tous les savants de la Hollande ^. » Gassendi ne se laissa point 
séduire par ces flatteries. « Je ne puis, répondit-il, juger la Phy- 
sique de Descartes que je ne connais pas encore. En outre, je ne 
sais pas s'il serait convenable et conforme à mon caractère de 
réveiller de moi-même un dissentiment qui est apaisé et de cri- 
tiquer un ouvrage qui ne me concerne pas particulièrement, bien 
que d'ailleurs Descartes, comme vous me l'affirmez, m'injurie 
non seulement dans ses écrits, mais encore dans ses discours'. » 
Tous les véritables savants voyaient, au contraire, avec peine 
cette hostilité persistante entre les deux philosophes les plus 
illustres du siècle; aussi résolurent-ils de mettre tout en œuvre 
pour les réconcilier. Ce fut l'abbé d'Estrées qui leur en fournit 
l'occasion en invitant un jour à dîner Descartes et Gassendi avec 
plusieurs de leurs amis communs : Mersenne, de Roberval, 
Tabbé de MaroUes... Malheureusement une indisposition subite 
de Gassendi faillit tout compromettre, en l'empêchant de se 
rendre à cette réunion; mais l'abbé d'Estrées, tenant à cou- 
ronner son œuvre, fit si bien qu'il décida tous ses hôtes à rendre 
visite au malade. Descartes et Gassendi s'embrassèrent et se pro- 
mirent une éternelle amitié, avouant mutuellement leurs torts et 
sans doute aussi leur trop grande crédulité aux conseils et aux 
insinuations de quelques faux amis ^. 
Dans la critique qu'il fait des Méditations^ Gassendi suit pas à 



1. Sorbière à Gassendi, 18 avril 1644, t. VI, p. 469. 

2. Bornius à Gassendi, 20 septembre 1644, VI, p. 480, et 9 juillet 1646, 
VI, p. 499. 

3. Gassendi à Bornius^ octobre 1644. 

4. Baillet, (yp. cit. 



âO LA PHILOSOPHIE DE GASSENDI 

pas Descartes, relevant tous les vices de méthode, toutes les 
inexactitudes, toutes les conclusions douteuses. Il est, toutefois, 
quelques points essentiels contre lesquels il dirige plus spécia- 
lement ses efforts, persuadé qu'en en montrant la faiblesse, il 
infirme du môme coup tout le système de Descartes. Non qu'il 
n'admette un grand nombre des vérités admises par Descartes lui- 
même, mais il pense que ces vérités doivent être démontrées par 
une autre voie et appuyées sur des preuves plus convaincantes. 
— Or, le doute méthodique étant le point de départ des Médita- 
tions, le cheval de Troie * d'où doivent sortir tout armées les 
démonstrations les plus concluantes, c'est lui d'abord qu'il 
attaque et combat en montrant que Descartes en fait un usage 
illégitime lorsqu'il l'étend à toutes nos connaissances et rejette 
comme simples préjugés tous les jugements de l'esprit. Rompre 
tout lien entre les idées, émietler en quelque sorte la pensée, 
repousser tout principe directeur, c'est détruire pour le seul 
plaisir de détruire et fermer d'avance toute issue à la certitude 
et à la vérité. — Quel critérium, en effet, nous propose Descartes 
pour guider l'intelligence dans son travail de reconstitution? 
L'évidence : mais, d'une part, comme beaucoup de choses nous 
paraissent évidentes qui sont fausses, il faudrait nous dire — ce 
qu'il ne fait pas — dans quels cas l'évidence est un signe infail- 
lible; d'autre part, en proposant, comme garantie à l'évidence, la 
véracité divine, il se contredit et recourt à un moyen plus théolo- 
gique que vraiment philosophique. 

Gassendi montre non moins clairement les lacunes de la méta- 
physique cartésienne et les dangers de faire consister l'essence 
de l'âme dans la seule pensée et l'essence des corps dans la seule 
étendue. Il semble avoir prévu les conséquences que tirera Spi- 
noza de cette doctrine. « Nous ne devons pas oublier, dit Gassendi, 
que le même être peut avoir plusieurs attributs différents et que 
l'étendue et la pensée ne sont que des attributs. » 

Enfin, contre Descartes, il soutient que l'hypothèse de la créa- 
tion continuée telle que l'entend ce philosophe est inadmissible, 
car elle enlève aux êtres leur activité; que la preuve ontolo- 
gique de l'existence de Dieu est sans valeur, car elle repose sur 
un cercle vicieux ; que celles qu'il établit sur le principe de cau- 

1. Gass., t. III; Méd,, I; Dub., I; Inst., II, p. 279. 



INTRODUCTION 21 

salité sont vaines, dans l'hypothèse où il se place, puisque nul 
principe rationnel a priori ne nous autorise logiquement à passer 
du point de vue purement subjectif au point de vue objectif; 
qu'il a, en dernier lieu, systématiquement écarté la seule preuve 
vraiment concluante de l'existence de Dieu : celle des cause» 
finales. 

Cette critique * eut plusieurs résultats également appréciables» 
Elle combattit l'engouement un peu irréfléchi dont fut Tobjet la 
philosophie cartésienne ; elle amena les cartésiens et Descartes 
lui-même à modifier sur plusieurs points importants leur sys- 
tème *; elle montra enfin la nécessité d'étudier de plus près lu 
nature humaine et les dangers des constructions a priori, 

IV. — Quelque importants que soient les écrits qui précè- 
dent, ils ne nous donnent du génie et de l'originalité propre de 
Gassendi qu'une idée tout à fait imparfaite. Les critiques d'Aris- 
tote, de Fludd, de Descaries ne sont en eff'et que des accidents 
et, pour ainsi dire, des hors-d'œuvre qui ne le détournent pas un 
instant du but qu'il poursuit et qui est essentiellement dogma- 
tique. Lorsqu'il semble prendre plaisir à démonter pièce à pièce 
les systèmes les mieux établis, c'est qu'il songe déjà à un sys- 
tème plus vaste et plus compréhensif propre à les remplacer. 
C'est ce système qu'il expose dans son Syntagma^ publié seule- 
ment après sa mort, et dont ses études sur Épicure ^ doivent être 
considérées comme la préface naturelle. 

On sait avec quelle ardeur, quelle passion artistique et quel 
soin pieux et jaloux les savants de nos jours recueillent tous les 
débris des chefs-d'œuvre disparus, s'efl*orçant de faire revivre les 
monuments d'un autre âge et d'arracher à l'oubli toutes les 
richesses du génie. Grâce à leurs efi'orls persévérants et à leur 
judicieuse critique, tous ces temples détruits, toutes ces statues 

1. Le plus grand éloge qu'on puisse faire des critiques de Gassendi, 
c'est que, dans les études qui ont été consacrées à Descartes par nos philo- 
sophes contemporains, il ne se trouve pas une objection que Gassendi n*ait 
déjà faite, fort peu qu'ils n'acceptent comme irréfutables. — Voy. Liard, 
Rabier, Fillon, Renouvier... 

2. Comparez le texte des Méditations et du Discours de la méthode avec 
celui des Principes et des Réponses aux Objections, 

3. De Vita, moribus et doctrina Epicuri, Lyon, 1647; — Animadversiones in 
librum X, D. Laeriii, Lyon, 1649; — Syntagma philosophie Epicuri, 
Lyon, 1649. 



22 LA PHILOSOPHIE DE GASSENDI 

dormant dans la poussière, tous ces bas-reliefs enfouis sous les 
décombres, toutes ces ruines se sont animés, et il nous semble, 
à deux mille ans de distance, les revoir encore dans les murs 
d'Athènes ressuscitée avec ses dieux et ses héros d'autrefois. — 
Ce qu'ont fait nos savants pour nos monuments de la Grèce, 
Gassendi l'a fait seul pour le monument non moins grandiose de 
la philosophie d'Épicure. Lui aussi, il fouille avec une ardeur 
infatigable partout où il espère retrouver quelques fragments 
utiles; ces fragments il les soumet à l'épreuve d'une critique 
sévère; puis, avec un art infini, les rapprochant entre eux, il 
reconstruit peu à peu l'édifice dont ils faisaient partie, suppléant, 
par un instinct merveilleux, aux lacunes que ses recherches n'ont 
pu combler. L'ensemble ainsi obtenu est si parfait, si harmo- 
nieuse en est l'ordonnance, qu'on le croirait d'Épicure lui-même, 
et si le philosophe grec a pu suivre l'œuvre de réhabilitation 
entreprise en sa faveur, il a dû moins regretter sans doute que le 
temps n'ait point respecté ses écrits. 

En étudiant les philosophes de l'antiquité, Gassendi avait été 
de bonne heure, par une sympathie secrète, attiré vers Épicure 
dont la doctrine, exempte de toutes les subtilités chères aux 
péripatéticiens, ne réclame d'autres secours que ceux de l'expé- 
rience. Une circonstance tout à fait fortuite devait en faire le 
plus illustre défenseur. M. Peyresc lui communique un jour 
l'éloge d'Épicure par Putéanus : aussitôt il le lit et si grand est 
son enthousiasme qu'il prend la résolution de réhabiliter aux 
yeux de tous un philosophe et une doctrine injustement décriés. 
11 a travaillé à cette tâche pendant près de vingt ans. Dans sa 
correspondance qui nous a été heureusement conservée, il nous 
fait en quelque sorte assister à la lente élaboration de cette 
œuvre qui était assurément son œuvre de prédilection : nous 
voyons de quelles précautions il s'entoure pour découvrir 
l'exacte vérité, quelles démarches il entreprend auprès des 
savants les plus connus, quelle attention scrupuleuse il accorde 
aux moindres détails, quelles garanties de toutes sortes il 
exige avant de rien affirmer. Critique des textes, discussion 
des autorités, rien ne lui échappe et, sur ce point encore, ses 
études sur Épicure peuvent être proposées comme un modèle à 
méditer. 

La lettre qu'il écrit à Putéanus pour le féliciter de son éloge 



INTRODUCTION 23 

d'Épicui'e et qui est datée du mois d'avril 1628*, fait déjà mention 
du projet qu'il a formé. Dès le mois de septembre de la même 
année, afin de conduire ce projeta bonne fin, il se met en quête 
de documents. Il s'adresse de nouveau à Putéanus, en le priant 
de lui fournir quelques éclaircissements sur des passages obscurs 
deD. Laerce, et sur la manière dont Épicure signait ses lettres*. 
Il s'informe auprès de Daniel Heinsius * de la date exacte de la 
naissance d'Épicure : « Vous qui avez lu, lui dit-il, tous les 
auteurs anciens importants, vous pouvez m'éclairer où aucun 
autre ne le peut. Je ne vous soumettrai aujourd'hui qu'un pas- 
sage de Suidas, touchant Epicure. Suivant cet auteur, Épicure 
serait né la 79® olympiade, tandis qu'il est certain, d'ailleurs, 
qu'il est né la 109e. » Vers la même époque, il annonce à Jean 
Vossius *, le prochain envoi du plan de son ouvrage. Après en 
avoir pris connaissance, « vous m'aiderez^ lui écrit-il, si vous 
croyez que j'aie omis quelque chose. Vous me direz ce qu'il faut 
faire; car on me presse de toutes parts de livrer mon travail au 
public. Votre jugement sur ces matières sera pour moi d'un 
grand prix. » 

Malgré les sollicitations et les éloges de ses amis, il comprend 
toutefois que son œuvre n'est point encore assez parfaite; il 
veut, avant de la livrer au public, la mûrir davantage et la sou- 
mettre au contrôle d'un plus grand nombre de critiques. De là, 
les lettres qu'il écrit à Naudée ^ au mois de septembre 163i, à 
Campanella au mois de novembre 1632; à Galilée ^ au mois de 
décembre 1636. Ce n'est guère qu'en 1641 qu'il paraît complè- 
tement maître de son sujet. Dans une longue correspondance 
qu'il échange avec Valésius , il nous donne le plan général 
de son ouvrage et résume les études qu'il prépare. « Pour 
disculper Epicure de toutes les accusations portées contre lui, 
écrit-il, en octobre 1641 ', je veux composer un livre apo- 
logétique sur sa vie et ses mœurs. Quand on connaîtra son hon- 



1. Lettre de Gassendi à Putéanus, avril 1627 (Gass., t. VI, p. 11). 

2. Id., à Putéanus, septembre 1629, t. VI, p. 26. 

3. 7d., à D. Heinsius, septembre 1629, t. VI, p. 25. 

l. Id., àJ. Vossius, septembre 1629, t. VI, p. 24. Voy. également lettre à 
Baeckman, p. 26. 
H. Gass., t. VI, p. 44. 

6. Jd., t. VI, p. 92. 

7. Id., t. VI, p. 117. 



S4 LA PHILOSOPHIE DE GASSENDI 

• 

nëteté/sa doctrine sera moins combattue. » Un mois plus tard, 
en novembre, il lui envoie la biographie d'Épicure * ; peu de 
temps après *, en décembre, la réfutation des calomnies ayant 
cours contre sa piété, son orgueil et son intempérance ; enfin ^, 
en janvier 1642, il prouve, en s'appuyant sur de sérieuses 
autorités, que les mœurs d'Épicure furent irréprochables et que 
Tépithète de voluptueux ne saurait sans injustice lui être ap- 
pliquée. 

L'homme ainsi justifié, il se sent plus à Taise pour en défendre 
le système. Nous verrons bientôt dans quelle mesure il l'accepte 
en exposant sa propre doctrine, 

V. — Cette doctrine, comme nous Favons dit, se trouve surtout 
contenue dans le Syntagma phiiosopkicum^ achevé seulement 
en 1655, six années après sa dernière élude sur Épicure. 

Disons de suite que cet ouvrage n'eut point le succès de ses 
aînés. Pour beaucoup, Gassendi resta l'ennemi des péripaté- 
ticiens et l'adversaire de Descartes; il ne fut jamais considéré 
comme un philosophe original et profond. Ce jugement semble 
avoir été ratifié par l'histoire. Il serait prématuré d'en discuter 
ici la valeur, cependant il est possible d'indiquer dès maintenant 
quelques-unes des raisons qui l'expliquent. 

Parmi ces raisons, Brucker, l'un des premiers qui ait entrepris 
l'œuvre de réhabilitation que nous poursuivons aujourd'hui, 
signale non sans motif et sans ironie la modestie de Gassendi, 
qui était excessive. Ne l'avons-nous pas entendu déjà déclarer 
hautement qu'il n'ambitionne aucunement la gloire d'être un 
chef d'école écouté *? S'il expose une théorie qui lui soit 
propre et qu'il ne puisse abriter sous l'autorité d'un grand 
maître, il semble épuiser la liste des formes dubitatives, comme 
s'il nous demandait pardon de son audace. Autant il est net, 
incisif lorsqu'il attaque Terreur ou lorsqu'il fait connaître les 
opinions d'autrui qu'il approuve, autant il est hésitant ou plutôt 
parait l'être lorsqu'il parle en son nom! Or, comment ajouter 
foi à un penseur aussi timide? Tout autre était le langage des 

1. Gass., t. VI, p. 118. 

2. Id„ t. VI, p. 122. 

3. Id., t. VI, p. 121. 

4. Préface aux Exercitationes, op. cil. 



INTRODUCTION * 25 

péripaléticiens, tout autre celui de Descartes. Les péripatéticiens 
et Deseartes ont eu raison. Ils ont compris qne le ton dogmatique 
en imposé; que la première condition requise pour qu'on croie 
en nous^ est d'y croire ou de sembler y croire nous-même, 
qu'une seule chose est plus communicative que la foi, c'est le 
doute : aussi importe-t-il de ne pas trop douter de soi, lorsqu'on 
veut avoir des disciples. Gassendi sans doute n'y a pas suffisam- 
ment songé. 

Un autre tort de Gassendi — moins contestable, bien qu'il le 
reconnaisse — est de n'avoir point exposé toujours ses propres 
théories avec assez de netteté et de concision. Son style plein de 
sève est touffus à l'excès; sa phrase abondante et facile, riche 
d'épithèles et d'incises, est trop fréquemment redondante sinon 
ditfuse. On songe, malgré soi, en le lisant, à cette ventosa 
quiedam loquacitas dont nous parle Tacite et qu'il identifiait 
avec la verve méridionale de son temps. C'est surtout lorsqu'il 
analyse les théories qu'il adopte, notamment celles d'Épicure, 
que ce défaut est apparent. Tous les arguments qu'il découvre, 
il prend plaisir à nous les faire connaître et, comme son érudition 
est immense et sa mémoire inépuisable, on perd parfois de vue 
le véritable but qu'il poursuit. Il tient à prouver tout ce qu'il 
avance le plus abondamment possible; on dirait qu'il n'a dans 
ses lecteurs qu'une confiance limitée; il va même jusqu'à repro- 
duire, à plusieurs reprises, les preuves qu'il a données déjà. De là, 
des longueurs interminables, des développements superflus, des 
répétitions fatigantes. En un mot, sa rhétorique gâte sa philo- 
sophie. Gassendi serait beaucoup plus clair, s'il avait eu moins 
souci de l'être, et il serait lu avec beaucoup plus de fruit, s'il 
avait été plus concis et plus sobre. Nul doute que son influence 
n'eût été plus considérable si, au lieu des deux énormes volumes 
qui forment le Syntagma^ il nous avait laissé un résumé succinct 
de sa doctrine, comme l'avait fait Descartes en composant son 
Discours de la méthode et ses Principes, 

A ces raisons qui sont, pour ainsi dire, intrinsèques s'en ajou- 
tent d'autres non moins sérieuses et qui viennent des circons- 
tances mêmes dans lesquelles il s'est trouvé. Contre Gassendi 
semblent avoir conspiré ses ennemis, ses amis, voire ses disci- 
ples les plus dévoués. 

Ses ennemis étaient innombrables; aux péripatéticiens si 



26 LA PHILOSOPHIE DE GASSENDI 

durement traités par lui s'étaient unis tous les admirateurs de 
Descartes qui s'avançaient, nous dit Sorbière, en bataillon 
serré, agmine denso^ pour soutenir leur maître; puis, proba- 
blement, un grand nombre de jaloux. On comprend dès lors que 
sa doctrine ait eu à souffrir de tant d'obstacles. Si, au moins, 
on avait pu la discuter librement! Mais le faire eût été dange- 
reux; aussi, se bornait-on à lui emprunter ses richesses sans 
le dire : ces emprunts qu'on lui a faits ainsi et qu'on lui fait 
encore sont considérables; mais Gassendi n'en a point béné- 
ficié. Il nous fait involontairement songer à ces modestes travail- 
leurs, debout avant l'aube, à l'ouvrage encore quand tout 
repose autour d'eux. Ils n'ont qu'une ambition : se rendre utiles, 
et jamais ils ne songent à réclamer le prix de leurs services; 
aussi restent-ils ignorés. Leurs héritiers prennent possession de 
leurs richesses, s'en parent et en jouissent, sans un souvenir ou 
un regret pour leur bienfaiteur, heureux encore s'ils s'en tien- 
nent à cette indifférence sans y joindre l'ingratitude de leurs cri- 
tiques. 

Gassendi ne fut guère plus heureux dans ses amis. Le pre- 
mier et le plus compromettant fut Ëpicure. Malgré la justifica- 
tion entreprise en sa faveur, Épicure n'en restait pas moins aux 
yeux du plus grand nombre le défenseur de la morale du plai- 
sir, le philosophe décrié, dont le nom seul était une injure. On ne 
brave pas impunément les préjugés vulgaires. Il y a plus, Gassendi 
n'était-il pas lié d'amitié avec Chapelle, Bachaumont, Molière? 
Le cas était évidemment fort grave puisqu'un des admirateurs 
les plus sincères de Gassendi s'est efforcé, même de nos jours, 
de plaider sur ce point, en faveur de notre philosophe, les cir- 
constances atténuantes ^ ! 

Enfin, ses disciples eux-mêmes ou mieux son disciple le plus 
dévoué, Bernier, semble, avec les meilleures intentions, avoir 
beaucoup nui à sa doctrine : c'est que, résumer, pour la ren- 
dre plus accessible, la doctrine d'un philosophe, est tâche des 
plus délicates. Si celui qui l'entreprend est un philosophe lui- 
même et surtout un philosophe original, il est sans cesse à 

1. Martin, op. cit., 307 et sq. — Voy. sur ce point les jugements plus ou 
moins étranges qui ont été portés sur Gassendi : Encyclopédie, t. V, p. 785, 
art. Epicure; — Cousin, Philos, du siècle, 1. 1, p. 454; — Damiron, 1. 1, p. 498, 
et sq. 



INTRODUCTION 27 

craindre qu'il ne mêle ses propres idées à celles de son maître 
et que, sous prétexte d'en expliquer mieux le système, il ne 
l'altère ou même le dénature. C'est ainsi que nous ne sau- 
rions juger Socrate équitablenient d'après le? seuls écrits de 
Platon. — Si, au contraire, cette tâche est entreprise par un 
écrivain qui n'est philosophe qu'à demi ou philosophe par occa- 
sion, le danger est plus grand encore, car il est à peu près cer- 
tain que la véritable pensée du maître lui échappera ; que ses 
idées les plus profondes et les plus suggestives, ses hypothèses 
les plus fécondes auront moins frappé son esprit que ses théories 
générales les moins personnelles. — C'est dans ce défaut qu'est 
tombé et que devait nécessairement tomber Bernier, \ejoll pki-^ 
losophe comme l'appelait Saint-Evremonl. Juger Gassendi 
d'après le résumé en huit volumes de son élève, c'est se con- 
damner d'avance à ne le point exactement comprendre. — Ber- 
nier expose peut-être avec fidélité les théories scientifiques de 
son maître — nous n'avons point à le rechercher — mais il ne 
nous donne qu'une idée imparfaite de sa valeur comme histo- 
rien de la philosophie, de la pénétration de ses jugements, de 
celte double vue qu'il a possédée plus que tout autre peut-être 
et qui lui a fait pressentir les théories les plus accréditées de 
nos jours. Souvent il abrège lorsqu'il faudrait développer, 
comme il arrive quand il parle de la matière et de ses attri- 
buts; et développe lorsqu'il faudrait abréger, comme dans son 
exposition des preuves de l'existence de Dieu. — Enfin, dans 
Gassendi, l'ordre et l'enchaînement des idées sont expliqués 
clairement; maintes fois ils nous échappent dans le résumé de 
Bernier. 

Ce sont ces lacunes que nous voudrions combler en reprenant 
à notre tour l'analyse des œuvres de Gassendi. Notre but, en 
entreprenant cette étude, est principalement de bien mettre en 
relief et la méthode qu'il a suivie et les théories personnelles 
qu'il a défendues. Laissant de côté ce qui, dans ses écrits, 
relève uniquement de la science pure ou de l'histoire, nous nous 
attacherons exclusivement aux opinions du philosophe; ces opi- 
nions elles-mêmes, nous chercherons moins à les discuter qu'à 
les bien faire connaître, persuadé que c'est là le meilleur 
moyen de montrer, d'une part, quelle est leur valeur et quelle a 
été leur influence sur la philosophie; d'autre part quel cas nous 



28 LA PHILOSOPHIE DE GASSENDI 

devons faire soit des éloges enthousiastes qu'elles ont obtenus^ 
soit des critiques acerbes qu'elles ont soulevées. 

Cette simple exposition, il est vrai, évoquera souvent le sou- 
venir de plus d'une page déjà lue, de plus d'une théorie depuis 
longtemps admise et que chacun connaît; mais elle ne sera point 
pour cela inutile puisqu'elle nous apprendra qui les a le premier 
inspirées; — souvent aussi, elle nous montrera comme déjà fort 
anciennes des hypothèses que nous croyions tout à fait nouvelles; 
c'eat alors surtout que notre but sera atteint, car pleine justice 
sera rendue à Gassendi *. 

1 Les ouvrages philosophiques de Gassendi sont : i° Exercitationes para- 
doxicse adversus Aristoteleos, liv. I, 1624; 11 v. II, 1659; — 2° Epistolica 
dissertatiOy in gua prxcipua principia philosophiœ B. Fluddi deteguntuvy 
1631 ; — 3° Disguisitio adversus Cartesium, 1642; — Disguisitio metaphysica 
seu Duhitationes et Instantise adversus Cartesii metaphysicam, 1644 ; — 4° De 
vita,moribus et doctrina Epicurilihri octo, 1647; Animadversiones in librum 
Diogenii Laertis, 1649; Syntagma philosophiœ Epicuri, cum refutatione 
dogmatum g use contra fidem Christianorum ab eo asserta sunt, Lyon, 
1649; La Haye, 1655; Londres, 1688; Amsterdam, 1684; — 5° Syntagma 
pkilosophicum, Lyon, 1658. — Dans le Syntagma philosophicum sont repro- 
duits tous les autres travaux de Gassendi, niais quelques-uns d'entre 
eux, notamment ceux qui se rapportent à Épicure, considérablement 
résumés : c'est ainsi que le commentaire du X« livre de D. Laeree, qui 
forme un volume in-folio dans l'édition de 1649, se trouve réduit, dans le 
tome V du Syntagma^ à 256 pages. — A tous ces ouvrages, il faut ajouter 
les lettres de Gassendi aux philosophes et aux savants de son époque. 
Ces lettres offrent pour nous d'autant plus d'intérêt qu'elles sont comme 
le commentaire vivant de tous les travaux de Gassendi. Celles qui ont été 
recueillies par M. de Montmor forment le sixième volume du Syntagma y 
mais leur nombre a été considérablement augmenté depuis, bien que beau- 
coup restent encore a publier. (Voy. Documents inédits sur Gassendi^ par 
Tamizey de Larroque : Revue des guestions historigues, 1877, t. XXII, 
p. 221-244; — Oraison funèbre de P. Gassendi, par Nicolas Taxil, publiée 
par le même, 1882; — Impressions de voyage de PieiTe Gassendi, dans le 
Bulletin de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, 1887.) — 
La plupart des manuscrits de Gassendi nous ont été conservés. Ceux qui se 
trouvent à la bibliothèque de Tours forment 5 volumes, inscrits sous les 
n"" 706 à 710. Les trois premiers, corrigés et raturés et qui ne contiennent 
qu'une lacune de 200 pages, ont évidemment servi pour l'édition de 1658, 
Le texte de ces trois volumes, qui portent des traces nombreuses de leur 
passage à l'imprimerie, est en effet conforme à celui des deux premiers 
du Syntagma auxquels ils correspondent. Le texte des deux derniers 
volumes, qui traitent de questions de physique, n'a point été publié; suivant 
toute probabilité, ce texte nous donne la première rédaction du Syntagma 
par Gassendi. — Les autres manuscrits se trouvent à la Bibliothèque 
nationale (collection Dupuy, n°' 663, 667, 669, 688; dans les fonds français^ 
n°' 9536, 9537, 12270; dans les nouvelles acquisitions latines, n°' 1636-1638) 
et dans les diverses bibliothèques de Provence. — Les plus importants de 
ces manuscrits ont été déjà publiés. 



DIVISION DE LA PHILOSOPHIE 



« Il y a, nous dit Gassendi, deux parties dans la philoso- 
phie : l'une, qui s'occupe de la vérité; l'autre, de l'honnêteté; 
la physique, qui recherche la vérité en toutes choses; la morale, 
qui tend à faire pénétrer l'honnêteté dans les mœurs. Les deux 
ensemble constituent la sagesse * » et conduisent à la vertu et 
au bonheur. Elles ont pour préface la logique. 

Rechercher s'il existe un critérium qui nous permette de dis- 
tinguer la vérité de Terreur; décrire la marche de l'esprit dans 
h poursuite et la démonstration de la vérité, en montrant com- 
ment naissent nos idées, comment elles s'unissent pour former 
des jugements et des raisonnements; faire l'examen des diiïé- 
rentes méthodes qu'il emploie : tel est l'objet de la logique *. 

Étudier la nature des choses en les considérant isolément et 
dans leur ensemble; déterminer, dans la mesure du possible, 
quels en sont les éléments constitutifs, les causes, la fin, les pro- 
priétés, les fonctions et les effets : tel est au contraire l'objet de 
la physique '. Sous le nom de physique se trouvent donc com- 
prises les sciences les plus distinctes : la métaphysique, la théo- 
dicée, la physique, l'astronomie, la psychologie. Ainsi s'expli- 
quent la place considérable qui est accordée à cette étude dans 



1. Gass., 1. 1, p. 1. 

2. Id., t. I, p. 31. 

3. Id., t. T, p. 125, 133. 



30 L\ PHILOSOPHIE DE GASSENDI 

Tœuvre de Gassendi et Tintérêt tout particulier qu'elle présente 
pour le philosophe et le savant. 

Quant à la morale *, elle a pour but de rechercher quelle est 
la fin de l'activité humaine et quels sont les meilleurs moyens 
de Tatteindre : d'où Tétude du souverain bien et l'étude de la 
vertu. 

Voyons sur chacun de ces problèmes quelle doctrine défend 
Gassendi et à quelle conclusion dernière elle nous conduit *. 

1. Gass., t. 11, p. 669. 

2. Nous suivrons le plus possible, dans notre exposition, le plan adopté 
pas Gassendi lui-même; le seul changement un peu important que nous 
nous soyons permi^ concerne la théodicée, que nous avons reportée à la 
fin de notre étude, immédiatement après la morale. 11 nous a semblé que 
}a théorie qu'y expose Gassendi serait ainsi plus facilement comprise. 



LIVRE PREMIER 



LOGIQUE 



I. Opinion générale de Gassendi sur la logique. — H. Problème de la certi- 
tude, classification de nos connaissances d'après leurs objets; du crité- 
rium de la vérité : sa nature et sa légitimité. — III. Des idées : leur 
origine et leur classification. Règles pratiques pour s'assurer de leur 
exactitude. — IV. De la proposition. Définition et analyse de la propo- 
sition. Ses dilTérentes espèces. Des maximes. — V. Du syllogisme. 
Figures et modes du syllogisme. Règles. — VI. De la méthode. Méthode 
d^invention; méthode de jugement et méthode de doctrine. 



I. — Admirateur d'Épicure et adversaire des péripatéticiens 
modernes, Gassendi ne pouvait conserver à la logique le rôle 
important qu'elle avait usurpé au moyen âge. Tout en recon- 
naissant qu'elle est utile à celui qui recherche la vérité ; qu'il est 
bon pour bien diriger l'esprit de savoir quelles sont les lois géné- 
rales de l'entendement et comment elles s'appliquent aux sciences 
particulières ', il repousse comme superflues toutes les analyses 
subtiles auxquelles s'attardaient les disciples d'Aristote et qui 
surchargent l'intelligence sans l'éclairer. Aussi s'etîorce-t-il de 
réduire cette étude à des proportions plus modestes, rejetant 
toutes les discussions qu'il juge stériles, tous les raisonnements à 
vide dont on abusait; mettant au contraire à profit toutes les 
découvertes vraiment sérieuses et pratiques de ses devanciers ^, 



1. Gass., t. I, p. 31 et sq. 

2. Quid logica ad veritatem conférai? (Id,, I, p. 86.) 

3. Cum subinde vero consentaneum sit seligere ex omnibus quicquid 
proBsertim utile est, ac simul, si quid deficiat, supplerc, si quid super- 
fluat, rescindere; opus est sane magis arduum, quam videri inexperto 
possit. {Id., I, 90.) 



32 LOGIQUE 

dont il résume les œuvres avec une rare concision, une indépen- 
dance absolue et une érudition peu commune *. 

Son Instiiutio logica est donc moins une logique proprement 
dite, au sens du moins où l'entendaient les philosophes scolas- 
tiques du xvi® siècle, qu'une sorte de canonique, imitée de la 
canonique d'Epicure, fortifiée parles Analytiques d'Aristote, vivi- 
fiée et rajeunie par ses propres études et celles de ses contem- 
porains *. Elle comprend comme la Logique de Ramus quatre 
parties, qui sont consacrées k Texamen de l'imagination ou de 
l'idée; de la proposition; du syllogisme et de la méthode ^. Une 
discussion minutieuse du problème de la certitude lui sert de 
préface *. 

IL — L'esprit, qui est, suivant la juste remarque d'Aristote, 
naturellement désireux de connaître, est-il capable d'atteindre 
la vérité? Les connaissances qu'il acquiert sont-elles conformes 
à leur objet? Existe-t-il un critériun infaillible qui nous en 
garantisse la légitimité? Tel est, en quelques mots, le problème 
de la certitude, problème qui a suscité dans l'antiquité et suscite 
encore de nos jours les théories les plus contradictoires. 

Pour le résoudre et dissiper tous les nuages que les dialecti- 
ciens ont accumulés autour de lui, Gassendi cherche d'abord à 
écarter tout malentendu en donnant des définitions et des clas- 
sifications précises; puis, tout en réfutant les doctrines fausses 
qu'il rencontre, à délimiter aussi exactement que possible le 
domaine de la vérité qui nous est accessible. 

Or, une première remarque à faire, c'est qu'il existe entre les 

1. Gassendi résume spécialement les théories logiques des Eléates, des 
Mègariques, de Platon, d'Aristote, des Stoïciens, d'Epicure, de Raymond 
Lulle, de Ramus, de Bacon et de Descartes. 

2. « Id satis erit, quod logicam, quia ars qusedam sit, explicemus per 
canones, regulasve argumento congruas; quanquam et in ipsis tradendis 
non Epicuri modo, sed aliorum etiam habituri rationem simus, occasions 
hac intérim insinuo nulli me seclae nomen dare, qui omnibus honorem 
habeo, et nunc hanc, nunc illam, si quid habere prœ cœteris probabile 
videatur, sequor » (I, 29). 

3. Cette division, reproduite par les écrivains de Port-Royal, est encore 
conservée de nos jours par la plupart des logiciens. 

4. Gassendi et Glauberg, dans sa Logica vêtus et nova, sont les pre- 
miers qui aient ainsi étudié d'une manière méthodique le problème de 
la certitude et qui aient considéré cette étude comme la préface naturelle 
de la logique. 



DU PROBLÈME DE LA CERTITUDE 33 

choses que nous désirons connaître des différences profondes : 
les unes, en effet, sont évidentes par elles-mêmes, comme Tap- 
pareuce lumineuse du soleil, tandis que les autres ne le sont pas; 
celles-ci, de plus, sont de trois sortes : il en est qui nous sont 
absolument cachées ; c'est ainsi que nous ne pouvons savoir si 
le nombre des étoiles est pair ou impair; il en est d'autres qui, 
bien qu'insaisissables en elles-mêmes, peuvent nous être révélées 
par quelque intermédiaire : tels sont les pores de la peau dont 
la sueur atteste l'existence ; il en est d'autres, enfin, qui ne nous 
sont cachées que momentanément, par^'suite de quelque obstacle; 
que l'obstacle disparaisse et elles deviennent aussitôt appa- 
rentes. — Toute discussion touchant les choses évidentes par 
elles-mêmes et les choses absolument cachées serait assurément 
oiseuse : c'est donc sur les deux autres que doit uniquement 
porter l'attention. 

Pour que l'esprit, maintenant, puisse reconnaître la vérité 
d'une chose et l'affirmer, il lui faut un critérium, un instrument 
judicatoire. Dans la vie ordinaire, le critérium qui nous guide, 
c'est la coutume, la loi, le plaisir et la douleur. Tout autre est 
celui par lequel, au point de vue logique, nous jugeons de la 
vérité et de Terreur. Les logiciens distinguent quelquefois ce 
critérium en critérium per quod (tô 81 oS) ; critérium secundum 
pod (ta îcttô' S) et critérium a guo (tè ô©' o5). Ainsi, pour porter 
un jugement il faut un homme : critérium a quo; une faculté 
capable de juger : critérium per quod] et, en dernier lieu, l'ap- 
plication de cette faculté : critérium secundum quod; mais, dit 
Gassendi, si nous remarquons que l'homme qui affirme est juge 
et non pas critérium ; que la sensation et l'intellection supposent 
les sens et l'entendement dont elles dépendent, nous compren- 
drons que toute la controverse porte sur le critérium per quod 
et que la principale, l'unique question à résoudre, est celle de 
savoir si nous jugeons de la vérité par les sens, par la raison, 
par les sens et la raison réunis, par quelque autre chose ou 
par rien. 

Suivant les sceptiques, nous ne pourrions connaître avec cer- 
titude que les choses évidentes par elles-mêmes; nous n'attein- 
drions que des apparences, le domaine.de l'être et de la réalité 
serait à jamais clos à nos investigations. Touchant les choses 
cachées, la vérité est comme enfouie dans un puits; elle échappe 

Thomas. — Gassendi. 3 



34 LOGIQUE 

à toute faculté et à tout critérium. C'est là ce que s'efforcent 
d*établir avec une subtilité merveilleuse et une rare puissance 
de dialectique Gorgias, Pyrrhon et Œnésidème, les plus habiles 
adversaires de la métaphysique. 

Suivant les dogmatiques, au contraire, la vérité nous serait 
accessible et notre esprit, avide de savoir, ne saurait être con- 
damné à l'éternel supplice du doute. Les sens seraient, en effet, 
pour Asclépiade, un critérium infaillible ; aux sens, Épicure vou- 
drait qu'on ajoutât V anticipation et la passion, Empédocle, 
Xénophane, Anaxagore, Platon, etc., placent au contraire dans 
la raison le critérium sûr de la vérité, tandis qu'Aristote le place 
à la fois dans l'intelligence et dans les sens. 

C'est entre ces deux opinions extrêmes que prend position 
Gassendi. Sans doute l'esprit humain peut parvenir à la vérité, 
mais les dogmatiques font beaucoup trop belle la part de la cer- 
titude. La nature a des secrets que nous ne découvrirons jamais. 
Vouloir les pénétrer tous, nous dit-il, se rappelant sans doule 
ici les écrits de son « ami » Charron, serait aussi insensé 
« que vouloir voler comme les oiseaux ou arrêter le cours des 
ans »; nous devons simplement nous estimer heureux s'il nous 
est donné d'atteindre un point élevé d'où nous apercevrons non 
la vérité tout entière, mais son image et, pour ainsi dire, son 
ombre. 

Quant aux sceptiques, ils exagèrent comme à plaisir notre 
faiblesse déjà trop grande. Pour nous en convaincre, il suffît de 
passer en revue nos principales connaissances. 

Et d'abord, pouvons-nous sérieusement douter que quelque 
chose existe? — Le soutenir, comme Gorgias, est pure cavillation. 
S'il n'y avait pas quelque chose, l'idée d'en douter ne viendrait 
pas à l'esprit, et si l'esprit n'existait pas lui-même il ne raison- 
nerait pas * . 

Non moins certaine est la connaissance que nous avons des 
phénomènes et des apparences; les sceptiques d'ailleurs en con- 
viennent eux-mêmes. 

Par conséquent, il ne reste plus qu'à examiner si, outre les 
phénomènes — ce qui est manifeste, — nous pouvons connaître 



1. tt Gerte, nisi aliqnid foret, non veniret illi io mentem inficiari aliquid 
esse; el oisi ipse aliquid esset, non ita ratiocinaretur. » (Gass., I, p. 80.) 



DU PROBLÈME DE LA CERTITUDE 

l'être, la réalité — ce qui est caché — et s'il existe quelque signe 
qui nous le révèle et que nous soyons capable d'interpréter. 

Les signes — ou choses sensibles qui nous conduisent à la 
connaissance des choses cachées — sont divisés par Aristote en 
signes nécessaires (TsxfXYjûia) et en signes non nécessaires (errjjxEta). 
Les premiers seuls sont considérés par lui comme des indices 
sûrs de la vérité, capables de produire la science. Ils peuvent se 
subdiviser à leur tour en signes indicateurs (IvSeixTtxà) et en 
signes avertisseurs (uiroavedTtxà). Les signes indicateurs ne nous 
révèlent pas la chose elle-même et ne sont pas perçus avec elle, 
mais ils sont tels que, si la chose signifiée n'existait pas, il s n'exis- 
teraient pas non plus ; d'où il résulte que le signe étant, la chose 
ne peut pas ne pas être : tel est le mouvement par rapport au 
vide; la sueur, par rapport aux pores de la peau. Le signe aver- 
tisseur, au contraire, a été perçu avec sa cause de telle sorte 
que, sa cause étant momantanément ou accidentellement cachée, 
il nous la rappelle : telle est la fumée par rapport au feu. 

La valeur de ce dernier signe n'est ni contestable, ni contestée, 
par conséquent le champ du doute se trouve encore rétréci; 
c'est donc sur le signe indicateur que porte spécialement le débat. 
Or, il est à remarquer que ce signe pour être perçu et interprété 
suppose deux choses, les sens et la raison; les sens, qui nous 
le font connaître en lui-même; la raison, qui nous fait remonter 
jusqu'à la chose qu'il désigne. Tels sont dès lors les deux crité- 
riums dont il reste à examiner la portée. 

Considérons d'abord les sens. Il est évident que, dans cer- 
tains cas, ils peuvent être des instruments d'erreur ; c'est ainsi 
qu'ils nous portent à attribuer à des objets des qualités qu'ils 
n'ont pas; à juger ronde, par exemple, une tour vue de loin, 
lorsqu'en réalité elle est carrée; mais le moindre examen suffit 
à nous apprendre que l'erreur vient d'une autre source. Le rôle 
des sens est de nous montrer les choses telles qu'elles sont par 
rapport à nous, non telles qu'elles sont en elles-mêmes; l'erreur 
réside donc dans le jugement, non dans la simple appréhension; 
partant, c'est l'esprit seul qu'il faut accuser lorsque nous nous 
trompons, car c'est à lui qu'il appartient de redresser les données 
des sens et d'en apprécier la valeur. 

L'esprit, toutefois, est-il capable d'accomplir ce travail et 
n'exagérons-nous pas la puissance du raisonnement? — L'expé- 



36 LOGIQUE 

rience, répond Gassendi, nous fournit elle-même la réponse *. 
Par le raisonnement, bien avant que le microscope nous les eût 
fait apercevoir, les savants n'ont-ils pas affirmé l'existence des 
pores de la peau? Par le raisonnement, Démocrite, devançant la 
science, n'at-il pas découvert la vraie nature de la Voie lactée qui 
est formée par une multitude infinie d'étoiles? Il serait facile de 
multiplier les exemples et chacun d'eux, en nous prouvant que 
nos prévisions se sont réalisées, nous prouverait en même temps 
la puissance d'interprétation que la raison possède. 

Voici d'ailleurs quelle est exactement ici la part des sens et 
celle de l'esprit. Soit l'exemple que nous avons donné déjà : la 
sueur révèle l'existence des pores de la peau. Nous avons d'abord 
un fait que les sens nous attestent et dont nous ne pouvons 
douter : la présence de petites gouttelettes d'eau à la surface du 
corps; nous avons en outre un principe de la raison qui nous 
dit que deux corps ne peuvent en même temps occuper le même 
lieu. Nous ne saurions donc nier l'existence de petits espaces 
vides par où les gouttelettes ont passé, sans nous contredire. De 
même, lorsque nous sommes frappés d'un bâton, le jugement que 
nous portons repose à la fois et sur un fait Texpérience et sur 
ce principe que tout fait a une cause : fait et principe que nous 
ne pouvons contester. 

Gassendi n'ignore point les difficultés que cette argumentation 
soulève, aussi s'applique-t-il à les réfuter avec soin. 

En premier lieu, en admettant que l'explication précédente 
soit valable, n'en résulte-t-il pas, disent les sceptiques, que le 
raisonnement nous fait connaître que les choses sont, mais non 
ce qu'elles sont en elles-mêmes? Des données des sens et des 
phénomènes intimes nous concluons que l'âme et que le monde 
extérieur existent, mais quelle est la nature de ces objets? Le 
raisonnement ne nous l'apprend pas. — L'objection n'est que 
spécieuse : si l'on admet que toute sensation suppose une cause, 
ne faudra-t-il pas admettre également que la multiplicité des 
effets produits par cette cause nous révèle la multiplicité de ses 
attributs et nous en fournit par là même une idée plus complète? 
Nous ne savons pas simplement que l'âme existe; nous savons 
qu'elle pense, qu'elle sent, qu'elle veut, qu'elle raisonne, crée les 

1. Gassendi, t. I, p. 82. 



DU PROBLÈME DE LA CERTITUDE 37 

arts et promulgue les lois. Pouvoir en parler ainsi, n'est-ce pas en 
connaître la nature? Les mêmes considérations s'appliqueraient 
aux objets du monde extérieur. Seulement, ce qui, dans ce der- 
nier cas surtout, est fréquent, c'est que nos conclusions sont trop 
précipitées. Nous oublions trop vite que l'effet d'une cause dépend 
en grande partie de l'objet sur lequel elle s'exerce : que le soleil, 
par exemple, qui durcit la boue, amollit la cire; que la lumière 
revêt telle ou telle couleur suivant l'état de nos organes; que la 
grandeur et la forme se modifient, suivant le point de vue où 
nous sommes placés : de là, nos illusions. Il n'est qu'un moyen 
de les dissiper, c'est d'être prudents et d'attendre avant de juger : 
d'où cette règle souveraine de Gassendi, règle qu'il emprunte à 
Epicure et sur laquelle il revient à maintes reprises : « N'affirmer 
que lorsqu'il n'y a plus à contredire *. » 

Mais les sceptiques vont plus loin et nient la valeur de tout 
raisonnement. Pour raisonner en effet, disent-ils, il faut des 
principes; or ces principes sur lesquels nous nous appuyons 
n'ont de force que s'ils ont été démontrés par des principes 
antérieurs; ceux-ci par d'autres, et ainsi de suite à l'infini. Donc 
point de démonstration certaine possible. — Cette conclusion 
ne serait acceptable, répond Gassendi, que si nous étions réelle- 
naent dans la nécessité de prouver la vérité de tous les principes 
qui nous guident ; mais qui pourrait sérieusement soutenir que 
le principe de contradiction, les axiomes de la géométrie, etc., 
ont besoin d'être démontrés? A celui qui le prétend nous répon- 
drons eomme Lucrèce : 

Hune igitur contra mittam contendere causam, 
Qui capite ipse suo insistit vestigia rétro. 

Nous verrons d'ailleurs, plus tard, en étudiant avec Gassendi 
l'origine des premiers principes, comment ils se forment et d'où 
vient leur légitimité *. 

i. Nimirum licet experientia sensibus peracta sit régula summa/Ud 
quam, dum de re quapiam dubitatur, confugiendum sit; non qusevis tamen 
talis est habenda; sed ea solum quse est purgata omni instantia, omnique 
dubîo quaeque adeo est evidens, ut, expensis omnibus, contradici jure 
nun possit. (Gass., I, p. 96.) 

2. Les théories de Gassendi sur la certitude et sur Torigine des idées 
demandent, pour être bien comprises, la connaissance des chapitres spé- 
ciaux qu'il consacre à l'entendement et aux premiers principes. (Voy. 2® 
partie, ch. in et iv, p. 155 et sq. 



38 LOGIQUE 

III. — L* étude que Gassendi consacre à la logique proprement 
dite est beaucoup moins étendue, proportionnellement, que 
celle qui précède. Elle traite d'abord de Tidée, c'est-à-dire de 
TéLément premier de la connaissance. 

L'image ou idée est « comme l'objet que l'entendement regarde 
lorsque nous pensons à quelque chose ». Toutes nos idées ont 
leur origine première dans les sens. Gassendi admet pleinement 
la maxime ancienne : Nihil est in intellectu quod non prius fuerit 
in sensu; <( ceux qui soutiennent, ditil, qu'il y a des idées innées, 
non acquises par les sens et que l'âme n'est pas une table rase, 
ne sauraient le prouver ». C'est en s'appuyant sur ces déclara- 
tions, d'ailleurs formelles, que les logiciens de Port-Royal et 
beaucoup de critiques à leur suite, ont rangé Gassendi parmi 
les sensualistes. Nous verrons bientôt ce qu'il faut penser de 
ce jugement lorsque, nous plaçant non plus au point de vue 
logique, mais au point de vue psychologique, nous étudierons 
de plus près la formation de nos connaissances et chercherons à 
déterminer avec plus de précision le rôle exact des deux facteurs 
dont elles dépendent : l'expérience et la raison. 

Toutes nos idées peuvent se diviser en idées singulières et en 
idées générales. Sont singulières celles qui nous viennent direc- 
tement des sens : elles ne s'appliquent qu'à un seul objet. Les 
idées générales sont dues, au contraire, à un travail plus ou 
moins compliqué de l'esprit : travail d'addition, de comparaison 
et d'abstraction; elles s'appliquent à toute une classe d'objets 
dont elles désignent les caractères communs essentiels, et forment 
une hiérarchie telle qu'elles s'enveloppent en quelque sorte les 
unes les autres, chacune d'elles l'emportant en extension sur 
celles qui précèdent; chacune de celles qui précèdent l'empor- 
tant en compréhension sur celles qui suivent '. 

Nos idées — singulières ou générales — sont vraies lors- 
qu'elles correspondent exactement à leur objet; fausses^ dans le 
cas contraire. Obtenir des idées vraies, tel est précisément le but 
de nos efiTorts. Or, une idée singulière sera d'autant plus par- 
faite, par suite d'autant plus vraie « qu'elle représentera mieux 
les différentes parties ou qualités de la chose qu'elle désigne ». 



1. Voy. infra, 2* partie, ch. ii, p. 144 et sq., et ch. m, p. 156 
et sq. 



DES IDÉES ^ 39 

L'anatomie, la chimie, l'analyse patiente en un mot, en nous 
montrant les choses jusque dans leurs plus petits détails sont 
donc de la plus grande utilité pour la formation des connaissances 
exactes et précises. Quant à l'idée générale, elle est d'autant plus 
complète et instructive qu'elle représente plus fidèlement « ce 
en quoi les singuliers conviennent ». Ainsi l'idée d'homme qui 
éveille simplement dans l'esprit celle d'Européens, d'Asiatiques, 
d'Américains et d'Africains est moins complète et moins parfaite 
que celle qui éveille l'idée non seulement des peuples précédents, 
mais encore de tous les autres que les explorateurs ont décou- 
verts. — De même encore, si l'idée d'homme nous fait unique- 
ment songer à la race blanche, elle est moins instructive que si 
elle nous fait songer aux hommes de différentes couleurs qui 
peuplent le globe. Il faut donc veiller à ce que nos idées géné- 
rales désignent simplement les caractères communs à toute une 
classe d'individus, abstraction faite de leurs différences. 

Pour se mettre en garde contre les idées fausses, il importe, en 
premier lieu, de ne point oublier quelle en est la source. Celles 
qui viennent de notre expérience s'imposent sans doute avec 
une autorité toute particulière; cependant, même celles-là doi- 
vent être contrôlées avec soin ; ne savons-nous pas à quelles 
illusions les sens nous exposent et quelle influence exer- 
cent sur nous le tempérament, la passion^ la coutume et les 
préjugés? Il faut n'avoir d'autre préoccupation que celle de la 
vérité, la rechercher avec un désintéressement absolu et n'af- 
finner, comme nous l'avons dit déjà, que quand nous ne pou- 
vons plus contredire. Lorsque nos idées viennent non plus de 
notre expérience, mais de l'enseignement ; lorsqu'elles désignent 
des objets qu'on nous a décrits ou des faits dont on nous a parlé, 
roais que nous n'avons point vérifiés nous-mêmes, nous sommes 
obligés à plus de circonspection encore, car les hommes sont 
souvent dupes de l'autorité ou du talent de celui qui leur parle. 
La règle à suivre ici est celle que nous donne Épicharme : Nervos 
et artus.sapientiœ, nihil temere credere. 

Enfin le dernier écueil contre lequel il faut se prémunir est 
dans le langage. La plupart des sophismes qui nous trompent 
viennent en effet de l'ambiguïté des termes, de l'hyperbole et 
des manières de parler figurées dont on abuse. 

Lorsque nous avons des choses des idées nettes et complètes, 



40 LOGIQUE 

il est facile de les définir et de les diviser. La définition vraiment 
scientifique est celle qui se fait par le genre prochain et la diffé- 
rence spécifique. Nous définirons' Thomme, par exemple, un 
animal raisonnable. Par le premier de ces mots nous indiquons 
la classe prochaine à laquelle il appartient, partant les carac- 
tères généraux qu'il possède; par le second, nous désignons le 
caractère qui lui convient en propre et le distingue de tous les 
autres êtres de la même espèce. Dire de l'homme qu'il est « un 
être raisonnable » ou « un animal qui rit » serait pécher contre 
cette règle et en donner^une définition incomplète qui ne s'appli- 
querait pas uniquement à l'objet défini. 

Par la division, nous décomposons un genre en ses différentes 
espèces, ou un tout en ses différentes parties ou adjoints. Si nous 
avons de l'objet à diviser une idée claire, nous en énumérerons 
les éléments divers d'une manière méthodique et graduée, 
d'après leur ordre d'importance, sans commettre aucun oubli. 
Par suite, nous connaîtrons les relations intimes ou éloignées 
que les choses ont entre elles et c'est précisément en cela que 
consiste la science. 

IV. — Par la proposition, nous n'imaginons plus simplement 
les choses, nous les jugeons, c'est-à-dire affirmons, après les 
avoir comparées, qu'elles se conviennent ou ne se conviennent 
pas : dans le premier cas, la proposition est dite affirmative; 
négative, dans le second. 

Toute proposition implique trois termes : le sujet, le verbe et 
l'attribut; lorsqu'elle ne renferme qu'un seul sujet et un seul 
attribut, elle est simple; elle est composée, lorsqu'elle en ren- 
ferme plusieurs. A la suite des autres logiciens, Gassendi énu- 
mère, définit et analyse les autres espèces de propositions qu'on 
peut distinguer : les propositions conditionnelles, ansïlogi- 
ques, disjonctives, modales, générales, particulières, contraires, 
contradictoires, répugnantes, réciproques; — toutefois, la seule 
division à laquelle il semble attacher de l'importance est celle 
des propositions en propositions vraies, fausses et probables, et 
toutes les règles qu'il donne tendent à bien faire distinguer les 
unes des autres. Voici les principales. 

Une proposition est vraie ou fausse suivant que l'attribut 
vient ou ne convient pas[au sujet. Or, quand l'attribat 



DE LA PROPOSITION 41 

aa sujet, il peut lui être uni soit d'une manière inséparable et 
nécessaire, soit d'une manière séparable et contingente. Dans le 
premier cas, l'attribut est toujours un genre ou une qualité 
naturelle du sujet, comme dans ces propositions : l'homme est 
ua être animé, vivant, capable de rire. Dans le second cas, l'at- 
tribut est simplement une qualité étrangère ou une dénomina- 
tion relative : telle est la blancheur, attribuée à l'homme; l'hu- 
midité, attribuée à la plante. Il en résulte que, si l'attribut est 
genre ou qualité naturelle du sujet, la proposition affirmative 
est vraie et nécessaire; la négative, fausse et impossible; que si 
Valtribut n'a point ces caractères, désigne un genre qui ne con- 
vient point au sujet ou une qualité qui lui répugne, la proposi- 
tion affirmative est, au contraire, fausse et impossible ; la néga- 
tive, vraie et nécessaire. Si, enfin, l'attribut ne désigne ni un genre 
propre, ni une qualité nécessaire, la proposition peut être vraie 
ou fausse, mais elle reste contingente. 

Quant au moyen de reconnaître si une proposition est vraie 
ou fausse, il n'est autre que celui que nous avons indiqué déjà 
pour les idées. C'est de ne s'en remettre qu'à la double évidence 
des sens et de la raison ; de n'affirmer ou de ne nier l'existence 
d'un rapport entre le sujet et l'attribut que lorsqu'il nous est 
impossible de douter. 

Il peut arriver cependant que, sans avoir une certitude absolue, 
Dous ayons plus de raisons pour affirmer une chose que pour la 
nier: notre jugement alors et la proposition qui Ténonce restent 
amplement probables. 

Gassendi termine cette étude en nous conseillant de réunir le 
PÏU8 grand nombre possible de propositions nécessaires, à la fois 
^ évidentes et très générales, afin qu'elles soient pour nous 
comme autant de points d'appui qui nous soutiennent dans nos 
'^cherches et nos démonstrations. Toutes les fois que nous rai- 
somions, en effet, nous tirons nos arguments de certains lieux : 
dû genre, de l'espèce, delà propriété, etc., pour chacun desquels 
jl existe une maxime spéciale d'une incontestable utilité et qu'il 
emporte par conséquent de connaître. 

^. — Le syllogisme est un enchaînement de propositions, 
eomme la proposition est un enchaînement d'idées : on peut le 
"*fiûir « un argument composé de trois propositions, tel que 



42 LOGIQUE 

deux ^ d'entre elles étant posées, Ton en tire nécessairement la 
troisième ». 

C'est surtout dans cette étude que Gassendi applique la méthode 
de sélection dont il parlait au début, retenant des recherches 
déjà faites ce qui lui parait indispensable; rejetant d'une manière 
systématique tout ce qui lui paraît superflu ou de curiosité pure. 
Aussi, après avoir fait du syllogisme une analyse sommaire, 
mais précise et rigoureuse; classé et défini les propositions et 
les termes qui le composent, énuméré les principales formes 
qu'il peut revêtir, s'attache- t-il en premier lieu et spécialement 
à l'examen du syllogisme simple et absolu dont le mécanisme 
est facile à comprendre. En effet, les propositions qui forment 
ce syllogisme ne renferment qu'un seul sujet et un seul attribut 
et sont affirmatives ou négatives, sans condition. 

Et d'abord^ comme tout syllogisme a pour but de bien mettre 
en relief le rapport qui existe entre deux termes, au moyen d'un 
terme intermédiaire, il est évident qu'il éclairera plus vivement 
l'esprit s'il nous oflre le moyen terme entre les deux extrêmes 
qu'il relie. C'est ainsi qu'à cette formule : 

Tout animal est vivant, 
Or tout homme est animal. 
Donc tout homme est vivant; 

il faut préférer celle-ci : 

Tout homme est animai, 
Or tout animal est vivant, 
Donc tout homme est vivant. 

En effet, le moyen terme se trouvant de la sorte à la fin de la 
majeure et au commencement de la mineure, laisse entrevoir 
plus clairement le lien qui unit homme et vivant. 

Comme cette forme parfaite ne se rencontre pas toujours, les 
logiciens ont distingué quatre figures de syllogismes, détermi- 
nées par la place qu'occupe le moyen terme dans les prémisses. 
Toutefois, ces distinctions ayant pour unique but de montrer le 
rapport qui existe entre les termes, il est plus simple, pense 
Gassendi, de ramener ces figures à deux : Tune « liée et con- 
jointe »; l'autre « déliée et disjointe » ; la première, dont les termes 
se conviennent; la seconde, dont les termes se repoussent^ La 

1. Gassendi, t I, p. 106. 



DU SYLLOGISME 43 

conclusion des syllogismes de la première figure est toujours 
affirmative; celle des syllogismes de la seconde figure est tou- 
jours négative. Soit l'exemple précédent : Si homme est com- 
pris dans le genre animal; animal dans le genre vivant, homme 
est nécessairement compris dans le genre vivant : par consé- 
quent, l'attribut vivant convient à homme. Supposons, au con- 
traire, que les deux extrêmes soient homme et pierre, le moyen 
terme restant le même : homme convient bien à animal ; mais 
animal et pierre se repoussent, donc l'attribut pierre ne peut con- 
venir au sujet homme. — La force de ces conclusions découle 
de ces deux principes : « Ce qui est conjoint à quelque chose 
est aussi conjoint avec ce qui est conjoint h cette chose; ou 
encore : ce qui est dans le contenu est dans le contenant » et : 
«ce qui est conjoint à quelque chose est disjoint de ce dont cette 
chose est disjointe; ou bien : ce qui est exclu du contenu est 
6xclu du contenant )>. 

De ce qui précède il résulte en outre que de deux prémisses 
négatives on ne peut rien conclure, car si le moyen ne convient 
à aucun des extrêmes, comment savoir si ces extrêmes se con- 
viennent entre eux? 

Si nous considérons maintenant non plus la qualité des pro- 
positions, mais leur quantité, nous pourrons distinguer dans 
chaque figure trois modes concluants : Tun général, l'autre par- 
ticulier, l'autre mixte. Le mode est général lorsque les trois 
propositions du syllogisme sont générales; il est particulier, si 
elles sont particulières; mixte, si deux sont particulières et une 
seule générale. Il est à remarquer qu'il ne saurait y avoir de 
ûiode mixte composé de deux propositions générales et d'une 
proposition particulière, car de trois choses Tune : ou bien les 
<leux prémisses sont générales et alors la conclusion l'est aussi 
nécessairement; ou bien l'une d'entre elles est générale, l'autre 
particulière, et la conclusion est nécessairement particulière en 
vertu de cette règle : Conclusio semper sequiiur debiliorem 
P(irtem, Enfin admettons que les deux prémisses soient particu- 
lières : dans ce cas, non seulement la conclusion ne saurait être 
générale, mais il n'y a pas de conclusion du tout, car de deux 
prémisses particulières on ne peut rien conclure, non plus que 
de deux prémisses négatives. Il faut que le moyen terme soit pris 
^n moins une fois universellement. Nous aurons donc trois modes 



44 LOGIQUE 

concluants pour la première figure et trois modes concluants 
pour la seconde. Comme contre-épreuve et justification de cette 
théorie simplifiée, Gassendi expose celle d'Aristote et s'efforce de 
prouver comment les vingt et un modes concluants qu'énumè- 
rent ses disciples se ramènent, en définitive, aux six dont nous 
venons de parler. 

Bien que nous nous soyons exclusivement occupés jusqu'ici du 
syllogisme simple et absolu, Texplication générale que nous en 
avons tirée s'applique également à tous les autres syllogismes 
possibles. Ventàymème, n'étant qu'un syllogisme abrégé, appar- 
tient évidemment à la première ou à la seconde figure, suivant 
qu'il est affîrmatif ou négatif. La gradation, au contraire, qui se 
compose d'une série de propositions affirmatives enchaînées 
de telle sorte que l'attribut de la première devient sujet de 
la seconde, l'attribut de la seconde sujet de la troisième et ainsi 
de suite, appartient toujours à la première figure. L'induction 
formelle qui consiste à affirmer du tout ce qu'on a affirmé de 
chacune de ses parties tient à la fois de l'enthymème et de la gra- 
dation : de l'enthymème en ce qu'elle sous-entend une proposition; 
de la gradation, en ce qu'elle se compose d'une série de proposi- 
tions en quelque sorte collatérales. Par exemple : Tous les ani- 
maux qui marchent, tous ceux qui volent, tous ceux qui nagent 
vivent; sont également vivants les reptiles et les zoophytes ; donc 
tout animal vit. La proposition sous-entendue ici est : Tout ani- 
mal ou marche, ou vole, ou nage; ou est reptile, ou estzoophyte. 
Ce raisonnement se range également dans la première ou dans 
la seconde figure, puisqu'il peut conclure affirmativement ou 
négativement. On pourrait faire les mêmes remarques à propos 
des syllogismes analogiques, hypothétiques ou disjonctifs. 

Après avoir ainsi étudié le syllogisme en lui-même, au point 
de vue de son mécanisme et de son fonctionnement régulier, si 
nous le considérons au point de vue des garanties qu'il présente 
comme instrument de connaissance, en tant qu'il correspond ou 
non à la réalité même des choses, nous voyons qu'il peut être 
appelé, suivant les cas : vrai, faux, vraisemblable ou persuasif. 

Est vrai, démonstratif et scientifique celui dont les prémisses 
sont nécessaires et évidemment vraies. 

Est faux, au contraire, celui dont les prémisses sont fausses, 
bien que la conclusion en soit régulièrement tirée. 



DU SYLLOGISME 45 

Est vraisemblable, enfin, ou probable, celui dont les prémisses 
sont simplement vraisemblables et contingentes. 

La principale difficulté que présente le syllogisme réside dans 
Va découverte du moyen terme. Or cette découverte est facilitée 
par l'étude des différents lieux que Gassendi a recommandée déjà 
en parlant des propositions. Plus nous serons prompts à aper- 
cevoir les intermédiaires qui relient les termes dont les rapports 
au premier abord nous échappent, plus nous serons habiles à 
raisonner. C'est à Texamen des règles qui peuvent développer 
en nous cette habileté qu'est consacrée la quatrième partie de la 
logique qui traite de la méthode. 

VI. — La méthode, d'une manière générale, est la direction 
qu'on imprime à ses pensées de manière à voir et à découvrir 
vite; k juger sûrement et à disposer le mieux possible ses idées 
et ses jugements ; de telle sorte qu'on peut distinguer trois mé- 
thodes différentes : l'une d'invention, l'autre de jugement, la 
troisième de doctrine. 

La méthode d'invention est peut-être celle qui exige de l'esprit 
le plus de souplesse et de pénétration. A la recherche des rap- 
ports cachés qui existent entre les choses et du moyen terme sans 
lequel tout raisonnement est impossible, l'esprit ressemble au 
limier qui ne laisse échapper aucun des indices qui peuvent lui 
faire découvrir le gibier. Or il peut procéder pour atteindre son 
but tantôt par analyse ou résolution ; tantôt par composition ou 
synthèse. Nous voulons savoir, par exemple, si l'homme est une 
substance? Procédons par analyse : nous décomposerons d'abord 
l'idée d'homme en ce qu'elle a de commun avec d'autres idées 
et en ce qu'elle a de propre, c'est-à-dire que nous en recherche- 
rons le genre et la différence spécifique, nous aurons alors : 
wiimal raisonnable. Décomposons de même l'idée d'animal^ 
ïious aurons : être vivant et sentant; celle d'être vivant, nous 
dirons : corps qui croît et se développe; celle de corps, nous 
arriverons aussitôt à celle de substance, La marche que nous 
avons suivie consiste bien, comme on le voit, dans une véritable 
décomposition, ou mieux dans une analyse ou une résolution 
<l'un tout aux éléments simples qui le constituent. 

La méthode synthétique consisterait, au contraire, à suivre 
^ûe voie inverse, à partir, dans l'exemple précédent, de l'idée de 



46 LOGIQUE 

substance pour en arriver graduellement jusqu'à l'idée d'homme. 
Dans ce cas alors, nous n'analysons plus; nous reconstituons un 
tout à l'aide de ses éléments. 

Il en est de même quand nous devons établir une généalogie 
et prouver, par exemple, que tel personnage descend de telle ou 
telle famille *. Nous pouvons partir de ce personnage pour 
remonter graduellement à son père, à son aïeul... etc., jusqu'à 
ce que nous ayons atteint l'ancêtre dont nous voulons prouver 
qu'il descend; ou bien partir de cet ancêtre pour revenir jus- 
qu'à lui. 

Ces quelques remarques nous font comprendre en quoi con- 
sistent l'analyse et la synthèse des géomètres. Raisonner ana- 
lytiquement, c'est partir de la proposition à démontrer ou du 
problème à résoudre pour remonter jusqu'à un principe premier 
dont il dépend. Si ce principe est évidemment vrai et nécessaire, 
vraie et nécessaire est également la proposition qui nous occupe, 
puisqu'elle en est la conclusion logique. Inversement, elle est 
manifestement fausse, si le principe est faux. Raisonner synthé- 
tiquement, c'est, au contraire, partir de ce principe lui-même et 
en tirer toutes les conséquences, jusqu'à ce que nous en soyons 
arrivés à la question posée : question qui se trouve alors résolue 
soit affirmativement, soit négativement. Dans le premier cas, il y 
a bien réduction du composé au simple — partant analyse; — 
dans le second, passage du simple au composé, c'est-à-dire com- 
position et synthèse. 

La méthode de jugement comprend les règles qui nous appren- 
nent à bien interpréter ou plutôt à bien apprécier les résultats 
de l'analyse et de la synthèse. Or, un excellent moyen de n'être 
dupe d'aucune illusion c'est de contrôler, lorsque la chose est 
possible, l'un par l'autre ces deux procédés et d'imiter, en cela, 
le mathématicien qui fait la preuve de l'addition par la sous- 
traction; celle de la soustraction, par l'addition. Si nous avons 
séparé, afin de la mieux connaître, tous les rouages d'une hor- 
loge, réunissons de nouveau tous ces rouages; reconstituons avec 
eux l'horlogeet nous saurons si notre premier travail a été exact. 
Quant aux critériums auxquels nous devons ajouter foi, lors- 
qu'il nous faut porter un jugement, ils ne sauraient être autres 

1 . Voy. Port-Royal^ 4® partie, chap. ii. 



DE LA MÉTHODE 47 

que les sens et la raison, dont nous avons discuté la valeur. 
S'agit-il de faits d'expérience ; de savoir, par exemple, si une 
chose sensible est ou n'est pas ; les sens seuls peuvent nous ren- 
seigner. S'agit-il, au contraire, de faits qui échappent au sens et 
que le raisonnement seul nous révèle : c'est alors à la raison qu'il 
faut s'en rapporter. 

Il peut arriver cependant que le témoignage des sens et celui 
de la raison parfois se contredisent : suivons, dans ce cas, le 
sage conseil d'Aristote et rapportons-nous-en de préférence à 
l'expérience. Les anciens prouvaient, par raisonnement, l'im- 
possibilité des antipodes : que devient leur raisonnement après 
les constatations des voyageurs? 

— Quand on a découvert la vérité, il reste à la transmettre 
aux autres. Or, qu'il s'agisse d'art ou de science, de pratique ou 
de théorie pure, la méthode d'enseignement ou de doctrine à 
suivre est toujours « de commencer par résolution et de conti- 
nuer par composition ». — Ainsi, celui qui veut apprendre à 
d'autres l'art de construire, dira d'abord, à ceux qu'il instruit, 
de quelles parties se compose une maison; avec quels matériaux 
on la bâtit; d'où on tire ces matériaux,... après quoi seulement 
il montrera comment on les assemble. . Le médecin enseigne 
également à ses élèves, avant toute autre chose, Panatomie; leur 
fait connaître les différents organes du corps humain, leurs 
fonctions, puis les propriétés des plantes, etc., et il ne les ins- 
truit dans l'art de la médecine proprement dit que lorsquMls ont 
reçu cet enseignement préalable. On peut en dire autant du phy- 
sicien, du chimiste, du logicien, du géomètre. 

A cette règle générale, Gassendi en ajoute plusieurs autres 
qu'il suffit de citer pour en faire apprécier l'importance : 

La première est d'exposer le sujet dont on s'occupe aussi clai- 
rement que possible, d'éviter les mots ambigus, les phrases 
embarrassées et de donner des définitions précises. 

La seconde « est de faire une belle et convenable partition de 
toutes les choses dont on aura à traiter; de prendre bien soin, 
dans la distribution des membres et dans le discours qu'on en 
fait, que les choses générales soient mises généralement et en 
premier lieu »• 

La troisième est d'écarter toute digression inutile et de 
n'omettre aucun point essenliel. 



48 LOGIQUE 

La quatrième « est de commencer toujours par les choses les 
plus communes, en poursuivant par celles qui sont les plus né- 
cessaires, pour entendre ce qui doit suivre ». 

La cinquième, enGn, « d*accommoder toute Féconomie de son 
traité à la portée de celui qui apprend et à la nature du sujet ». 

Ces règles que formule ici Gassendi, il les avait le premier 
mises en pratique : de là les brillants succès qu'il obtint, comme 
professeur, auprès de ses élèves et dont tous ses historiens — 
même ses ennemis — nous ont conservé le souvenir. 



LIVRE II 

PHYSIQUE 



PREMIÈRE PARTIE 



CHAPITRE PREMIER 

DE L^ESPAGE ET DU TEMPS 

I. De Tespace: !<> ses caractères; 2o sa nature : il n'est ni une substance, 
ni le mode d'une substance, ni une simple conception ; 3"^ du lieu ; 
4** objection : L'espace ainsi conçu ne limite-t-il pas la puissance de 
Dieu? — II. Du temps : !• ses caractères; 2° ses rapports avec l'espace ; 
^ sa nature; 4o mesure du temps. — III. De l'Immensité et de TEternité. 

I. — Dès que nous abordons la physique, qui a pour objet 
l'étude de la nature, et que nous cherchons à nous représenter 
ITJnivers, il nous apparaît aussitôt comme situé dans un im- 
mense espace qui l'enveloppe de toutes parts et en dehors duquel 
rien ne saurait exister. Cet espace, qui est pour nous comme le 
lieu général de tous les corps réels et possibles, nous le con- 
cevons avec des caractères précis que Gassendi énumère et qui 
nous permettent de le distinguer nettement de tout ce qui n'est 
pas lui et d'en déterminer la nature. 

Et d'abord, nous le concevons comme nécessaire : supposons 
un instant, par la pensée, quelque chimérique que soit cette 
hypothèse, que le monde n'ait été créé que d'hier et qu'il doive 
cesser d'exister demain; avant lui, comme après lui, l'espace 

Thomas. — Gassendi. 4 



DE l'espace et du TEMPS 81 

qu'elle, puisqu'elle l'occupe et le pénètre, elle qui est impéné- 
trable. En outre, toutes les substances, hormis Dieu, sont con- 
çues comme périssables et l'espace est nécessaire. 

Il n'est pas davantage le mode d'une substance^ car l'existence 
de tout mode est subordonnée à l'existence de l'être modifié; 
lui ne dépend de rien et il est la condition de tout. 

Bernier *, qui parfois commente, en même temps qu'il l'expose, 
la doctrine de Gassendi, fait ici remarquer, en s'appuyant sur 
les considérations qui précèdent, combien est fausse l'opinion 
des philosophes qui confondent l'espace avec l'étendue cor- 
porelle : celle-ci est limitée, il est infini; l'étendue est impéné- 
trable, l'espace peut être occupé; elle est soumise à toutes les 
vicissitudes des corps, tandis que nul changement ne peut 
l'atteindre. — On objecte, il est vrai, que toute autre étendue 
que l'étendue corporelle, c'est-à-dire que tout espace vide est 
inconcevable, mais l'exagération est manifeste. On peut accorder 
que le vide, de même que les ténèbres, ne se conçoit pas positi- 
vement; mais il faut reconnaître — et la remarque est de Gas- 
sendi — qu'il se conçoit d'une manière en quelque sorte néga- 
tive, par la négation du plein, comme les ténèbres, par la 
négation de la lumière. 

Ajoutons que l'espace n'est pas davantage une simple concep- 
iiouy une simple fiction de l'esprit analogue aux chimères que 
Timagination crée, car celles-ci disparaissent avec nous, n'exis- 
tent qu'autant que nous les pensons, tandis qu'il reste toujours 
comme condition d'existence de tous les autres êtres '. 

Mais alors si l'espace n'est ni une substance, ni le mode d'une 
substance, ni une simple idée, qu'est-il donc? — Non sans doute 
le pur néant, mais bien quelque chose de réel ; toutefois, suivant 
l'expression de Sénèque : « une chose à sa manière ». Ce qui 
le caractérise, outre les attributs métaphysiques que nous lui 



1. Bernier, 2* édit, t. II, p. 9. — Voir également Gassendi, 1. 1, p. 237, et 
i. III, 374 et sq. Comme la plupart des passages que nous citons ont été 
traduits par Bernier, nous aurons recours le plus souvent à cette traduc- 
tion, qui est rarement élégante, mais presque toujours exacte. 

2.<t Gum ex deductis constet posse quidem ea spatia dici nihilcorporeum, 
seu quale substantia, aut accidens est, sed non nihil incorporeum ac 
specialis sui generis : constat quoque esse ea posse, etsi intellectus non 
cogilet, ac non quemadmodum chimteram merum esse opus imaginatio- 
DÎs. » (I, 189.) 



82 PHYSIQUE 

avons reconnus, c'est Tabsence des attributs positifs qui appar- 
tiennent aux autres réalités. Il ne peut, en effet, ni agir ni 
pâtir et il possède cette propriété singulière de pouvoir être 
occupé et, comme nous l'avons remarqué déjà, pénétré en 
quelque sorte par toutes choses : il est donc avant tout « une 
capacité de recevoir les êtres ». — L'ancienne division des 
philosophes qui, sur la foi d'Aristote, rangeaient toutes choses 
en deux catégories : celle de l'être et celle de l'accident {entia 
atque aecidentia)^ comme si en dehors de ces catégories il ne 
pouvait rien y avoir, doit donc être repoussée ou plutôt com- 
plétée; il faut dire, pour être exact: « L'être comprend la 
substance et l'accident, l'espace où l'un et l'autre sont situés et 
— comme nous le verrons tout à l'heure — le temps où ils 
durent *. » 

Tous les problèmes qu'on a soulevés à propos du lieu sont 
désormais faciles à résoudre. Nous ne dirons plus avec Aristote : 
« Le lieu est la surface première du corps environnant ' », mais 
bien d'une manière plus claire et plus simple : « C'est une partie 
déterminée de l'espace, occupée par un corps. » Ainsi, nous 
comprenons pourquoi les corps sont dits changer de lieu, pour- 
quoi le lieu est dit immobile, égal ou commensurable à tel 
corps. Il ne fait point partie de l'objet lui-même, n'est point l'un 
de ses attributs, il est tout simplement la portion de l'étendue 
qu'il occupe. 

Tout en défendant cette théorie, Gassendi n'ignore pas les 
difficultés qu'elle soulève. — Admettre ainsi des espaces incréés 
et indépendants, n'est-ce pas limiter la puissance de Dieu, 
reconnaître que sa puissance, son existence même sont soumises 
à des conditions dont il ne peut s'affranchir? Cette objection 
est précisément celle qu'invoquera Leibniz contre l'opinion 
que Gassendi défend. — Gassendi cependant ne la juge que 
spécieuse : il constate d'abord que sa théorie a été soutenue par 
des théologiens célèbres : elle est donc inattaquable au point de 
vue de l'orthodoxie; il établit ensuite qu'elle est non moins 
admissible, au point de vue de la raison. Il suffît de remarquer, 
nous dit-il, que l'espace n'est point, à proprement parler, quelque 



1. Gassendi, t. I, p. 182. 

2. Jd., p. 216. 



DE l'espace et bu TEMPS 83 

chose de positif et que nous n'entendons par ce mot rien autre 
chose que ces espaces appelés imaginaires par les géomètres et 
qui cependant ne sont pas de simples fictions. L'espace ne limi- 
terait la puissance de Dieu que si, étant incréé et indépendant, 
il était en même temps capable d'agir et d'entraver son action. 
Or, tout autre, nous l'avons vu, est sa nature. — La réponse 
est-elle suffisante? Bornons-nous à rappeler que ni Glarke ni 
Leibniz, qui ont longuement agité le même problème, ne l'ont 
ainsi jugée * . 

II est une autre objection plus grave que Gassendi n'a point 
prévue, c'est l'objection que fera Kant plus tard et qu'on a si 
souvent reproduite depuis. Cette impossibilité où nous sommes 
de concevoir les choses indépendamment de l'espace, d'anéantir 
parla pensée cette représentation, ce cadre où nous situons tous 
les objets, suffît-elle à justifier notre croyance à sa réalité objec- 
tive? De ce que nous pouvons concevoir comme non existant 
l'univers entier, tandis que nous ne pouvons détruire ainsi, même 
mentalement, le contenant immense où il se trouve, Gassendi 
conclut que ce contenant existe; mais raisonner de la sorte 
n'est-ce pas affirmer a priori, sans raison suffisante, que les lois 
de la pensée sont en même temps les lois des choses? Qui nous 
assure que nous ne sommes pas dupes d'une illusion? — Même 
sous cette forme, cette théorie, qui fait de l'espace une simple 
loi de l'esprit, eût probablement trouvé peu de faveur auprès de 
Gassendi; quant à la réponse qu'il eût pu faire, peut-être nous 
sera-t-il possible de la pressentir lorsque nous étudierons l'ex- 
plication qu'il propose de l'origine dés idées et des premiers 
principes *. 

II. — L'espace nous aide à comprendre le temps '. Ce sont là 
deux notions voisines dont la plupart des caractères sont com- 
muns. Le temps est, en effet, aux choses durables et succès- 
sives, ce que l'espace est aux choses étendues. Non plus qu'à 
lespace, on ne saurait au temps attribuer de limites; avant que 
le monde ait été créé, comme après son anéantissement, le temps 
était et restera toujours uniforme dans sa marche ininterrompue. 

|- Controverse de Leibniz et de Clarke. 

2- Voir Physique, 2o partie, ch. iv, p. 168 et sq. 

3- Gassendi, 1. 1, p. 220 et suiv. 



84 PHYSIQUE 

Pour les mêmes raisons que l'espace, il est encore nécessaire, 
incréé, indépendant, incorporel. ^ De même que tout moment 
du temps est dans tous les lieux, de même tous les lieux sont 
dans le même temps; qu'il y ait ou non quelque chose, l'un 
et l'autre existent; que les substances qu'ils contiennent se 
modifient ou non, ils restent inaltérables. C'est pourquoi après 
avoir défini l'espace « une étendue incorporelle et immobile », 
on pourrait définir le temps « une étendue incorporelle qui 
coule ». Il en est de lui comme d'un fleuve dont les flots san» 
interruption se succèdent, ou mieux encore, comme d'une flamme 
dont la lumière est continue, bien que les étincelles qui la 
composent soient sans cesse renouvelées. L'instant présent n'est 
pas le même que l'instant passé, et pourtant ils sont enchaînés 
entre eux de telle sorte qu'aucun vide ne les sépare. 

Nous pouvons donc redire au sujet du temps et de sa nature 
propre ce que nous avons dit déjà au sujet de l'espace : c'est 
qu'il n'est ni une substance, ni le mode d'une substance, ni 
une simple conception de l'esprit. — Il n'est point une substance, 
car il ne peut ni agir, ni pâtir. « C'est une «rreur vulgaire et 
poétique que cet adage : Le temps rongeur des choses : Tempus 
edax rerum. Le temps ne ronge rien ; ce sont les causes physi- 
ques qui, dans un temps ou dans un autre, détériorent et 
détruisent *. » — Il n'est pas un attribut, car l'attribut dépend 
de la substance et lui ne dépend de rien. — Enfin, il n'est pas 
une simple représentation {voy)|jt.a où8à ÔTcoaraffi;), sans réalité 
objective, comme le pensait Epicure, l'univers continuant 
à durer dans le temps, lors même que toute pensée serait 
anéantie. Le considérer, ainsi d'ailleurs, serait faire violence au 
langage et à l'opinion commune : quand nous disons, par 
exemple, qu'une chose est de longue ou de courte durée, n'est-il 
pas évident que nous la comparons non au temps mental, mais 
bien au temps objectif et réel. — Qu'est-ce donc que le temps? 
une réalité comme l'espace, « une chose à sa manière », qu'on 
ne saurait, bien qu'on la nomme imaginaire, identifier avec le 
néant. — On objecte que le temps ne peut rien être, car il se 
compose de l'instant qui est insaisissable, du passé qui n'est 
plus et du futur qui n'est pas encore; mais autant vaudrait 

1. Gass., I, p. 228. 



DE L ESPACE ET DU TEMPS 

soutenir que la flamme n'existe pas, car les étincelles qui la 
formaient précédemment ne sont plus, celles qui la forment 
actuellement s'évanouissent et celles qui la doivent former ne 
sont pas encore. On confond ici le mode d'existence de choses 
successives avec le mode d'existence des choses étendues et Ton 
admet, sans motif, que celui-ci seul est possible ^ 

Ce qu'il faut reconnaître toutefois, c'est que nous ne pouvons 
nous représenter le temps qu'à l'occasion des choses corporelles, 
et le mesurer que par le mouvement des choses successives et 
durables. Entre les diverses successions que nous révèlent les 
sens, nous choisissons celles qui paraissaient les plus régulières 
et ce sont elles qui nous servent à diviser le temps et à en 
apprécier la longueur. Ainsi s'explique qu'on ait pris comme 
unité de mesure la révolution des astres et notamment celle du 
soleil; le retour et le départ des saisons. Le ciel est pour nous 
comme une immense horloge dont les indications précises nous 
servent de points de repère et nous guident. Que Tesprit, un 
instant, reste inattentif à ces mouvements qui se succèdent ou 
que ces mouvements lui échappent, comme il arrive dans un 
profond sommeil, le temps, pour nous, aussitôt disparaît; mais, 
quand la réflexion revient, nous n'hésitons pas à affirmer qu'il 
û'en a pas moins continué son cours, indiff'érent à nos manières 
d'être et à l'idée que nous nous en faisons '. 

111. — De l'espace et du temps on distingue ordinairement 
l'Immensité et l'Eternité, qu'on peut concevoir de deux manières 
différentes : ou bien l'Immensité et l'Eternité désignent çim- 
plement le temps et l'espace eux-mêmes, en tant qu'ils n'ont 
aucune limite, par opposition au temps et à l'espace limités 
<rie nous percevons; dans ce cas, elles se trouvent expliquées 

i. Gass., I, p. 223. 

2. Revenant sur cette explication dans son chapitre u de la Phantaisie », 
Gassendi remarque de nouveau que c'est grâce à l'attention que nous 
accordons aux choses, que nous pouvons mesurer le temps (t. II, p. 420). 
P1q8 notre attention est vive, plus est nette la conscience de notre activité 
^t des modifications qu'elle subit, plus alors le temps nous parait long; 
*u contraire, il nous parait d'autant plus court que notre activité se 
<léroule plus librement et plus indépendamment de nous. Cette explica- 
tion qu'ionique Gassendi à plusieurs reprises, mais en quelques mots seu- 
'Cinent, a été longuement développée par M. Lazarus dans la monogra- 
phie qu'il a consacrée à la notion de temps. (Voir Revue philosophique, VI.) 



86 PHYSIQUE 

par tout ce qui précède; ou bien elles désignent, ce qui est 
plus fréquent, deux des aspects sous lesquels nous pouvons consi- 
dérer Dieu. Dire alors que Dieu est immense, c'est dire qu'il 
est en même temps dans toutes les parties de l'espace; qu'il y 
est tout entier, avec toutes ses perfections; — dire qu'il est 
éternel, c'est dire que le passé et l'avenir lui sont actuellement 
connus. Ayant la plénitude de la science, son regard embrasse à 
la fois distinctement toute la série des événements successifs, 
non point comme se produisant ensemble, mais dans l'ordre 
même où ils doivent se produire. En d'autres termes, dire que 
Dieu est éternel, c'est afOrmer, en se plaçant à un nouveau point 
de vue, son immutabilité. L'Immensité et l'Ëternité sont donc 
des attributs de Dieu, comme la durée et l'étendue sont des 
attributs des corps. C'est dans ce sens que Platon semble les 
concevoir; c'est dans ce sens qu'on peut avec Boèce les définir : 
la possession d'une vie sans limites ^ : interminabilis vitx tota 
simul et perfecta possessio *. 

1. T. I, p. 224. 

2. Cette théorie de Gassendi sur Tespace et le temps, trop méconnue de 
nos jours, attira de bonne heure l'attention des philosophes et notam- 
ment celle de Newton. « Newton, nous rapporte Voltaire, a dit plusieurs 
fois à des Français qu'il regardait Gassendi comme un esprit très juste 
et très sage, et qu'il se faisait gloire d'être de son avis dans toutes les 
choses dont on vient de parler : Y espace, la durée, les atomes. » {Éléments 
de la ph,de Newtonch, ii.; cité par de Camburat, Abrégé de la vie et des écrits 
de Gassendi, p. 9.) — A. Garnier, passant en revue les différentes théories 
proposées sur le temps et l'espace, ne croit pouvoir mieux faire que de 
renvoyer à l'étude de Gassendi. 



CHAPITRE II 



DE LA MATIÈRE 



I. Sens général qu'on attache à ce mot. Nature de la matière : ce qu'elle 
n'est pas. — II. Ce qu'elle est : théorie des atomes; leurs propriétés : 
1° ils sont ingénérables et incorruptibles; 2° solides et insécables; 
3° objection et réponse. — III, Du nombre et de la forme des atomes. — 
IV. Du mouvement. — V. Du vide. 



I. — L'espace et le temps forment le cadre des choses, mais 
ces choses que sont-elles en elles-mêmes et quelle en est la 
canse? Tel est le nouveau problème qui naturellement se pré- 
sente et qu'étudie longuement Gassendi. 

Au premier abord, nous dit-il, les choses nous apparaissent 
comme un vaste ensemble de corps de toutes sortes, doués de 
propriétés diverses et composés d'éléments différents. Soumises 
au changement, elles modifient sans cesse leur aspect et nous 
offrent ainsi un spectacle toujours varié. Néanmoins, sous celte 
incessante mobilité, il doit y avoir quelque chose de permanent 
et de fixe, car rien ne petit venir de nen et nen ne peut se perdre 
àûns le néant. Ce quelque chose nous l'appelons matière. — 
I^a plante qui grandit ne crée pas ce dont elle est faite; les ma- 
tériaux qui la composent elle les emprunte au sol qui la retient 
€t la nourrit; lorsque plus tard elle meurt et que ses parties se 
désagrègent et se corrompent, elle ne fait que rendre à la matière 
^qu'elle lui avait emprunté. « La matière est donc la matrice 
commune d'où sortent tous les corps, où tous retournent et se 
''^foraient. » Les générations nouvelles s'alimentent des géné- 



^- Gassendi, t. 1, p. 229 et sq. 



58 PHYSIQUE 

rations disparues et disparaissent à leur tour poar entretenir la 
vie au sein de la nature, de telle sorte que la matière peut être 
considérée comme étant de quantité toujours constante. 

Ce sont là, toutefois, considérations fort générales, et dès que 
nous voulons nous faire de la matière une idée plus nette et plus 
précise, nous nous trouvons en présence des difQcultés les plus 
sérieuses; aussi, le plus sûr moyen de nous approcher de la 
vérité sera-t-il, peut-être, de procéder d'une manière indirecte 
et, avant de rechercher ce qu'est la matière, de nous demander 
ce qu'elle n'est pas. C'est là, d'ailleurs, comme nous l'avons 
remarqué déjà, un procédé cher à Gassendi, qui lui permet de 
passer en revue les différentes opinions des philosophes, d'en 
examiner la valeur et d'en tirer proût. 

Or, toutes les hypothèses qu'on peut faire sur la matière peu- 
vent, suivant la juste remarque d'Aristote, se diviser en deux 
grandes classes : d'une part, celles qui considèrent le principe 
matériel comme simple et unique; d'autre part, celles qui le 
considèrent comme multiplet 

Examinons d'abord les premières. Du moment où l'on admet 
que le principe matériel est un, il n'y a que deux manières de le 
concevoir : ou bien comme une substance particulière, ou bien 
comme quelque chose de purement indéterminé. 

Suivant la plupart des philosophes Ioniens qui s'en tiennent 
à la première de ces deux conceptions, la matière serait 
identique à l'eau, à l'air ou au feu ; elle consisterait, par consé- 
quent, dans une substance unique qui, en se modifiant et en évo- 
luant, deviendrait successivement toutes choses. Mais que peut 
valoir une hypothèse qui fait ainsi violence aux sens et à la 
raison ? Aux sens, qui nous disent que l'eau est autre que le feu 
et qu'ils ont l'un et l'autre les mêmes titres à être acceptés 
comme premiers principes; à la raison, qui nous dit qu'un élé- 
ment unique, le feu, par exemple, ne peut rien engendrer s'il 
ne s'unit à autre chose. Or, à quoi s'unirait-il? Ce ne peut être 
qu'à du feu, par hypothèse ; mais du feu ajouté à du feu ne don- 
nera jamais que du feu. La prétendue transmutation des corps 
est une supposition gratuite que rien n'autorise et ne justifie *. 



1. Gassendi, t. I, p. 234. 

2. Gass , I, p. 239 et sq. 



DE LA MATIÈRE 59 

Mais, ne pourrions-nous pas admettre que la matière est 
quelque chose de purement indéterminé, sans qualité et sans 
{orme, incapable de rien par soi-même, mais capable de revêtir 
les formes les plus diverses et les qualités les plus variées sous 
l'action d'une force informante? Bien qu'elle ait trouvé les plus 
illustres défenseurs, cette nouvelle explication n'en est pas moins 
fort difficile à comprendre, car que peut être cet élément absolu- 
ment indéterminé, sinon un pur néant? S'il n'est ni résistant, 
ni Gguré, on peut tout au plus l'assimiler à l'espace dont nous 
avons cependant admis l'existence; mais de l'espace vide, on ne 
peut rien tirer; il n'entre comme élément constitutif dans aucun 
composé; il n'en est que la condition extérieure : or, si la ma- 
tière est purement indéterminée ou bien encore « une simple 
privation », jamais elle ne pourra engendrer, quelle que soit la 
cause qui la modifie, aucune réalité positive et concrète. Si 
quelque réalité cependant est produite, elle doit être attribuée 
à la cause seule, et alors le terme de matière n'est plus qu'un 
terme creux, inutilement conservé *. 

Nous sommes donc logiquement conduits à reconnaître que le 
principe matériel est multiple. Seulement, dans ce cas encore, 
plusieurs suppositions sont possibles. 

Suivant une opinion très répandue, quatre éléments, l'eau, 
l'air, le feu et la terre constitueraient à eux seuls la matière 
tout entière et de leur mélange se formeraient tous les corps. 
Gassendi ne pense pas que cette hypothèse soit plus plausible 
<rie les précédentes. Gomment, nous dit-il, avec ce peu d'élé- 
ments former la multitude infinie des choses? Avec une sub- 
stance unique on ne peut former qu'une chose ou du moins 
nne seule classe de choses homogènes; avec deux substances, 
on en peut former deux seulement; avec trois, six; avec quatre, 
vingt-quatre... et ainsi de suite; étant donné la variété de 
l'univers on est naturellement conduit à reconnaître que les 
éléments premiers doivent être en quantité innombrable. Ce 
sont les mêmes raisons qui le portent à combattre la théorie des 
chimistes de son temps qui faisaient tout dériver du sel, du 

soufre, du mercure, de la terre , c'est-à-dire d'un nombre 

^'éléments fort restreint *. 

l* ^ass., t. I, p. 247. 
^' ^ci., 1, 239, 240. 



60 PHYSIQUE 

Il est une dernière hypothèse que Gassendi tient à écart< 
avant d'étudier la théorie qu'il préfère, c'est celle des philt 
sophes qui dotent la matière non seulement des qualités pre- 
mières, telles que la chaleur, Thumidité, la sécheresse, qu'on 
attribue d'ordinaire à tous les éléments, mais encore des qualités 
dites secondes dont les sens nous révèlent l'existence, telles que 
Todeur^ la saveur ou le son *. On croit, dit Gassendi, trouver la 
justification de cette hypothèse dans ce principe: qu'il doit y 
avoir dans les composants tout ce qu'il y a dans les composés 
et que « le semblable naît toujours du semblable » ; mais n'est-il 
pas absurde d'attribuer aux éléments constitutifs des êtres le 
rire ou les larmes, sous le prétexte spécieux que l'homme peut 
rire ou pleurer? Nous montrerons bientôt d'ailleurs à quoi se 
réduisent les qualités secondes, voire la plupart des qualités 
dites premières dont nous parons si libéralement la nature '. 

II. — Beaucoup plus logique est l'atomisme que défend 
Démocrite et qu'ont repris et complété Épicure et Lucrèce^. 

Pour bien nous rendre compte de l'explication que ces philo- . 
sophes donnent de la matière et de l'idée qu'on peut s'en faire 
après eux, supposons que tous les corps que nous apercevons 
dans l'espace soient réduits en une poussière infinitésimale, 
« plus ténue encore que celle dont nous voyons les tourbillons 
dans l'air, lorsqu'un rayon de soleil se glisse entre les branches 
d'un arbre » ; ces éléments sont précisément la matière de tous 
les corps et on les appelle atomes. Il en est d'eux comme des 
lettres de l'alphabet : de même qu'avec ces lettres nous formons 
tous les mots d'une langue et par suite les poèmes les plus 
variés, de même avec les atomes se forment, par des combinai- 
sons innombrables, tous les objets qui composent l'univers. En 
étudier les propriétés, c'est donc en même temps étudier les 
propriétés de la matière. 

Bien que, par leur extrême petitesse, les atomes se dérobent à 
tous nos efforts pour en saisir la vraie nature et la vraie forme; 
bien que nos sens, même secondés par les instruments merveilleux 
que la science a découverts, ne puissent directement les aper- 

1. Gassendi, I, 241. 

2. Voy. ch. IV, p. 81 et sq. 

3. Gass., U I, 256 et sq. 



DE Là matière 61 

cevoir, nous pouvons cependant, par le raisonnement, déter- 
miûcr leurs principaux caractères. — Et d'abord, s'il est vrai 
que de rien la nature ne fait rien; s'il est vrai qu'elle ne 
réduit aucune chose au néant, il faut de toute nécessité qu'il 
existe des éléments premiers que rien ne puisse détruire *. Les 
atomes nous apparaissent ainsi en premier lieu comme ingéné- 
rable$ et incori^ptibles. 

Nous pouvons ajouter que leur seconde propriété fondamentale 
est la solidité. Admettons qu'ils ne soient ni impénétrables^ 
ni résistants, et nous ne comprenons plus que les corps qu'ils 
composent puissent agir et pâtir, se modifier les uns les autres et 
nous modifier nous-mêmes. Si la pierre résiste à ma main qui la 
presse; si l'air soutient la colonne de liquide qui s'élève dans 
le vide; si le vent courbe et brise les branches des plus grands 
arbres, c'est que les atomes qui les constituent sont eux-mêmes 
résistaots et solides. Ce n'est donc pas, ce ne peut pas être dans 
^'étendue, comme le veut Descartes *, que réside leur essence 
propre : retendue dépouillée de toute solidité n'est plus qu'une 
étendue abstraite, incapable de rien produire. On objecte que 
l'air et l'eau sont fluides et qu'on ne saurait, par conséquent, 
leur attribuer et attribuer à leurs éléments la même solidité 
qu'au bois ou à la pierre; mais il suffit, pour réfuter cette objec- 
tion, de remarquer que la différence, dans ces cas, s'explique 
très bien par les espaces vides qui séparent les molécules de& 
corps, espaces qui sont plus ou moins considérables et rendent 
ainsi le changement de forme plus ou moins facile. 

En troisième lieu, les atomes, comme l'indique l'étymologie 
même du nom qu'on leur donne, sont ins^cài/es.*^ Mais insécable 
ne signifie pas sans grandeur. Il n'en est pas de l'atome comme 
do point géométrique ^ : il faut le concevoir, au contraire, comme 
on corps très ténu, de dimensions extrêmement petites, mais d'une 
grandeur réelle, de telle sorte que l'étendue des corps composés 
De soit autre chose que l'étendue même des atomes réunis. 
Insécable signifie simplement qui ne peut être divisé ou rompu 
et cela parce que l'atome est solide, c'est-à-dire plein, impéné- 
trable et sans vide. 

1. Gass., I, 259. 

2. /d., I, 257 et sq. ; III, 374 et sq. 

3. /d., I, 263. 



62 PHYSIQUE 

Contre cette conception des atomes s'élèvent tous les défen- 
seurs de la divisibilité à l'infini. — Si les atomes sont étendus, 
disent-ils, pour nous en tenir à leurs objections principales, il est 
toujours possible, sinon en fait, du moins par la pensée, de les 
diviser, de supposer séparées des parties qui sont à droite, les 
parties qui sont à gauche; brisés, leurs angles, lorsqu'ils sont 
rameux; leur courbure, quand ils sont sphériques. Aussi loin 
que, dans cette voie, s'avance notre imagination, elle sent que 
son pouvoir reste toujours le même et que le dernier élément 
obtenu pour les divisions précédentes se prête encore à des divi- 
sions nouvelles. On sait quelle brillante fortune a, dans l'histoire 
de la philosophie, cette objection que souvent on reproduit : Gas- 
sendi *, cependant, croit qu'elle repose sur une simple illusion 
de notre imagination et que rien ne nous autorise à affirmer que 
la nature se conforme exactement à l'image que nous nous fai- 
sons d'elle. 

Au reste, dit Gassendi, l'hypothèse de la divisibilité à l'infmi 
est incompréhensible en elle-même et elle rend inexplicables 
les phénomènes qui se produisent dans la nature. 

Elle est incompréhensible *, car peut-on admettre, sans con- 
tradiction, que tous les corps dont les sens nous révèlent l'exis- 
tence soient finis et bornés et que pourtant ils contiennent des 
éléments en nombre infini? Nous devrions admettre alors, 
comme le remarque Lucrèce, qu'il y a autant de parties dans un 
grain de sable que dans une montagne, ou encore dans l'aile 
d'un ciron que dans le corps d'un homme, c'est-à-dire que nous 
devrions admettre l'absurde. Alléguera-t-on « que ces atomes 
ou parties constitutives des corps sont simplement infinies en 
puissance^ quand, en réalité, elles sont finies en acte »? Pure 
défaite, car si on réserve le nom de parties à celles qui sont 
réellement divisées : dans un corps non divisé, il n'y aura pas 
de parties; si, au contraire, on applique ce mot à toutes les par- 
ties possibles, par suite de divisions mentalement possibles, leur 
nombre sera réellement infini et nous retombons dans toutes les 
difficultés précédentes. — Dira-t-on, avec Descartes, prenant en 
quelque sorte un moyen terme, « que ces parties sont simple- 



4. Gass., 263, 264. 
2. Id., I, 262, 263. 



DE LA MATIÈRE G3 

ment en nombre indéfini » ? Réponse plus insuffisante encore, 
car rindéBni n'est pas plus un moyen terme entre fini et infini, 
( que le barbarisme indépair n'en est un entre pair et impair. Une 
! grandeur indéfinie est toujours, en effet, une grandeur finie, 
[ mais uae grandeur que l'on considère non en tant qu'elle est 
: telle ou telle à un moment donné, mais bien en tant qu'elle peut 
être sans cesse agrandie ou diminuée. Enfin, la raison nous dit, 
; contrairement au témoignage de l'imagination, que dans cette 
division des choses, dans cette régression ininterrompue vers l'in- 
finie petitesse, il y a un terme où l'on doit s'arrêter : àvàyxT) aT^vat, 
comme le remarquait Aristote. 

De plus, cette hypothèse, ajoute Gassendi, rend inexplicables 
les phénomènes de la nature *. Suivant la juste observation de 
Lucrèce, s'il n'y a pas d'atomes solides et résistants, partant 
insécables et indivisibles, comment -expliquer la résistance des 
corps, comment expliquer surtout l'ordre et la régularité qui 
président à leur formation? S'il n'y avait pas des éléments 
fixes, immuables, nous ne verrions pas, pendant tant de siècles, 
les mêmes êtres reparaître avec les mêmes caractères, les mêmes 
qualités, les mêmes mœurs. Cette immutabilité dans les pro- 
priétés générales des êtres qui se succèdent, suppose l'immu- 
tabilité des matériaux qui les composent. — Mais les composés 
sont divisibles; logiquement ne devons-nous pas supposer que 
les composants le sont aussi? — Évidemment non, car nous ne 
•aurions, sans paralogisme, juger absolument par les choses 
visibles celles qui ne le sont pas. De ce que nous ne percevons 
que des choses complexes et décomposables, il ne suit nullement 
qne leurs éléments soient aussi complexes et divisibles. Toute 
la difficulté vient ici de ce qu'on se représente les atomes 
comme des agrégats ordinaires, formés par simple juxtaposi- 
tion. Si ces agrégats sont divisibles, c'est que, en eux, la conti- 
nuité n'est qu'apparente : ils contiennent toujours quelque vide 
et leur homogénéité n'est qu'imparfaite; mais si, au contraire, 
l'atome est une seule et unique entité, entièrement continue, il 
n'en est plus de même. D'où vient que certains corps sont plus 
aisément brisés et rompus que d'autres : le bois que la pierre, 
par exemple; la pierre que le diamant? De ce que la continuité 

1. Gass., I, 260, 261. 



64 PHYSIQUE 

des UQS est plus grande que celle des autres; de ce que les Yid< 
soQt plus nombreux chez ceux-là; moins nombreux chez cei 
ci. Admettons que tout vide disparaisse à un moment donn^S 
comme il arrive, croyons-nous, pour les atomes, la solidité aloir^ 
est absolue et Tatome échappe à toute corruption et à tonte dis^ - 
solution. Quant aux objections qu^on tire contre rindîviaibillt ^ 
des atomes, de considérations purement mathématiques *, nou^ 
devons les écarter a priori, car on ne saurait conclure, non plus ^ 
de Tabstrait au concret. On peut admetrre que l'unité est divi-^ 
sible théoriquement en un nombre infini de parties : la pro — 
gression suivante i, 1/2, 1/4, 1/8, n'a pas de limites; entre 1 etO 
le nombre des parties peut par conséquent être dit infini ; mais 
ici nous sommes dans le domaine pur de l'imagination et du 
possible, non dans celui de la raison et du réel. Pour montrer 
l'impossibilité d*une assimilation complète entre les mathéma- 
tiques et la physique, bornons-nous à rappeler que la ligne et le 
point en géométrie n*ont aucune épaisseur; que deux lignes 
droites qui se coupent se confondent en un même point inétendu; 
que les surfaces sont considérées comme absolument unies; les 
cercles comme ayant tous leurs points à égale distance de leur 
centre ; or, rien de pareil ne se rencontre dans la réalité. Deux 
unités concrètes ne peuvent se confondre, mais simplement se 
superposer; toutes les lignes ont une certaine épaisseur; toutes 
les surfaces et circonférences, quelques défauts. N'oublions donc 
pas « que c'est avec des principes réels et concrets que l'univer» 
a été formé, non avec des principes imaginaires ». 

m. — Lorsque nous voulons maintenant nous représenter les 
atomes d'une manière plus précise, la difficulté devient d'autant 
plus grande que nos sens sont plus impuissants à nous rensei- 
gner. Toutefois, dès que nous avons admis que ces atomes ne 
sont pas de simples points mathématiques sans étendue, si nous 
voulons avoir quelque idée de leurs dimensions, songeons à ces 
infiniment petits que le microscope nous a révélés et à la déli- 
catesse extrême de leurs organes '. Dans un ciron, qui n'est pour 
l'œil nu qu'un point imperceptible, nous découvrons toutes les 

1. Gass., 1, 263 et sq. 

2. /d., I, 268. 



DE LA MATIÈRE 65 

parties essentielles à un être vivant. En lui se trouvent des 
veines et des artères et, dans ces veines et ces artères, du sang; 
des vaisseaux destinés à recevoir et à élaborer la nourriture; 
des fibres pour les relier entre eux... De quelle petitesse ne doi- 
vent pas être alors tous les atomes dont cet insecte est formé et 
que notre imagination elle-même a peine à concevoir? * 

Quant à la forme qui leur est propre, elle doit être naturelle- 
ment très variée, sans quoi nous ne pourrions rendre compte 
des différences qui existent entre les choses. Il n'y a pas deux 
feuilles du même arbre qui se ressemblent, deux gouttes d'eau 
absolument semblables. Or, ces différences ne doivent-elles pas 
provenir, en partie du moins, de la figure même des atomes qui 
les composent? — L'expérience nous fournit d'ailleurs de pré- 
cieux indices '. Le simple fait de la cristallisation nous montre 
que les prismes solides qui se déposent, par exemple, à la sur- 
face d'un vase lorsque l'eau s'est vaporisée, présentent l'aspect 
de pyramides, d'étoiles, de cubes, etc.; il est donc présumable 
que ces prismes eux-mêmes sont composés de prismes plus 
petits, mais de forme analogue. Enfin le microscope, en nous 
faisant apercevoir de plus près les éléments des choses, nous 
fournit des indications précises qui viennent confirmer ces hy- 
pothèses. — Suivant Lucrèce, les formes des atomes seraient en 
nombre fini, mais le nombre des atomes lui-même serait infini, 
sous chaque figure. On peut admettre avec lui que la variété des 
formes est limitée. Il semble difficile, en efiet, que l'atome ayant 
une certaine grandeur, puisse recevoir n'importe quelle forme, 
chacune d'elles exigeant une disposition spéciale des parties 
et celles-ci ne se prêtant qu'à un nombre déterminé de combi- 
naisons possibles. — S'il pense, en outre, que les atomes sont 

1. Pascal ne se souvenail-il pas de ce passage de Gassendi lorsqu'il 
écrivait cette page si souvent citée : « Qu'est-ce qu'un homme dans l'in- 
fini?.... Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il 
recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron 
lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement 
plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, 
<lu sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces 
humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant eiïcore ces dernières 
choses, il épure ses forces et ses conceptions, et que le dernier objet 
auquel il peut arriver soit maintenant celui de notre discours; il pensera 
que c'est là l'extrême petitesse de la nature : je veux lui faire voir là 
dedans un abîme nouveau... » {Pensées, art. I, 1.) 

2. Gass., I, 271. 

Thomas. — Gassendi. 5 



66 PHYSIQUE 

en nombre infini, c'est qu'un nombre fini de principes, répandu. 
dans l'infinité de Tespace, n'aurait jamais pu, dit-il, s'assem- 
bler pour créer des agrégats. Mais, répond Gassendi, si nous- 
remarquons que les atomes, au lieu d'être considérés comme 
répandus dans l'immensité de l'espace, peuvent l'être comme 
retenus dans Tenceinte du monde, nous comprendrons que leur 
nombre peut fort bien n'être que fini et suffire à expliquer la 
multiplicité des choses. 

IV. — Toutes les propriétés que nous venons de reconnaître, 
quelque importantes qu'elles soient , seraient impuissantes 
à nous fournir une explication des choses, si les atomes qui 
les possèdent n'étaient en outre doués de pesanteur» La pesan- 
teur est la faculté intime et naturelle qu'ont les atomes de se 
mouvoir eux-mêmes : ou mieux encore, une tendance innée, 
permanente et inamissible qui les pousse à l'action *. C'est 
grâce à ce pouvoir que le mouvement et la vie circulent et se 
propagent ininterrompus dans le monde. Le repos que nous 
croyons y découvrir n'est qu'apparent : la dissolution et la 
ruine des œuvres les plus puissantes nous sont de sûrs ga- 
rants du travail qui s'accomplit en elles; seulement, comme ce 
travail échappe à nos regards imparfaits, nous affirmons trop 
précipitamment qu'il ne se produit pas. Ce pouvoir moteur des 
atomes étant d'une importance capitale, Gassendi l'étudié lon- 
guement, mais nous aurons l'occasion d'y revenir bientôt ' ; 
examinons donc de suite quels arguments on peut invoquer en 
faveur du vide, sans lequel ce pouvoir ne saurait s'exercer. 

V. — Nous savons déjà comment il faut concevoir le vide; 
seulement l'existence en ayant été souvent contestée, Gassendi 
croit utile d'en bien montrer la nécessité, avant de rechercher 
comment les atomes, en s'unissant, forment successivement 
toutes choses. — Les arguments qu'il invoque lui sont fournis 
à la fois par la raison et par l'expérience. La raison nous 

1. « Restât jam tertia atomis attributa proprietas, gravitas nimirum, seu 
pondus; quod cum nihil sitaliud, quam naturalis, internaque facultas seu 
vis, qua se pôr se ipsam ciere, movereque potest alomus, seu mavis, quam 
ingenita, ionata, nativa inamissibilisque ad motum propensio et ab intrin- 
sèco propulsio, atque iinpetus. » (T. J, p. 273.) 

2. Voy. chap. suivant, sur le Mouvement.' 



DB LA MATIÈRB 67 

atteste que, si tout est plem^ rien ne peut se mouvoir^ car tout 
mouvement serait à Porigine entravé par de^ obstacles qu'il ne 
pourrait surmonter. « Pour mieux entendre cet argument^ nous 
dit Gassendi, représentez-vous que le monde entier, s'il n'a 
aucun vide répandu entre ses parties, doit être une masse oxtr^ 
mement serrée et compacte et qui ne saurait par conséquent 
recevoir de nouveau le moindre petit corps, parce que n'y ayant 
rien qui ne soit plein il ne i*este aucun lieu à remplir — à moins 
que vous ne vouliez que les corps se pénètrent, ce qui est ab* 
surde — et vous reconnaîtrez qu'aucun des corps compris dans 
cette masse ne peut sortir de son lieu pour s'emparer de celui 
d'un autre. Gomme le corps qui doit se mouvoir trouvera le lieu 
plein, il faudra qu'il en chasse le corps qui l'occupe, mais où 
celui-ci pourrait-il se retirer si tout est plein * ? » — On répond 
qu'il en est d'un corps qui se déplace comme d'un poisson 
qui nage; à mesure qu'il avance, l'eau remplit l'espace qu'il 
quitte. — Réponse peu concluante, car nous nous demandons 
précisément comment il se fait que l'eau cède devant le poisson 
lorsque celui-ci commence à se mouvoir; où les molécules 
déplacées se retirent quand elles cèdent à la pression qu'elles 
subissent? — Cette argumentation que reproduisent encore la 
plupart des défenseurs du vide n'a peut-être pas, sous cette 
forme du moins, l'importance qu'on lui accorde. Supposons qu'il 
en soit de l'univers comme d'une sphère dont tous les éléments 
sont continus sans qu'aucun insterstice les sépare. Pour qu'un 
de ces éléments puisse se mouvoir, ne sufOt-il pas d'admettre 
que celui qui le précède, dans le cercle dont il fait partie, 
vienne occuper la place où il se trouve, entraînant à sa suite 
tous ceux qui se trouvent après lui? C'est là précisément ce qui 
arrive lorsque la sphère tourne autour de son axe. — Mais alors 
il faudrait admettre que le mouvement et le déplacement d'un 
atome entraîne le mouvement et le déplacement do tous les 
atomes de l'univers? — Nous savons que cette conclusion, 
quelque considérable qu'elle paraisse, ne semble nullement 
contradictoire à beaucoup de savants qui soutiennent que le 
moindre changement survenu dans le plus petit des êtres a son 
contre-coup dans tout ce qui existe. 

i. Gass., I, 192; Beroier, t. Il, 173. 



68 PHYSIQUE 

Les arguments tirés de Texpérience sont beaucoup plus frap 
pants ^ On sait, nous dit Gassendi, que dans l'arquebuse à vent 
on peut diminuer le volume d'air qui est contenu dans le canon. 
Or, pour expliquer ce fait, il n*y a que deux hypothèses possi- 
bles : ou bien les atomes d'air se pénètrent les uns les autres, 
ou bien ils se serrent davantage, se juxtaposent mieux, s'ajustent 
avec plus de précision. La première de ces deux suppositions 
est évidemment contradictoire, les atomes étant, par nature, 
impénétrables; il nous faut donc admettre qu'entre les angles 
et les ramures des atomes il existe un espace vide qu'ils sont 
parvenus à mieux remplir. Il s*est produit, dans ce cas, ce qui 
se produit dans un monceau de blé lorsque les grains se tassent. 

La dilatation de l'eau dans l'éolipile, sous l'action de la cha- 
leur, est tout aussi inconcevable sans le vide. Si Teau en arrive 
à occuper un espace plus considérable, c'est que, sous l'action 
du feu, les molécules se sont espacées davantage, se repoussant 
mutuellement et laissant plus d'intervalles inoccupés. Autre- 
ment il faudrait admettre ou bien que pendant l'ébuUition la 
même matière occupe deux lieux à la fois, ou bien que, avant 
l'ébuUition, ses atomes se pénétraient les uns les autres, ce qui, 
comme nous l'avons vu, implique contradiction. 

Le phénomène de la dissolution des sels dans l'eau donne 
lieu à des remarques analogues. Quand un liquide est saturé 
d'un certain sel, le surplus qu'on y jette reste sans se dissou- 
dre; mais si on y plonge un autre corps, de l'alun, par exemple, 
après du sel commun, ce corps se dissout. C'est que les atomes 
de cet autre corps sont de figure différente : dès lors ne faut-il 
pas en conclure qu'il y a dans l'eau plusieurs petits espaces 
vides insensibles, de différentes formes, où peuvent se situer des 
atomes différents? 

A tous ces exemples, enfin, on en peut ajouter deux autres qui 
semblent à Gassendi tout à fait concluants. On sait que, dans 
un tube d'où l'air a été chassé, l'eau tend à s'élever jusqu'à 
une certaine hauteur. Gomment expliquer cette élévation du 

1. Gassendi oonsacre trois longs chapitres à cette démonstration; pour 
comprendre l'importance un peu exagérée peut-être qu'il lui accorde, il 
faut se rappeler que plusieurs des expériences qu'il commente étaient 
alors nouYellcs et par conséquent devaient plus vivement que de nos 
jours frapper l'esprit. Voy. t. I, 192 à 216. 



DE LA MATIÈRE 69 

liquide si, dans la partie supérieure du tube, le vide n'avait été 
fait? C'est précisément parce que Teau ne rencontre aucune 
résistance de ce côté, qu'elle s'y dirige, cédant à la pression 
atmosphérique qui s'exerce sur la cuvette où le tube est plongé. 
Nous savons également que la cloche d'où l'on a banni l'air 
s'enfonce dans le ciment qui la soutient; que le papier qui en 
ferme l'orifice se brise avec fracas : pourquoi? Parce que l'air 
qui est pesant continue à agir du dehors et que le papier, privé 
de tout support, ne peut résister à son action. — On a prétendu, 
sans doute, qu'à la place de l'air expulsé, il se glisse une sub- 
stance plus subtile; mais l'admettre, pense Gassendi, serait 
accorder crédit à une hypothèse gratuite que rien ne justifie. 



CHAPITRE III 



DU MOUVEMENT 



Du mouvement en général. — I. Cause première du mouvement : a. Cette 
cause est dans les atomes, p. Objection et réponse. — II. De la direc- 
tion du mouvement : a. De l'attraction, p. Sa cause. — III. Conclusion. 
Comparaison entre l'atomisme de Gassendi et Patomisme d'Epicure. 



Nous savons de quels éléments se compose la nature et quelles 
en sont les propriétés essentielles ; étudions maintenant ces élé- 
ments dans leur activité vivante et recherchons comment ils 
sont amenés à s'unir pour former la multiplicité des choses qui 
nous entourent. — La plus frappante manifestation de cette acti- 
vité est le mouvement qu'on peut définir d'une manière générale, 
avec Epicure, « le passage d*un corps d'un lieu dans un autre ». 
C'est par lui surtout que la nature nous découvre ce qu'elle est; 
aussi Aristote disait-il, avec raison, « que le physicien n'en 
peut négliger l'étude, sans se condamner à ignorer la nature 
elle-même ». 

Gassendi connaît contre l'existence du mouvement les objec- 
tions de Zenon, reproduites par Pyrrhon et Sextus Empiricus; 
mais il pense que la meilleure réponse à faire c'est encore celle de 
Diogène * ; aussi, admettant le mouvement comme un fait, s'ap- 
plique-t-il surtout à rechercher quel en est, dans les choses, le 
principe intérieur, radical et vraiment premier; quelle est la 
cause des directions diverses qu'il prend dans l'espace et, enfin, 
comment s'expliquent, grâce à lui, les qualités des corps. 

1. Gass., I, 340, 34i. 



DU MOUVEMENT 71 

I. — Suivant Gassendi, comme suivant Êpîcure, le principe 
du mouvement est matériel : celle conséquence découle d*aîl- 
leurs logiquement de ce que nous avons dit de la pesanleur. Les 
atomes, dès lors, sont conçus à la fois comme iiio/iéiv et comme 
cause : comme matière, en tant qu'ils sont les éléments uniques 
dont les choses sont constituées; comme cause, en tant quils 
sont actifs et mobiles '. 

Toute autre manière de concevoir le principe actif rend 
inexplicables les actions physiques et les modifications qui se 
produisent dans la nature. En effet, cest un axiome que h 
corps seul peut toucher et être touché; or, comment le principe 
moteur pourrait-il mouvoir le corps où il se trouve, et, par 
lui, les autres corps environnants, s*il était incorpoi*el» c'est-à- 
dire sans masse, sans solidité, sans dureté et sans résistance? 
— Il n'y a que Dieu qui, tout en étant incorporel, puisse, à 
cause de son înHnie perfection, échapper à celte loi. Quant 
à notre âme, nous montrerons plus tard ^ que, si elle meut 
le corps, c'est que sa nature est double : en tant qu'elle est 
entendement, partant immatérielle, elle ne produit que des 
actions intellectuelles et mentales; en tant qu'elle est végétative 
et motrice, meut son propre corps et par lui les autres, elle est 
corporelle ^. — Nous admettons donc que le principe du mouve- 
ment dans les causes secondes est corporel et que la matière est 
non pas inerte, mais active ^. — Maintenant, les atomes étant 
l'essence de la matière, on peut faire plusieurs suppositions et 
prétendre ou bien qu'ils sont, par nature, inégalement mobiles 
et actifs; ou bien qu'ils sont doués d'une égale mobilité, mais 
que, par suite de leurs formes différentes, ils so gôncnt et s'en- 

1. tt Voluenint principium efflciens, diverso respectu, non ro et Bub- 
stantia a materiali dislingui. Notum est enim atomos quas illi dixoruul 
rerum materiam, habitas iis fuisse non inertes immobilesquc, sed acluo- 
sissimas ac mobilissimas polius. » (T. J, p. 334.) 

2. Voy. chap. sur l'Entendement, p. 155. 

3. « Quod anima autein humana incorporea cum sit et in ipaum tamen 
snum corpus agat, motumque ipsi imprimai; dicimus suo loco auimam 
hnmanam, qua est intellectus seu mens atqueadeo incorporea, non elicere 
actiones nisi intellecluales seu mentales et incorporcas; et qua est son- 
tiens, vegetans, prœditaque vi corporum motrice, atque adeo corporea est, 
corporeas elicere actiones ac tum corpus proprium, tum ipsius quoque 
interventu alienum movere. » (Gass., 1, p. 334.) 

4. « Fecisse melius ii videntur qui agendi principium fecere corporeum 
ac censuere adeo materiam non inertem, sed actuosam esse. » (p. 335). 



72 PHYSIQUE 

travent plus pu moins les uns les autres : dans les deux cas, on 
s'explique que tous les mouvements n'aient pas même vitesse, 
et que certains corps se meuvent pendant que d'autres sont 
en repos. Mais, ce qu'il faut admettre nécessairement, c'est que, 
quelle que soit la mobilité naturelle aux atomes, cette mobilité 
ne change pas, de telle sorte que, si les atomes rencontrent 
des obstacles à leur mouvement, ils sont toujours dans une 
espèce à'effort continuel, de tension constante pour recouvrer 
leur liberté et se mouvoir de nouveau *. Sans cette supposi- 
tion, il nous est impossible de rendre compte de la durée de 
certains mouvements et des vicissitudes que nous remarquons 
dans les choses. 

On élève contre cette conception et celte explication de la 
cause plusieurs objections. On leur reproche, en premier lieu, de 
confondre deux choses différentes : la matière et l'agent, ce qui 
modifie et ce qui est modifié; ce qui est, dit-on, aussi absurde 
que d'identifier l'œuvre et l'ouvrier, l'architecte et la maison *. 
Gassendi répond que l'absurdité vient ici de ce que l'on com- 
pare les choses naturelles aux choses artificielles, quand rien 
ne justifie cette comparaison. Dans les unes, la matière est 
extérieure à l'agent et ne saurait évidemment se confondre avec 
lui; dans les autres, l'agent ou le principe actif est intérieur. 
Dans les agrégats, on peut dans une certaine mesure admettre 
que ce principe se distingue de la matière, mais il faut bien 
entendre dans quel sens : il s'en distingue non en tant qu'il est 
immatériel, mais en tant qu'il est la partie la plus active et la 
plus mobile du corps. C'est cette partie qui meut l'autre et la 
façonne, mais de telle sorte qu'il se mêle à elle et crée une chose 
dont il est partie intégrante. Dans l'exemple précédent, au con- 
traire, l'artiste reste toujours extérieur à son œuvre. Si l'on 
veut trouver un terme de comparaison qui rende claire cette 
explication, il faut le chercher ailleurs et comparer la matière 
non aux pierres qui forment une maison, mais aux soldats qui 
composent une armée ; et l'agent, non à un architecte, mais à 
un général. Le général, en effet, tout en étant partie intégrante 

1. « Unum omnino supponere par est; nempe quantacumque fuit atomis 
mobilitas ingenita, tantam constanler perse verare,adeo ut inhiberi quidem 
atomi, ne moveantur valeant, at non, ne perpétue quasi connitantur con- 
tenturque se expedire, motumque suum instaurare. » (Gassendi, I, 336.) 

2. /d., 336. 






■r. 



DU MOUVEMENT 73 

de rarmée, la dispose et la dirige. — « SupposoQs maintenant 
qae chaque soldat ait une instruction suffisante, qu'il connaisse 
le raog qu'il doit occuper et les mouvements qu'il doit accom- 
plir, on comprendra que Tarmée puisse se former d'elle-même, 
grâce à l'activité propre de chacun de ses membres. Or, nous 
pouvons concevoir que la génération des êtres vivants s'effectue 
de la même manière, par suite du mouvement qui a été imprimé 
aux éléments de la matière, c'est-à-dire, comme nous le montre- 
rons en son lieu, aux parties de la semence ^ » 

On objecte, en second lieu, « qu'il est impossible d'admettre 
qu une même chose soit en même temps ce qui meut et ce qui 
est mû; que tout ce qui est mû est mû nécessairement par quelque 
chose et autres axiomes semblables * ♦>. — Toutes ces diffi- 
cultés ne sont sérieuses que dans la philosophie d'Aristote, elles 
ne le sont pas pour les stoïciens qui conçoivent, môme la pre- 
mière cause, comme mobile; pour Platon, qui fait l'âme mobile 
par elle-même; pour tous ceux enfin qui considèrent la matière 
comme capable de se mouvoir et n'ayant aucunement besoin 
d'un principe extérieur pour expliquer son mouvement. Ce qu'il 
€8l au contraire impossible de comprendre, c'est qu'une chose 
en puisse mouvoir une autre bien qu'elle lui soit étroitement 
Qûie, si elle demeure immobile en elle-même et attend que le 
mouvement lui soit communiqué par un mouvement extérieur^. 
^ conséquent, comme, en parcourant la série des choses qui 
8c meuvent mutuellement, on ne peut remonter à l'infini, nous 
sommes bien obligés de nous arrêter à un premier moteur non 
pas immobile, mais se mouvant par lui-même. — Aristote, il est 
^rai, explique tout autrement. La cause du mouvement serait 
^n une cause efficiente, mais une cause Onale : c'est par i'at- 
*''ait qu'exerce la beauté de Dieu sur le monde que le monde se 
tournerait vers lui. — Contre une telle hypothèse protestant 
^®s faits les plus probants : quand on montre une pomme à un 
®*^fanl,on ne saurait contester que, outre l'attrait qu'elle exerce, 

. ^* « Porro et posse eodem modo concipi viventium generationem fieri ob 
''^^itum motum non obsimilem singulismateriœ, hoc estseminis partibus, 
®^i8 dicendum locis est. » (Gass., I, p. 336.) — Voir plus loin, eh. v et vi. 

2. Gass., 1, 336. 

3. <( £t cei'te captum omnem fugit, ut quidpiam, quantumvis sit alleri 
^^«esens conjunctumque, ipsum moveat, si in ipso immotum maneat, 
^^pectetque donec ad iUius motum moveatur. » (Gass., I, p. 337.) 



74 PHYSIQUE 

il existe dans cet enfant une force qui le pousse vers elle. « Il 
est donc plus naturel de dire que, dans chaque chose, le prin- 
cipe de l'action et du mouvement étant la partie la plus active 
et la plus mobile, la fleur en quelque sorte de la matière, partie 
qu'on désigne ordinairement sous le nom de forme et qu'on 
peut concevoir comme une contexture très déliée d'atomes très 
subtils et très ténus, il est plus naturel de reconnaître que la 
première cause motrice, dans les choses physiques, réside dans 
les atomes. En effet, lorsqu'ils se meuvent eux-mêmes en vertu 
de la force qu'ils ont dès l'origine reçue de leur auteur, ils 
donnent le mouvement à toutes choses et sont ainsi la source, 
le principe et la cause de tous les mouvements qui sont dans 
la nature *. » 

Toute la force motrice qui se trouve dans les choses concrètes 
venant ainsi des atomes, dont l'activité est inamissible, nous pou- 
vons en conclure en outre que, quand ces choses sont en repos, 
la force ne périt pas, mais est simplement enchaînée; quand 
elles se mettent en mouvement, la force n'est pas créée, mais 
recouvre simplement sa liberté; de sorte que la quantité de force 
vive dans l'univers reste toujours égale à ce qu'elle était à l'ori- 
gine, l'action et la réaction demeurant en définitive les mêmes. 
Il en résulte encore qu'il n'y a pas, à proprement parler, de 
repos absolu, car l'effort est, pour ainsi dire, permanent et l'agi- 
tation continuelle, bien qu'intestine et insensible ^ 

II. — Si maintenant nous considérons le mouvement non plus 
en lui-même et dans sa cause, mais bien en tant qu'il prend telle 
ou telle direction, il devient plus difficile à expliquer. Pour mieux 
nous en rendre compte, considérons la pesanteur, qui ne semble 
pas être un mouvement naturel, mais bien un mouvement 
violent des corps, puisque souvent elle tend à leur destruction. 

1. « Planius ergo dici videtur, cum in unaquaque re principium actionis 
et motus sit pars illa mobilissima actuosissimaque et quasi flos totius 
materiœ, quœ et ipsa sit, quam formam soient dicere, et haberi possit 
quasi tenuissima contextnra subtilissimarum mobilissimarumque ato- 
morum; ideo primam causam moyentem in physicis rébus esse atomds; 
quod dum ipsœ per se, et juxta vim a suo authore ab initie usque accep- 
tam nioventiir, motum omnibus rébus prœbeant; suntque adeo omnium, 
quœ in natura sunt motuum origo, principium et causa. » (I, p. 337.) 

2. « Jdeo dici posse juxta ante supposita, tantum impetus perseverare 
constanter in rébus, quantum ab usque initio fuit. » (I, 343.) 



DU MOUVEMENT 75 

— Gomment se fait-il que, par suite de cette propriété, les 
graves tendent vers le centre de la terre? Deux hypothèses sont 
possibles : ou bien la pesanteur est une propriété inhérente à la 
pierre ou à tout autre objet, qui le porte vers un lieu déterminé, 
quelque soit d'ailleurs le corps qui Toccupe; ou bien c*est une 
propriété qui le porte, au contraire, vers certains corps situés 
dans un lieu, abstraction faite de la position de ce lieu dans 
Tespace. 

La première de ces deux hypothèses est évidemment inadmis- 
sible. En effet, tous les lieux, en tant que parties de Tespace, se 
ressemblent et se valent, et il n'y a pas de raison pour que la 
pierre se dirige vers l'un plutôt que vers l'autre. Supposons un 
instant qu'elle existe seule et que tout, autour d'elle, soit anéanti ; 
logiquement elle devra rester immobile; elle devrait rester 
immobile également si les autres corps dont elle est séparée, 
n'exerçaient aucune action sur elle ou si elle n'avait aucune pré- 
férence pour l'un d'entre eux. Si cependant, contrairement à 
cela, elle se meut et tend vers la terre plutôt que vers le ciel, 
c'est, sans nul doute, que dans la terre réside la cause de la direc- 
tion qu'elle prend. Qu'il en soit réellement ainsi, c'est ce qu'éta- 
blissent les faits eux-mêmes. Pourquoi le fer se porte-t-il vers 
l'aimant, quel que soit l'endroit où on le place? Pourquoi 
nous paraît-il beaucoup plus lourd, lorsqu'un aimant est situé 
80U8 notre main, sinon parce qu'il est porté non vers tel lieu, 
mais vers l'aimant qui l'attire? Or, la terre peut être consi- 
dérée, précisément, comme un aimant plus considérable et plus 
puissant qui exerce sur tous les corps pareil attrait et qui, par 
^K rend les choses lourdes et pesantes. La cause du mouvement, 
dans ce cas, est donc extérieure : quant à la pesanteur, elle 
'^ste bien une tendance innée et primitive, une force naturelle 
^^ propre aux atomes, en ce sens qu'ils sont d'eux-mêmes portés 
* ''action; mais, d'autre part, en tant qu'elle est un mouvement 
déterminé, dans une direction particulière, elle peut être consi- 
dérée comme ayant sinon sa cause directe, du moins sa cause 
"^^îrecte ou occasionnelle en dehors d'elle *. Ce que nous disons 

*^ * « Àdnoto principium motus esse externum et gravitatem esse non 

l^^%e qualitatem ipsi lapidi inditam ad quœrendum locum prsecise, seu 

^ocus est, etenim lapis, ubicumque sit, locum habet, et neque amplio- 

^*^ neque angustiorem occupaturus alias usquam est... Videtur gravitas 



76 PHYSIQUE 

ici de la pesanteur peut s'appliquer également à tous les phénc^ 
mènes d'attraction qui se produisent dans Tunivers. Toutefois 
placer, comme nous venons de le faire, la cause de TattracticK: 
non dans Tobjet qui se meut, mais hors de lui, c'est simplemeai 
constater un fait, ce n'est pas l'expliquer, car nous nous trott- 
vons en présence de celte nouvelle difficulté : « Comment se fait- 
il que la terre puisse attirer à elle l'objet dont elle est éloignée? * m 
Cette difficulté est d'autant plus sérieuse aux yeux d'Épicure et 
aux yeux de Gassendi, qu'ils admettent comme axiomes indiscu- 
tables que nulle chose ne peut agir sur une autre à distance 
{nihil agere in rem dhtantem) et qu'il ne peut y avoir attractioa 
ou répulsion sans contact. Si, autour d'un corps, on pouvait 
faire le vide absolu et intercepter entre lui et les autres corps 
toute communication, il ne tendrait certainement pas vers un 
lieu plutôt que vers un autre. C est une conséquence de tout ce 
qui précède. Il n'y a donc qu'une seule explication possible de 
l'attraction, c'est d'admettre que des corps émanent des parti- 
cules solides qui vont des uns aux autres, provoquant des mou* 
vements dans des directions différentes. 

Comment agissent maintenant ces corpuscules? — Gassendi 
ne pense pas qu'il soit possible de répondre à cette question 
nouvelle d'une manière catégorique et définitive. C'est qu'on 
ne conçoit qu'avec peine comment les atomes, qui sont émis et 
qui sont extrêmement ténus, imperceptibles, peuvent provoquer 
les phénomènes de l'attraction; nous en sommes réduits aux 
conjectures. 

Il est possible que ces atomes qui sont rameux forment comme 
autant de petits chaînons solides et continus qui, par suite de 
réfractions différentes, enveloppent l'objet attiré et, pressant sur 
toutes ses parties, l'amènent vers le corps d'où ils se sont envolés. 
Ainsi une bille pressée par les deux côtés d'un angle qui se 
resserre tend à s'éloigner de plus en plus du sommet de cet 
angle. On peut faire encore bien des suppositions analogues, 
mais qui n'ont guère plus de valeur. 

Peut-être cependant est-il permis de se représenter l'attraction 



lapidi polius indita, ut rem quœrat, in loco versus quem tendit, existen- 
tem » (p. 346). — « Solemus gravita tem dicere qualitalem non ab intrin- 
seco peilentem, sed ab extrinseco trahentem. » (Gass., I, p. 346.) 
-I. Gass., I, 345 et sq. 



DU MOUVEMENT 77 

d'une tout autre manière. Cette dernière hypothèse que présente 
ici Gassendi mérite d'autant plus l'examen qu'elle prépare et 
explique plusieurs autres hypothèses que nous rencontrerons 
dans la suite et qui, pour n'être pas longuement développées, 
n'en traduisent pas moins, à ce qu'il nous semble, sa véritable 
pensée, Topinion qui lui paraît la plus probable. « Concevez, 
nous dit-il, en reprenant un exemple que nous avons cité déjà, 
que Dieu ait créé et mis au delà des extrémités du monde une 
pierre, avant que le monde fût créé. Pensez-vous que le monde, 
une fois créé, la pierre aurait été portée aussitôt vers la terre? Si 
vous le pensez, n'est-ce pas parce que vous reconnaissez qu'il y 
a, en elle, comme un sentiment y par lequel elle pressent, en 
quelque sorte, que la terre est? * » Quel est alors le rôle des 
atomes, des effluves émis par la terre? — De réveiller précisé- 
ment ce sentiment endormi, de faire passer, comme dirait Aris- 
lole, un mouvement déterminé de la puissance à Tacte *. 

Une telle théorie est grosse de conséquences, car elle tend 
à nous faire concevoir les corps non seulement comme actifs 
et comme causes, mais encore comme doués d'une certaine 
sensibilité ou tout au moins d'une certaine împressionnabilité 
sourde — pour employer une expression plus moderne — qui 
ne diffère de la sensibilité dont nous sommes doués que de 
degré. En d'autres termes, au-dessous de la vie consciente qui se 
manifeste en nous, dans toute sa plénitude, il y aurait une vie 
obscure et inconsciente jusque dans les éléments premiers et 
naturels qui constituent le monde; mais, que telle soit bien la 
pensée de Gassendi, c'est ce qui paraît ressortir de sa doctrine 
tout entière. Voyons ce qu'il nous dit d'abord de l'aimant : il 
^t incontestable qu'entre l'aimant et l'animal il y a des ana- 
logies frappantes. De même que celui-ci se porte vers certains 
objets, lorsqu'il en a reçu l'image ; de môme le fer se porte vers 
l*aimant. Dans les deux cas, l'objet qui attire n'agit qu'à une 
^ftaine distance. 11 semble donc que, de part et d'autre, il y ait 

i* « Àgnosces quemdam quasi sensum in lapide futurum fuisse quo 
^fram hic esse fuisset percepturus ? » (T. I, p. 348.) 

}' « Et nonne fuisse proinde necesse aliquid ex terra ad ipsum usque 
dimanare, ut terra in eo faceret exprimeretque sui sensum? » {Id., 348.) 

••.. Si lapis, ubicumque fuerit, feratur in terram ; ideo ferri, quod cum 
^'ra communicet, transmissis nempe corpusculis, quibus terra in eo sui 
'^usum faciat, ipsumque pelliciat. » (Id,) 



78 PHYSIQUE 

une sorte d'âme capable de sentir et de pressentir et, en même 
temps, de poursuivre ce qui lui convient. La première hypothèse 
que nous avons faite en supposant que ce sont les atomes émis 
par Taimant qui meuvent eux-mêmes le fer, est beaucoup plus 
difficile à concevoir et à justifier. Mieux vaut donc reconnaître 
qu'il y a dans le fer « sinon une âme, du moins quelque chose 
d'analogue à Tâme, quelque chose, dis-je, qui, quoique très ténu 
et très subtil, puisse en s'élançant avec impétuosité vers Taimant, 
entraîner après soi toute la masse du fer, pesante et paresseuse ' », 
une fois excité et pour ainsi dire réveillé par l'espèce que lui a 
envoyée l'aimant. — Toutes ces remarques relatives à l'aimant, 
peuvent également s'appliquer à la terre. Ne semble-t-il pas, en 
effet, que la Terre, comme un être vivant, ait le sentiment de sa 
conservation et appelle à soi toutes ses parties qui s'en déta- 
chent? Que ces parties elles-mêmes aient comme un sentiment 
vague qui les avertit de la direction qu'elles doivent prendre *? II 
se produit ici ce que nous voyons se produire lorsqu'un enfant 
aperçoit un fruit. Pour qu'il le désire et se dirige vers lui, deux 
choses sont nécessaires : la première, c'est une image qui l'aver- 
tisse de la présence du fruit; la seconde, une certaine tendance 
à le prendre, un pressentiment qu'il est pour lui un bien '. 

Gassendi va plus loin encore, ou plutôt il développe la même 
doctrine avec une précision nouvelle lorsqu'il traite du sentiment 
en général. — Nous aurons l'occasion de revenir sur ce point, 
plus tard, et de mettre mieux en relief l'opinion de Gassendi; 
bornons-nous à la résumer provisoirement en disant qu'il ne lui 
semble pas logique de refuser à l'aimant ou à la pierre un cer- 
tain sentiment ni une certaine connaissance, analogues au sen- 
timent et à la connaissance qu'ont les animaux ^. 

Peut-être est-ce pour avoir méconnu ces caractères essentiels 
des atomes, caractères qui nous sont révélés surtout par l'étude 
du mouvement, que les interprètes de Gassendi se sont montrés 



1. « Experientia nos facit certos esse in ferro nisl animam, at aliquid 
certe analogum animse, quod tamelsi tenuissimum, transferre taiiien reli- 
quam massam, licet valde gravem, ac inertem possit. » (T. II, p. 128.) 

2. Voy. 1. 1, p. 348 et suiv. — Id., 255 et suiv. 

3. « Id persimile est ac dum puer versus pomum fertur; necesse est 
ut pomum transmittat aut sui speciem in oculum. aut sui odorem in 
olfactum, ut in ipsum puer rapiatur. » (T. I, p. 346.) 

4. Voy. infr., 2o partie, cb. i, 1. 



DU MOUVEMENT 79 

si souvent en désaccord et lui ont prêté des opinions tout à fait 
différentes. Il est même d'autant plus surprenant qu'ils se 
soient mépris sur ce point, que Gassendi y revient à chaque ins- 
tant : soit qu'il parle de l'âme du monde, soit qu'il parle des 
minéraux, des plantes, de la faculté sensitive, de l'action de 
Dieu sur le monde, il prend soin de signaler, non sans doute sous 
une forme dogmatique, mais sous une forme hypothétique, cette 
explication possible des mouvements qui se produisent dans les 
choses. ËnGn Bernier, qui avait été frappé de cette insistance de 
son maître à revenir constamment sur la même idée, et qui en 
avait compris toute l'importance, a cru utile non seulement de 
provoquer notre attention sur ce sujet, mais encore de nous 
indiquer en note les principaux passages où il est sinon traité, 
du moins effleuré *. 

111. — Nous pouvons, dès maintenant, nous rendre compte 

des principaux rapports qui existent entre Tatomisme d'Ëpicure 

etratomisme de Gassendi que plus d'une fois on a confondus. 

Pour Gassendi comme pour Ëpicure, les atomes sont les éléments 

premiers des choses; sont étendus et insécables; matière et 

cause, capables de se mouvoir eux-mêmes et de se mouvoir 

les uns les autres par le contact. Tous les deux professent que 

nulle puissance naturelle ne peut ni créer ni détruire un seul 

^me, partant que tous les êtres qui naissent sont formés par 

^ux, que tous les êtres qui meurent ne font que rendre à la 

^àiuve les matériaux qu'ils lui avaient empruntés. Cette corn- 

'ûunauté de vues entre le philosophe grec et le philosophe 

A^çais, Gassendi est loin de chercher à la dissimuler. Il semble 

Pi'endre plaisir, au contraire, à bien mettre en lumière la doc- 

^Hne d'Ëpicure, qu'il avoue «hautement pour son maître, et il 

'^'est jamais plus ingénieux et plus habile que lorsqu'il la dé- 

^'Ctid contre les critiques de ses adversaires. Il apporte même 

^^ns sa défense tant de soin jaloux, de complaisance et de 

Partialité bienveillante, qu'il ne faut point chercher ailleurs la 

**^on de cette épithète d'épicurien qui lui a été si souvent 

appliquée et dont probablement il ne se formalisait qu'à demi. 

Cependant il ne faudrait point outrer le parallèle ni mécon- 

1. Bernier, Abrégé de la philosophie de Gassendi, 2« édition, t. V, p. 318. 



80 PHYSIQUE 

naître les différences profondes qui séparent les deux systèmes. 
Deux raisons souveraines s'opposaient à ce que Gassendi fût ud 
disciple servile : la première, c'est son génie; la seconde, e'est sa 
religion. Esprit essentiellement curieux et critique, Gassendi ne 
pouvait pas embrasser une doctrine sans y mettre le sceau de sa 
propre originalité et en faire une doctrine personnelle. Chrétien 
prudent et que tout nous autorise à croire convaincu, il ne 
pouvait pas accepter de théorie qui fût en contradiction formelle 
avec la foi. De là les modifications qu'il fait subir à Tatomisme 
d'Ëpicure. Ainsi, Épicure considère les atomes comme ingéné- 
râbles et incorruptibles; Gassendi ne les considère comme tels 
qu'au regard des forces naturelles ; mais il déclare formellement 
qu'ils ne sont pas tels au regard de Dieu, bien plus qu'ils ont été 
créés par lui et qu'ils pourront être anéantis. — Epicure et après 
lui Lucrèce soutiennent que le mouvement est inhérent aux 
atomes, partant éternel comme eux : Gassendi pense, au con- 
traire, que le mouvement et la force, qui en est la cause, vien- 
nent encore de Dieu qui a tout réglé et tout ordonné suivant ses 
desseins. Ce sont là surtout les réformes du chrétien ; voici celles 
du philosophe : dans i'atomisme ancien, les atomes sont doués 
du pouvoir de ctectmèr, c'est-à-dire de s'écarter cle la ligne droite 
de manière à s'utiir lès uns aux autres et à former ainsi le 
monde. Gassendi croit que ce pouvoir est chimérique, aussi le 
leur refuse-t-il pour ne leur laisser que la pesanteur. — Enfin, 
si, comme ses devanciers, il n'accorde aux atomes aucune des 
qualités secondes dont quelques philosophes les avaient trop 
libéralement dotés, il reconnaît, au moins à certains d'entre 
eux, lorsqu'ils sont groupés d'une manière convenable, des pro- 
priétés plus importantes, car elles en transforment complète- 
ment la nature, à savoir : le sentiment et la perception K 

L'atomisme rajeuni et christianisé de Gassendi est donc, non 
un mécanisme, mais un dynamisme véritable. L'Univers est 
conçu comme un vaste système de forces^ comme un tout com- 
posé d'éléments non purement géométriques et inertes, mais 
concrets et actifs qu'anime une vie intense et profonde, dont 
la source est en Dieu. Il nous reste à rechercher comment ces 
atomes peuvent, en s*unissant, former les qualités des corps et 
enfin les corps et les êtres vivants eux-mêmes. 

\. Voy. inf,, 2^ partie, ch. i; 3* partie, ch. i. 



CHAPITRE IV 



DES QUALITÉS DES CORPS 



Qu'en lend-on par qualités des corps? — I. Des qualités occultes. — a. 
Leur rôle dans la philosophie du moyen âge. — p. A quoi elles se rédui- 
sent. — II. Des qualités sensibles. — Qu'entend-on par faculté et par 
habitude ? 

« Tout corps, nous dit Gassendi, peut être considéré de deux 
manières différentes, comme corps simplement ou comme tel 
corps; comme corps, en tant qu'il est formé d'atomes et repré- 
sente une partie delà matière commune; comme tel corps, en 
tant que ses éléments ont telle disposition particulière qui le 
distingue de tout autre. Or, tout ce qui se remarque dans le 
corps, outre la substance proprement dite, nous l'appelons qua- 
lité. » On peut donc déflnir la qualité, prise dans un sens tout à 
fait général, le mode de la substance, ce qui fait qu'un corps est 
tel ou tel et non pas tel autre K 

A la matière et à la qualité, on ajoute quelquefois la forme 
comme un élément qui serait distinct de l'une et de l'autre. Cette 
distinction n'est que spécieuse. En effet, dit Gassendi, si par 
forme on entend uniquement un certain esprit, fleur de matière, 
quelque chose d'analogue à l'âme, telle que nous la supposons 
dans les animaux, la forme est alors substance; c'est un corps 
composé d'atomes très ténus et très subtils qui ont le pouvoir 
de pénétrer et de mouvoir les agrégats dont ils constituent le 
principe actif. Si par forme on entend, au contraire, la simple 
disposition que présentent les substances subtiles ou autres, elle 

1. « Qualitas est quicquid visui, tactui, cœterisque sensibus patet... potest 
universe definiri : omne id ex quo res dicuntur quales. » (T. I, p. 372.) 
Bernier, t. III, p. 3. 

Thomas. — Gassendi. 6 



82 • PHYSIQUE 

n'est plus qu*uQe simple qualité et rentre dans la définition que 
nous avons donnée. 

I. — Il semble que pour dresser la liste des qualités des corps 
il suffise de faire l'inventaire des données que nous fournissent 
les sens; nous aurions ainsi la densité, la rareté, la lumière, le 
son, la chaleur, etc. Les qualités, dans ce cas, seraient relative- 
ment peu nombreuses; mais les philosophes du moyen âge ont 
cru devoir y ajouter une foule de qualités qu'ils nomment 
occultes y par opposition aux précédentes qu'ils nomment sen- 
sibles et manifestes , parce qu'elles dépendraient de causes qui 
n'ont pas encore été découvertes *. Ces qualités occultes se 
diviseraient elles-mêmes en générales et en particulières. Citons 
parmi les premières : Thorreur qu'a la nature pour le vide; 
l'influence bienfaisante ou néfaste des astres sur les hommes 
et sur les plantes...; parmi les secondes, la vertu attractive de 
Tambre et de l'aimant; la vertu sympathique qui fait vibrer les 
cordes d'un instrument à l'unisson; les vertus attractives ou 
répulsives enfin, qui font qu'un être se porte vers un autre 
ou s'en éloigne. — Le procédé qu'emploient ici ces philosophes 
pour dresser la liste des facultés est des plus simples : dès 
qu'ils aperçoivent un efl'et dont la cause leur est inconnue, vite 
ils supposent une qualité ou une faculté spéciale qui en rend 
compte et il semble qu'aussitôt l'esprit soit satisfait. C'est ce pro- 
cédé que nous signale Molière, l'un des disciples de Gassendi, qui 
si souvent dans ses pièces s'est souvenu des leçons du maître : « Si 
l'opium fait dormir, c'est qu'il possède une vertu dormitive *. » 
Gassendi ne pouvait pas ne pas comprendre ce qu'il y a d'illu- 
soire et de puéril dans cette explication des phénomènes de la 
nature. Cependant il nous signale d'une manière fort judicieuse 
les motifs qui portaient les anciens à l'admettre. Un fait incon- 
testable, nous dit-il, c'est que, à proprement parler, il n'y a point 
de qualité qui ne soit occulte, en ce sens qu'il n'y en a point 
dont la cause précise et immédiate nous soit directement connue*. 
— En outre, combien de phénomènes extraordinaires et mer- 

1. (( Supersunt aliae, quse quod spectent ad facuUates incognitas, eau- 
sasque habeant incompertas, nominitari soient occultœ, » (T. I, p. 449.) 

2. Le Malade imaginaire^ 3e intermède. 

3. (( Nobis, ut quod res est, fateamur, nulla facultas aut qualitas, dum 
causa rogatur urgelurque, non occulta est. » (I, p. 449.) 



DES QUALITÉS DES CORPS 83 

veUleu"x. nous frappent chaque jour dont la cause est ignorée. 
Kesl-iV pas naturel alors, d'imaginer sous les choses une qualité 
qui ea rende compte? Ce n'est là, en définitive, qu'une appli- 
cation abusive et exagérée du principe de causalité. 

Mais, ces réserves faites, non pour défendre les qualités occul- 
tes, mais pour expliquer Topinion de ceux qui les admettent, Gas- 
sendi revenant aux principes qu'il a posés, montre que ces qualités 
sont absolument inutiles et que tous les effets qu'on leur attri- 
bue rentrent dans la loi générale qu'il a formulée : « La nature 
ne reconnaît qu'une seule manière d'agir et de pâtir, qui con- 
siste en ce qu'il n'y a point d'effet sans cause : qu'aucune cause 
n'agit sans mouvement; qu'aucune cause n'agit sur un sujet éloi- 
gné, c'est-à-dire auquel elle ne soit présente ou par soi ou par 
quelque organe qu'elle lui ait transmis; que rien par consé- 
quente ne meut quoi que ce soit qu'en le touchant ou par 
soi ou par un organe corporel. D'où il suit que, quand on dit 
que deux choses s'attirent et s'unissent par sympathie ou s'éloi- 
gnent par antipathie, nous devons entendre que cela se fait de 
la même manière que tout ce qui provient du plus ou moins 
de subtilité des organes *. » — « Disons donc que toute sym- 
pathie et toute antipathie se fait par de petits organes corporels 
propres à attirer, à repousser, à écarter. Déduisons même de 
là la cause générale de l'amour et de la haine ; car cette motion 
agréable ou désagré&ble qui se fait soit dans la rétine, soit dans 
fes autres nerfs destinés au sentiment, parvenant au cerveau, 
aflecle l'organe d'une telle manière, que, selon que la perception 
^t agréable ou désagréable, il se fait conséquemment un mou- 
vement d'inclination vers la cause qui a causé le sentiment, qui 
^t ce qu'on appelle Amour, ou un mouvement d'aversion ou 
de fuite qui est ce qu'on appelle haine *. » — En résumé, rien 
^^^ ne rentre dans l'explication générale que nous avons don- 
née de l'attraction et dont ne rendent compte les qualités vrai- 
"ïent premières des atomes. 

Comme on le voit, les philosophes qui de nos jours ont pour- 
suivi avec tant d'ardeur la légion des foyres cachées et des vertus 
occultes n'ont fait que continuer une lutte engagée déjà depuis 
^^^Dglemps et victorieusement soutenue par Gassendi. 

i. T. I, p. 450. 

2. Trad. Bernier, 2e édit., III, 292, 293, et 297, 298. 



84 PHYSIQUE 

II. — Considérons maintenant les qualités sensibles. Sur ce ^ 
point encore Gassendi nous paraît avoir devancé souvent les 
philosophes contemporains. Fidèle à renseignement de Démo* 
crite et d*Épicure, il s'efforce de prouver que les différences 
qualitatives que nous apercevons entre les objets se rédui- 
sent, en dernière analyse, à des différences de quantité et de 
forme; que c'est à tort que nous revêtons les choses de nos 
propres sensations en assimilant de la sorte Teffet à la cause ^ 
Ainsi, d'où viennent la rareté et la densité? Non sans doute 
d'une qualité spéciale dont seraient doués les atomes; mais bien 
de ce qu'un corps ayant peu de matière occupe, par suite des 
vides qui séparent ses éléments, un espace relativement considé- 
rable; ou inversement, de ce qu'ayant beaucoup de matière, il 
n'occupe qu'un espace restreint. Quant à son impénétrabilité, 
elle est due uniquement à la solidité des atomes. 

D'où vient également que les corps sont lourds et légers? — 
Tous les corps, avons-nous dit, sont pesants, en tant qu'ils sont 
attirés par la terre qui les tient comme enchaînés à elle et ne 
permet pas qu'ils s'écartent au loin. Mais, comme tous les corps 
n'ont pas la même quantité de matière sous la même masse, il 
en résulte naturellement que les uns sont plus fortement que 
les autres attirés par elle, partant qu'ils sont inégalement 
pesants. 

A proprement parler, les corps ne sont ni chauds, ni froids, 
ni savoureux, ni odorants, ni sonores, ni lumineux, ni colorés. 
Ce sont là qualités qui, rigoureusement, n'existent pas dans les 
choses. Cependant aux sensations de son, d'odeur, de saveur... il 
faut une cause. Cette cause, quelle est-elle? Suivant Gassendi, 
elle serait à la fois dans les corps eux-mêmes et dans les organes 
des sens. Pour que ces sensations se produisent, deux choses en 
effet sont requises : il faut d'abord que des objets se détachent 
des particules solides; il faut ensuite que ces particules soient 
appropriées à la contexture spéciale de nos organes, afin qu'elles 
puissent agir sur eux. Supprimez Tune de ces conditions et la 
qualité n'est pas perçue, disons plutôt n'existe pas. C'est là ce 
qui nous explique pourquoi certains corps agissent sur un sens 

1. Gassendi consacre à la justification de cette théorie un livre entier 
de son ouvrage, où est longuement exposée la doctrine de l'émission, qui a 
été si longtemps admise par les physiciens. (I, 372-437.) 



VÉ 



DES QUALITÉS DES CORPS 85 

et n'agissent pas sur un autre, bien que les images qu'ils 
émettent soient en contact avec les deux. — Par conséquent, si 
nous disons qu'un corps est lumineux ou sonore, par exemple, 
il faut bien entendre ce que nous désignons par ces mots; nous 
voulons dire simplement que les atomes subtils qu'il émet sont 
tels qu'en agissant sur nous, ils provoquent la sensation de lu- 
mière ou de son. Cette explication, aujourd'hui, nous paraît peu 
satisfaisante sans doute, la science nous ayant fourni des indi- 
cations plus précises; n'oublions pas cependant que la théorie 
de l'émission comptait, il y a peu de temps encore, de brillants 
défenseurs, et qufe la conclusion à laquelle elle aboutit , à savoir 
qiie les qualités secondes n'appartiennent pas en propre aux 
objets, est inattaquable. 

Par la pesanteur des atomes, Gassendi explique encore et la 
force motrice qui est dans les corps et leurs facultés diverses. 

La force motrice *. — Nous savons que tous les atomes ont 
uue lendance innée et inamissible au mouvement; or, comme 
dans les composés ces atomes se gênent mutuellement et 
s'entravent, il en résulte que le mouvement du tout doit se 
faire du côté où tend le plus grand nombre des éléments compo- 
sants : par là se trouve déterminée la direction de la force 
motrice, qui n'est autre que la résultante de toutes les énergies 
Çui forment le corps. Que si l'on attribue quelquefois cette force 
motrice aux esprits, c'est uniquement parce qu'ils sont plus 
wbtils et que, à cause de cette subtilité et de cette mobilité 
Diême qu'ils possèdent, ils entraînent par leur impétuosité la 
niasse entière dans la voie où ils s'engagent. 

On peut donner la même explication de la faculté qui, d'ail- 
'eurs, ne diffère pas de la force motrice. En effet, toute chose 
^t estimée faire ou pouvoir faire — c'est-à-dire posséder une 
faculté — dans la mesure où elle est capable de se mouvoir elle- 
Daême ou d'en mouvoir une autre *. Par conséquent, point de 
acuité qui, à proprement parler, nç soit active. On parle, il est 
vrai, de puissance ou de faculté passive^ mais ce terme désigne 

*• « Ex tertia atomorum propmtale quae est pondus, seu ingenita inter- 
•^a^ue quasi compulsio et mobilitas pendere videlur omnis virtus motrix 
Qu« est in naluris concretis. » (I, p. 384.) 

\ « Facultas non videtur esse aliquid ab ipsa vi motrice distinctum; 
^*a res quœlibet tantum facere ac posse censetur quantum movere 
seipsana, sive rem aliquam capax est. » (/d.) 



86 PHYSIQUE 

simplement l'impuissance de résister à une force plus grande, 
ou l'absence de faculté et de pouvoir , qui entraîne la nécessité 
de subir le mouvement *. Donc où il y aurait non seulement 
énergie entravée et activité combattue, mais bien privation 
complète d'énergie et d'activité, il n'y aurait pas de faculté 
passive, il n'y aurait que le néant. Nous pouvons remarquer 
cependant, au sujet de la force motrice, qu'elle a spéciale- 
ment sa cause dans les esprits et cela pour deux raisons. 
La première, c'est que ces esprits sont formés, comme nous 
l'avons remarqué plusieurs fois, des atomes les plus actifs; la 
seconde, c'est qu'au moment où les corps se dtssolvent et où ces 
atomes s'échappent et recouvrent leur liberté, la faculté dispa- 
raît. 

On s'est demandé si toutes les facultés étaient innées ou 
acquises. Il est évident que certaines d'entre elles sont innées; 
telles sont celles qui se trouvent dans les êtres vivants, les 
plantes et les animaux : comme la faculté nutritive, procréa- 
trice, etc. Il est évident également qu'elles se développent avec 
les années et se fortifient. — Au contraire plusieurs des facultés 
qui se trouvent dans les corps inanimés paraissent acquises : 
telles sont la vertu d'échauffer et celle d'éclairer, par exemple. 
Ainsi la vertu d'échauffer qu'on dit résider dans le fer, ne lui 
appartient certainement pas en propre; elle appartient au feu 
qui est entré dans ses pores. C'est pourquoi, si les atomes de 
feu sont chassés, la faculté d'échauffer n'existe plus. En résumé, 
la faculté considérée dans les choses « est de sa nature sub- 
stantielle, elle est une portion des éléments qui par suite de leur 
mobilité, de leur forme, de leur contexture, deviennent le prin- 
cipe de l'action et du mouvement * » ; en outre, comme ces 
éléments sont différents, comme leur disposition peut être indé- 
finiment variée, il en résulte qu'ils forment des facultés diffé- 



1. « Inde sequitur nullam proprie esse facultatem nisi activam, quoniam 
tametsi rerum motus idem cum actione et passione sit, sui tamen prin- 
cipium in solo moveute seu agente habet. Neque obstat, quod dicatur 
quoque passiva facultas seu potentia dari, siquidem hœc proprie nihil 
aliud est quam resistendi impotentia, sive privatio facultatis, cujus defectu 
obedire, seu subire motum cogatur. » (I, p. 385.) 

2. (i Facultas quidpiam substantiale, portio scilicet principiorum quae, pro 
sua mobilitate, proque conditione molis, flgursecontexturœquein corpora, 
sunt incerffle actionis principium. » (Id,, p. 386.) 



..:.a 



DES QUALITÉS DES CORPS 87 

renies que nous déterminons par les effets qu'il produisent sur 
DOS sens. 

L'étude de la force motrice et de la faculté amène naturelle- 
ment Gassendi à parler de l'habitude. « L'habitude, dit-il, n'est 
qae cette facilité à agir et à reproduire un acte qui a déjà été 
fait une ou plusieurs fois ^ » 

L'habitude joue un rôle considérable dans toute la série des 
êtres vivants, dans la plante, dans l'animal et dans l'homme. 
L'être inanimé seul en est dépourvu. — On sait que si la 
pierre, suivant la remarque d'Aristote, ne monte pas dans 
Tair plus facilement la dixième fois qu'on la jette que la pre- 
mière, la baguette, au contraire, qui a été à plusieurs reprises 
fléchie devient plus souple et garde peu à peu l'inflexion qu'on 
lui donne; on sait de même que la main du musicien s'assouplit 
par la répétition des exercices, et devient apte aux mouvements 
les plus compliqués et les plus rapides; que la voix de l'artiste 
acquiert une étendue et une sonorité qu'elle n'avait pas au 
début... On peut en dire autant de tous les autres organes de 
l'être vivant et notamment du cerveau qui, par la fréquence 
des mêmes impressions et des mêmes images, devient de plus 
en plus prompt à les reproduire. 

Maintenant, comment s'expliquent ces faits? Il en faut, pense 

Gassendi, chercher la cause dans la faculté et surtout dans 

l'organe qui lui sert d'instrument. Dans la faculté, car il est 

certain que les esprits qui la composent, après s'être exercés 

P^nsieurs fois dans un sens déterminé, éprouvent de moins en 

'Doins de répugnance à agir dans ce même sens, les difficultés 

î^ 'il leur a fallu vaincre pour cela au début n'existant plus ; mais, 

cooiine ces difficultés viennent surtout de l'organisme, comme 

'^ atomes qui forment l'organisme sont moins actifs, plus gros- 

^'®t'set,en quelque sorte,plus paresseux que les autres, il faut que, 

^"^ aussi, ils aient été modifiés et accommodés au mouvement qui 

"O^t devenir habituel *. L'habitude deviendra d'autant plus forte 

9**^ leur rigidité est plus grande et leur tendance à changer leur 



... * « Constat habitum nihil aliud esse quam facilitatem agendi, repetendive 
^*ii actionem, qua? jam aliquoties sœpiusve repetita sit. » (î, p. 387.) 

^^* « Ex hac autem assuetudine dici polesl quidem generari habitus in 
.^^o quatenus animus ex illo operari facilius potest, sed is tamen acqui- 
^^r potissimum in organum. » (/rf., I, 387.) 






•I 



88 PHYSIQUE 

manière d'être moins vive. Une fois fléchis par la faculté et 
appropriés à ses mouvements, ils seront des auxiliaires puissants 
lorsqu'elle s'exercera, des auxilaires même si puissants qu'ils 
rendront parfois difficile la perte d'une habitude acquise et 
entraîneront à l'action les esprits eux-mêmes. — Ces remarques 
s'appliquent non seulement aux habitudes physiques, mais 
encore aux habitudes qu'on appelle mentales, Timaginatioii et 
l'entendement ne pouvant s'exercer sans le secours de l'orga- 
nisme. Ce qui le prouve, c'est que, si le cerveau est alourdi 
par la fatigue ou désorganisé par la maladie, tout travail intel- 
lectuel devient pénible, sinon impossible. Pour que tel art ou 
telle science nous soient agréables, pour que les efforts qu'ils 
exigent de nous deviennent de moins en moins sensibles, il faut 
que le cerveau, organe de la pensée, se soit, par une série de 
modifications successives, adapté pour ainsi dire à ce nouveau 
travail . 

De même que nous trouvons dans l'organisme la cause du 
développement des habitudes, de même c'est en lui que nous 
trouvons la cause de leur affaiblissement et de leur disparition. 
Il est démontré que les atomes qui forment le corps vivant sont 
dans une agitation continuelle et sans cesse sont renouvelés, la 
nutrition venant apporter des éléments nouveaux qui rempla- 
cent ceux qui sont rejetés. Or, il est naturel que les parties nou- 
vellement introduites n'aient pas la même souplesse que les 
autres; c*est pourquoi, si on ne leur imprime point de nouvelles 
flexions, si les plis anciens ne sont pas refaits à intervalles 
réguliers, l'habitude diminue et peu à peu s'efface. N'avons-nous 
pas ici la raison même de l'oubli, la mémoire n'étant elle-même 
qu'une espèce d'habitude? — Si nous perdons le souvenir de 
tant de choses que pourtant nous avons apprises, c'est que le 
cerveau, comme tous les autres organes, a été graduellement 
modifié par l'apport continuel de la nutrition, au point que 
toutes les anciennes traces qui avaient été imprimées en lui se 
sont effacées. Pour que les souvenirs persistent, il faut que ces 
traces persistent également, et elles ne le peuvent que si elles 
sont fréquemment renouvelées K 

1. « Annon verisimile est, hanc eamdem esse oblivionis causam, dum 
cerebrum, aut quisquis sit thésaurus specierum, seu imaginum, quarum 
ope imaginamur, recordamur, reminîscimur, ita nutriendo immutatur, ut 



> ■•• 






DES QUALITÉS DES CORPS 89 

Nous verrons quel parti Gassendi saura tirer plus tard de cette 
explication purement physiologique, pour la théorie générale 
de la mémoire *. 

Disi species in eo impressœ, et tanquam sigillo infîxo formais sœpius, 
sspiusque inslaurentur, obUterentur continuo, ac tandem prorsus eva- 
nescant? ■ (Gass., t. I, p. 387.) 
1. Voir 2e partie, ch. ii, p. 138 et sq. 



CHAPITRE V 



LA GÉNÉRATION ET LA VIE* 



Diverses hypothèses sur la génération et la vie. — L Hypothèse théolo- 
gique : réfutation. — IL Hypothèse des matérialistes : arguments 
invoqués en sa faveur. — III. Théorie de Gassendi : A. Des générations 
spontanées; explication proposée; son insuffisance. B. Des générations 
ordinaires; comment se forme la semence; des défauts et des qualités 
héréditaires. G. De la vie. D. Conclusion. 



Nous savons quelles sont les propriétés vraiment premières 
des atomes et comment ces propriétés rendent compte des qua- 
lités des corps ; recherchons si elles rendent compte également 
de la génération, de l'organisation et de la vie. Le nouveau pro- 
blème à résoudre est celui-ci : Comment se fait-il que d'atomes 
préexistants — car de rien, rien ne se peut produire — se forme 
un corps naturel qui, par suite des qualités qu'il présente, 
prenne place dans une classe d'êtres déterminée dont le nom : 
cristal, plante, animal ou homme, puisse servir à le caracté- 
riser *? Comment expliquer l'admirable disposition de toutes 
les parties qui le composent et, notamment, les fonctions mer- 
veilleuses de Fètre vivant? Comment se fait-il enfin que de ces 
corps naturels s'en forment d'autres semblables qui paraissent 

1. Phys., t. I, liv. VII; t. H, liv. I. II, IH, IV. 

2. « Generatio quidem esse intelligatur productio naturalis corporis,quod 
cum prius non foret, tum primum et esse in reriim natura incipiat et 
constitui in certo naturalium corporum génère, a quo denominetur, ac 
sil, dicaturque proinde aut homo, aut planta, lapis, etc. » (/c/., t. I, p. 460.) 



LA GÉNÉRATION ET LA VIE 91 

destinés à perpétuer Tespèce à laquelle ils appartiennent? — Ce 
sont là questions connexes, comme le remarque judicieusement 
Gassendi *, après Aristote, et qui doivent avoir même explica- 
lion. D'où vient en effet la difficulté de comprendre le phéno- 
mène de la génération, sinon de l'organisation spéciale du 
corps engendré? Qu'est-ce que la vie, sinon une génération con- 
tinuée? 

Trois hypothèses sont possibles ou plutôt méritent examen. 
On peut supposer d*abord qu'au moment de la génération Dieu 
crée une forme nouvelle distincte à la fois des atomes et de Tâme 
raisonnable et qui explique la génération elle-même et la vie ; 
— on peut supposer, en second lieu, que les atomes seuls en sont 
la raison suffisante, de sorte que tout recours à la divinité soit 
superflu; — on peut supposer, enfin, que tous les corps naturels 
viennent de semences préexistantes créées par Dieu et dotées 
par lui, une fois pour toutes, de propriétés qu'elles ne peuvent 
perdre. Voyons quelle est la valeur de ces hypothèses. 

1. — A la première, Gassendi croit inutile de s'attarder 

'^ligtemps, car deux raisons décisives la rendent inadmissible. 

^'uae part, il nous est impossible de concevoir une former 

^^ être réel, qui ne serait ni le corps, ni l'âme raisonnable, 

^^ le temps, ni l'espace; d'autre part, il est anti-philoso- 

P'^îque de faire ainsi intervenir Dieu à chaque instant et, pour 

'^soudre les difficultés qui nous embarrassent, de recourir au 

®*ï*acle *. Par conséquent, mieux vaut ne voir dans les corps 

9^Ci ce qu'il y a, c'est-à-dire des atomes. « Nous pensons, dit 

"^ssendi, qu'il n'y a dans les corps naturels que de la matière 

^^ que cette matière a la puissance de revêtir par addition, 

^ • « Non est nequicquam quod ille (Aristoteles) generationem vitamque 
*^^*^junxit, et illani esse primam animœ participationem hanc vero per- 
"\^tientiani, seu continuationem ejusdem : quippe hac ratione generatio 
'^^oil aliud est, quam vitse principium, et vita nihil aliud, quam conti- 
^^ensquaedam generatio; eo modo, quo accensio nihil aliud quam flammœ, 

* animation isve, ut sic dicam, principium est; hœc vero nihil aliud, quam 
^^minens accensio. » (Gass., t. II, p. 583.) 

^- « Durum esse videtur ad frequentia adeo miracula confugere. » (/rf., 1. 1, 
P- 469.) — Gassendi repousse également, pour des raisons analogues, l'expli- 

^^V^n d'Aristote; il pense, en effet, que la forme telle que la conçoit le 

™>lo8ophe grec, est inintelligible et impuissante à remplir le rôle qu'on 

^^> prête. 



92 PHYSIQUE 

soustraction, transfiguration, toutes les formes; de produire 
enfin des êtres qui ne contiennent en dehors d'elle aucune 
entité substantielle *. » Une seule exception doit être faite ,en 
faveur de l'ànie raisonnable ^ pour des raisons que nous expo- 
serons plus tard. La génération n'est donc que la disposition 
de la matière dans un ordre déterminé, sans qu'aucun élément 
étranger et hétérogène s'y vienne ajouter '. 

II. — La seconde hypothèse est défendue par Épicure et par tous 
les philosophes matérialistes. Beaucoup plus simple que la pré- 
cédente, elle paraît également à Gassendi beaucoup plus ration- 
nelle, quoique fausse ; aussi en discute-t-il les titres avec soin. 

Le principe fondamental sur lequel elle repose, c'est qu'il n'y 
a point de causes finales dans l'univers; que les corps se sont 
formés sans idée directrice, sans exemplaire, sans modèle 
antérieur; que l'idée du tout, en un mot, ne préexistait pas à 
l'existence des parties et qu'aucune intelligence supérieure n'a 
présidé à leur organisation. 

« La Providence, dit Épicure, cité par Lactance, n'a point de 
part dans la formation des animaux, car les yeux n'ont pas été 
faits pour voir ; ni les oreilles pour entendre, ni la langue pour 
parler, ni les pieds pour marcher; ces membres sont nés avant 
qu'on parlât, qu'on entendit, qu'on vît, qu'on marchât; mais il 
est arrivé que, s'étant trouvés propres à cet usage, l'usage s'en 
est suivi *. » C'est la même doctrine qu'exprime Lucrèce dans 
ces deux vers souvent cités : 

Nil ideo quoniam natum est in corpore ut uti 
Possemus, &ed qnod natum est, id procréât usum. 

Ce qui est vrai des animaux est vrai, à plus forte raison, des 
minéraux et des plantes dont l'organisme est moins compliqué 
et les fonctions beaucoup plus simples. 

1. a Intelligimus naturalium rerum materiam eam habere potestatem, ut 
transflguratione, additione, ablatione formas quascumque subeat exhi- 
beatque, et corpora exinde consurgant, quœ substantialis entitatis prœter 
ipsam nihil habeant. » (Gass., t. I, p. 470.) 

2. tt Principio vero hinc seponimus animam rationalem,seu mentem, quœ 
humanse formée pars superior, praestantior, divinior est. » (Id.) 

3. « Videlur solum qualîtas, modusve substantiœ, dum quid gignitur, 
innovari. » {Id., 471.) 

4. Gass., t. II, p. 226 et sq. 



LA GÉNÉRATION ET LA VIE 93 

Par conséquent, dans la génération des corps naturels, dans 
leur apparition en telle ou telle partie de lespace, dans leur 
développement comme dans l'adaptation de leurs organes à des 
fonctions spéciales, il ne faut voir qu'un résultat du jeu fortuit 
des atomes « et d'une certaine nécessité de la matière ». La 
raison d^ailleurs en est simple : lorsque les atomes, soit en vertu 
de leur pouvoir de décliner, soit en vertu de toute autre cause 
naturelle, se sont rencontrés et juxtaposés à l'origine pour 
former des agrégats, il n'était pas possible que ces agrégats, par 
suite de la disposition même de leurs parties, ne fussent pas 
nécessairement portés à agir conformément à cette disposition. 
L'accord entre leur organisation et leurs actes était donc fatal 
et quand, après coup, nous affirmons que cette organisation a 
été précisément créée en vue de ces actes ou de ces fonctions, 
nous sommes dupes d'une illusion manifeste. Nous jugeons par 
nos œuvres des œuvres de la nature quand rien ne nous y auto- 
rise, et nous ne prenons pas garde que les choses peuvent très 
bien être appropriées les unes aux autres, sans Têtre intention- 
nellement. 

Au reste comment concilier avec ce principe que tout est créé 
en vue d'une fin, partant que la génération et la vie sont l'œuvre 
d'une cause intelligente supérieure, les anomalies et les mons- 
truosités que nous rencontrons à chaque pas dans la nature? 

Ainsi, pour ne citer que les exemples les plus saillants, si une 
cause intelligente a créé les yeux pour voir, d'où vient qu'elle a 
privé certains animaux de la vue et qu'elle n'a accordé à d'autres 
qu'une vue tout à fait imparfaite? — Si elle a créé les ma- 
melles pour l'allaitement, d'où vient que les mâles en sont 
pourvus, bien qu'elles ne leur soient d'aucun usage? Si elle 
a créé les organes de la génération pour la reproduction de 
l'espèce, pourquoi les accorder au mulet, chez lequel ils sont 
impuissants? — Ces faits et beaucoup d'autres semblables seraient 
inintelligibles si toute chose avait sa fin établie d'avance, à 
moins d'admettre que l'intelligence ordonnatrice est sujette à 
l'erreur et que parfois elle manque le but poursuivi. 

Enfin l'expérience ne nous prouve-t-elle pas qu'on peut, par 
l'habitude, modifier complètement le rôle d'un organe et le faire 
servir à des usages auxquels, primitivement, il semblait tout 
à fait étranger? C'est ainsi que, dans certains cas, le pied peut 



94 PHYSIQUE 

suppléer la main. « On a vu une femme qui, n'ayant point de 
bras, ne laissait pas avec ses pieds de laver le linge, la salade, 
la vaisselle; de jouer aux cartes, écrire, coudre, porter le boire 
et le manger à la bouche, manier un poignard, se peigner et 
ainsi de plusieurs autres fonctions de la sorte. Est-ce que ces 
parties sont aussi destinées pour ces usages? Ou, plutôt, ne direz- 
vous pas que, s'étant trouvées propres pour ces usages, on les y 
a employées * ? » 

III. — Si prudent d'ordinaire lorsque, obligé de déserter le 
terrain ferme de Texpérience, il s'aventure sur le sol mouvant 
de la métaphysique, Gassendi, au contraire, se montre ici, dans 
la réfutation de cette doctrine, aussi affîrmatif que les dogma- 
tiques les plus résolus. Ce fait mérite d'autant plus d'être signalé 
qu'il suffirait à lui seul à montrer combien les épithètes d'épi- 
curien et de sceptique qu'on donne souvent à Gassendi sont 
inexactes et peu méritées. S'il est une vérité qui lui paraisse 
absolument certaine et incontestable, c'est bien celle-ci : que 
l'univers est tout entier pénétré, pour ainsi dire, de finalité, et 
nulle part cette finalité ne lui apparaît plus évidente que dans 
les phénomènes de la génération et de la vie '. 

C'est donc dans l'examen attentif de ces phénomènes qu'il va 
chercher la réfutation d'Épicure et la justification de FhjTio- 
thèse qui lui paraît la plus vraisemblable. 

A. — Le phénomène de la génération se présente à nous sous 
deux aspects fort différents. Parmi les êtres qui nous entourent, 
en effet, « les uns naissent de semence visible ou de leurs sem- 
blables par propagation, tandis que les autres naissent comme 
d'eux-mêmes et sans aucune semence qu'on aperçoive ». Gom- 
ment expliquer la génération dans ces deux cas? 

Et d'abord, qu'il y ait des corps naturels qui ne naissent pas, 
par propagation, de leurs semblables, de nombreux faits parais- 
sent l'établir. La science ne conslate-t-elle pas, chaque jour, 
qu'il se forme au sein de la terre des minéraux de toutes sortes? 

1. Gass., t. II, p. 226; — Bernier, V, 433. 

2. Gassendi aurait évidemment souscrit à ce jugement de Voltaire : « Si 
les yeux ne sont pas faits pour voir, les oreilles pour entendre, une 
horloge pour montrer l'heure, j'avouerai alors que les causes finales 
sont des chimères et je trouverai fort bon qu'on m'appelle cause- finalier, 
c'est-à-dire imbécile. » 



LA GÉNÉRATION ET LA VIE 95 

Nous voyons nous-mêmes, au flanc des murailles, naître et 
grandir des plantes qui assurément n'ont point été semées, 
et, dans les organismes malades ou les matières corrompues, 
se développer et pulluler des insectes par milliers *. Or, com- 
ment se fait-il que ces corps se forment dans des lieux spé- 
ciaux, que chaque région ait en quelque sorte ses minéraux, 
ses plantes, ses animaux privilégiés? que toute terre, suivant la 
remarque de» Lucrèce, ne produise pas toutes choses'? — En 
cherchera-t-on la cause dans l'action du soleil? 11 est probable 
que cette action n*est pas inefficace et qu'elle hâte la génération, 
mais elle ne sauraitaller jusqu'à la causer enlièrement. Elle peut 
faire éclore un œuf, non créer Tœuf lui-même. «Le soleil n'a 
pas de doigts assez subtils pour faire un tel ouvrage ^ » — « Pour 
qu'ici il s'engendrât plutôt du sel que du bitume, du métal que 
delà pierre, il fallait qu'il y eût déjà des atomes diversement 
disposés et ordonnés; autrement les mêmes choses se seraient 
engendrées partout ou du moins dans les mêmes zones. Or ces 
dispositions diverses marquent des principes tout à fait difiTérenls 
dont elles procèdent, puisque les qualités des éléments simples 
6t même la chaleur survenante et étrangère auraient dû être 
uniformes et disposer la matière uniformément; et ces principes 
ûont pu être autre chose que des substances différentes des 
^'éfïjenls simples, qui aient été formées en même temps que la 
^erre, qui avait été comme la matière et la semence des choses 
î'^i devaient être engendrées et qui aient fait la terre non un 
^^^ps simple, mais un mélange, mais un corps tout à fait hété- 
'*<>8ène *. » 

Ainsi, point de génération spontanée, au sens où nous prenons 
^^ mot aujourd'hui; tout corps qui est engendré vient d'une 
*^*ï^ence préexistante dans laquelle il était virtuellement con- 
^^ti, et l'influence des milieux où cette semence était située s'est 
^t^née à en hâter le développement. 

^ ^i nous considérons maintenant non plus l'acte même de la 
°^ïiéralion, mais le corps naturel engendré, nous serons amenés 

^. T. II, p. 113, 170,261. 

^. « Non omnis fert omnia tellus. » 
^^^. « NuUa causa externa est, etiam Sol, etiam quœvis alia, cui subtiles 
^^^o, sapientesque sint digiti, ut taie quidpiam adoriri, aut perficere 
^^quam possit. » (T. II, p. 263.) 

4. Gass., If, 113; — Dernier, V, 275. 



•à -h 



« 

jr 



96 . . PHYSIQUE 

à nous faire une idée plus nette de la semence qui le produit. 
Ne soihines-nous pas étonnés, quand nous examinons une roche 
ou, comme on dit, une matrice de cristaux et d'améthystes, de 
radniirahle disposition des prismes qui la composent, semblables 
aux grains de blé symétriquement disposés dans répi?Or, quelle 
apparence y a-t-il que ces pierres se fassent d'une masse confuse 
et indigeste? IL est plus probable qu'il existe un certain esprit 
particulier qui s'insinue dans cette masse et l'ordonne, qui 
n'agit pas à Vaveugle et n'est pas ignorant de son ouvrage *. 
La génération, même la génération des métaux, implique donc 
dans le corps naturel un principe directeur et ordonnateur. 

Mais combien cette organisation est encore imparfaite, com- 
parée à celle de la plante et de l'animal. — La plante est en 
«ffet, de plus que le minéral, vivante et animée. Sans rechercher 
ici, si véritablement elle est douée, comme on est autorisé à le 
croire, de sensibilité et d'intelligence, le développement symé- 
trique et harmonieux des différentes parties qui la composent, le 
rôle que remplissent ses racines, son tronc, ses branches, ses 
feuilles et ses fleurs, aspirant les sucs qui leur sont nécessaires, 
les distribuant, se les assimilant pour former des semences nou- 
velles, ne révèlent-ils pas un art merveilleux ^? Évidemment, le 
principe directeur de la plante doit être supérieur au principe 
directeur des choses qui ne vivent pas, et ce n'est pas arbitraire- 
ment qu'on lui a donné le nom d'âme. Enfin, quand de la plante 
on s'élève à l'animal, on se demande comment il peut se faire 
que l'âme qui le dirige, biew que corporelle, possède « cette 
incompréhensible science et industrie par laquelle, avec un peu 
de semence, elle forme une si grande diversité de parties avec 
tant de proportion et les travaille avec tant de beauté, les dis- 
tingue avec tant d'ordre, les joint avec tant de justesse, les des- 
tine chacune à leurs fonctions avec tant d'aptitude et de dispo- 
sition, les fournit avec tant d'exactitude de tous les secours 
nécessaires pour agir et, pour dire en un mot, achève tout 
l'ouvrage, c'est-à-dire tout son corps avec tant de perfection? ^ » 
En apercevant un palais, nous nous refusons à croire qu'il 

1. « Nimirum seminalis vis in quadam actuosa, operisque su! non ignara 
substantia est, cujusmodi esse solus spiritus potest. » (Gass., II, p. 114.) 

2. T. II, p. 556. 

3. Id,, p. 556, 557. 



-V 



LA GÉNÉRATION ET LA YÏK "' 97 

n'ait pas été construit par un architecte qui en avait conçu le 
plan d'avance; en apercevant le corps humain, qui est d'une 
délicatesse et d'une perfection inûniment plus grandes, nous 
n'hésitons pas à déclarer tout plan, toute idée directrice super- 
flue : on ne saurait être plus illogique. — Ainsi, ce qui frappe 
Gassendi et lui paraît inexplicable dans la théorie d'Épicure, c'est 
moins la formation du corps naturel en tant que groupement 
d'atomes préexistants, que leur consensus final, Tordre et l'har- 
monie qui président à leur évolution ^ 

Gomment rendre compte alors des anomalies et des mons- 
truosités que nous avons signalées? 

Gassendi pense qu'on en exagère singulièrement le sens et la 
portée. Que sont, en effet, ces quelques imperfections relatives, en 
comparaison des perfections dont nous ne pouvons nier l'exis- 
tence? Ces perfections, il prend plaisir à nous les décrire, après 
tous les philosophes anciens, dans des pages dont semblent s'être 
souvenus Fénelon et Bossuet. Aussi aime-t-il à constater que les 
plus illustres penseurs ont reconnu cette harmonie des choses et 
attribué la génération et l'organisation des êtres à une cause 
intelligente. — Au reste, que prouvent les objections d'Épicure? 
Simplement que notre intelligence est courte et que nous ne 
pouvons connaître la raison de toutes choses. N'est-il pas pos- 
sible que ces anomalies qui nous choquent, contribuent à la 
l>eauté de l'ensemble *? Nous verrons, d'ailleurs, en parlant de 
^^ génération par propagation, comment s'expliquent la plu- 
part d'entre elles : leur cause naturelle résidant dans les con- 
ditions mêmes qui président à la formation de la semence ^. 

Quant à l'argument fondamental sur lequel s'appuie toute 
^'^gumentation des anti-finaliers, elle se réduit à un pur so- 
Plïisme * : dire que l'organe n'a pas été créé en vue de la fonc- 
tion, puisqu'il la précède, c'est oublier que, s'il a existé avant 

^* Cl. Bernard dira de même plus tard : « Ce qui caractérise nalurelle- 
'^^^ni la force vitale, ce n'est point la formation du corps animal en tant 
•Joe groupement d'éléments chimiques, mais ce qui est essentiellement 
^^ <)omaine de la vie et qui n'appartient ni à la physique, ni à la chimie, 
^t Vidée directrice de cette évolution vitale. » 
^* Gass., t II, p. 235, et t. I (de la Cause première), p. 326 et sq. 
J» Voir plus loin, p. 99 : de la Génération par propagation. 
. *• T. II, p. 236: « Sophisticum est exstitisse membra ante usum; cum 
|^*^«tsi fuerint ante usum prsestitum, non fuerint tamen ante usum pro- 
^^*in. • 

TbOMAS. — * Gassendi* 7 



98 PHYSIQUE 

Tusage actuel, il ne saurait en résulter qu'il a existé avant 
Tusage prévu. Il reste donc toujours à se demander si, sans cet 
usage prévu, il aurait été formé tel qu'il est. Or, nous avons 
précisément donné les raisons qui nous empêchent de l'admettre. 

Voici donc quelle est la conclusion qui paraît à Gassendi la 
plus probable : « Nous pouvons supposer que lorsque Dieu, dans 
la première création du monde, commanda à la terre et à l'eau 
d'engendrer et de produire les plantes et les animaux, il donna 
en même temps la fécondité à la terre et à l'eau en créant les 
semences de tout ce qui fut alors et qui devait ensuite être en- 
gendré.., et que celui qui vit éternellement créa en même temps 
toutes choses, comme si toutes les choses qui naissent présente- 
ment avaient été faîtes au commencement et créées dans leurs 
semences, de sorte qu'il ne se fasse rien maintenant qui ne 
doive son origine à cette efficace parole et bénédiction de Dieu ; 
qu'il semble, par conséquent, que les semences furent véritable- 
ment répandues dans toutes les régions propres à la génération, 
mais non pas toutes également partout. Dieu les ayant dispersées 
selon qu'il le jugea à propos : ce qui fait que ce n'est pas merveille 
que toute terre ne porte pas toutes choses, mais que chaque région 
particulière engendre les plantes et les animaux particuliers. 

« En outre, comme rien n'empêche qu'on ne fasse les atomes 
les premiers principes des choses, on peut supposer que les 
semences ont été disposées de telle manière que selon les mou- 
vements que Dieu leur a imprimés dès le commencement, elles 
commencent dès lors même la propagation ou la continuation 
de ces générations qui durent encore aujourd'hui... 

« Enfin, rien n'empêche qu'on ne suppose et qu'on n'entende 
que Dieu, conservant et entretenant les choses par. son seul con- 
cours général, permette qu'elles aillent leur train ordinaire, les 
laissant agir et faire leur cours selon les mouvements qu'elles 
auront reçus dès le commencement, de sorte que Dieu, ayant 
produit au commencement plusieurs espèces d'animaux, il soit 
arrivé qu'ayant pris des aliments convenables, les atomes dont 
les animaux étaient formés aient attiré les atomes familiers et 
semblables qui étaient dans les aliments et qu'ainsi chaque nature 
ait pris de la nourriture, de l'accroissement et des forces pour 
perpétuer son espèce *. » 

i: Gass., 1. 1, p. 492; Bernier, t. III, 402. Lire également les passages sui- 



LA GÉNÉRATION ET LA VIE 99 

Est-ce à dire maintenant que cette explication satisfasse com- 
plètement l'esprit et ne laisse plus aucun doute sur le phéno- 
mène de la génération? Il serait téméraire de Taffirmer. Si 
nous sommes autorisés à penser que tout corps naturel dérive 
d'une semence, soit que cette semence ait été créée par Dieu 
à l'origine du monde, soit qu'elle ait été formée plus tard en 
vertu des lois que Dieu a établies, nous ne pouvons sur la 
nature même de la semence et sur son mode d'action que faire 
des conjectures. C'est pourquoi, dit Gassendi, quand nous sommes 
parvenus à connaître que chaque être doit avoir une semence 
particulière, qui a été, à l'origine, placée dans tel ou tel endroit; 
que, pour se développer, elle a besoin du concours de certaines 
forces déterminées; que, par l'habitude, elle est capable de se 
perfectionner et cent autres choses de la sorte, « toute notre 
sagacité et toute notre éloquence sera contrainte de s'arrêter là, 
et il faudra avouer que nous n'avons rien fait qui nous donne la 
vraie connaissance de cette économie interne et cachée, et qui 
nous fasse apercevoir cette espèce d'artisan qui sait se servir de 
petits organes si exquis avec tant d'adresse pour travailler une 
matière et en faire un ouvrage si juste, si bien proportionné et 
si bien ordonné. C'est pourquoi il ne nous reste qu'à admirer 
l'incomparable ouvrier qui, dans les semences des choses créées, 
a établi ces espèces de petits artisans si sages, si prudents, si 
prévoyants, si industrieux *. » 

B. — Les conclusions qui précèdent nous font pressentir déjà 
comment Gassendi rendra compte de la génération des êtres qui 
naissent, par propagation, de leurs semblables. Les premiers 
êtres vivants une fois créés, l'âme qui les informe étant corpo- 
relle, il dut nécessairement arriver quje par l'adjonction d'atomes 
semblables cette âme grandit et se fortifia. — En outre, il est 
présumable, d'après les fonctions qu'elle remplit, que ses élé- 
ments constitutifs sont extrêmement subtils et ténus et dans la 
plus étroite dépendance. On peut donc admettre que, par suite 
de cette dépendance même, chacune des parties de l'âme de la 
plante soit comme initiée au travail total de la génération à 
laquelle elle concourt. Par conséquent, dès qu'avec la semence, 

vants, où la même théorie est exposée à peu près dans les mêmes termes. 
(T. II, p. 170, 171. — /d., p. 263.) 
1. T. Il, p. 267. 



100 PHYSIQUE 

cette partie d'âme se détache et sort de la plante, il n'est pas 
extraordinaire qu'elle puisse accomplir seule ce qu'elle avait 
appris à faire déjà, lorsqu'elle n'était pas encore émancipée. — 
En d'autres termes, chacune des parties de l'âme peut être 
considérée comme une âme en raccourci, un abrégé d'âme qui 
n'attend pour agir seule que le moment où, expulsée avec la 
semence, elle sera placée dans un milieu convenable *. — 
L'avantage de cette hypothèse est de nous faire comprendre 
une multitude de faits qui, sans elle, restent inexpliqués. — Si 
la graine tombée de la branche perpétue l'espèce d'arbre qui 
l'a produite; si la bouture, fixée dans le sol, prend racine et 
donne naissance à une plante complète; si la greffe mise sur un 
tronc étranger produit encore les fruits qu'elle était destinée à 
produire sur sa première tige, n'est-ce pas que la partie d'âme 
qui se trouve dans cette graine, cette bouture, cette greffe, garde 
pour ainsi dire le souvenir et la science du travail autrefois 
accompli avec Pâme lout entière '? 

On peut donner la même explication de la génération des 
animaux, bien que le phénomène soit en réalité plus délicat et 
plus complexe. Gassendi considère la semence comme un écoule- 
ment qui provient de tous les points du corps et aboutit aux 
parties génitales. Or, grâce à la persistance de leurs mouve- 
ments, les molécules, ainsi chassées, pourraient échapper à la 
confusion, les semblables seules s'unissant aux semblables, celles 
qui proviennent de la tète, par exemple, et celles qui provien- 
nent de l'estomac, se plaçant dans des régions différentes *. — Il 
en résulte que la semence garde quelque ressemblance avec 
l'animal dont elle est détachée et qu'elle en est comme une 
espèce d'abrégé. 

Dès lors les influences héréditaires se conçoivent aisément; si 
l'on voit fréquemment des parents difformes transmettre à leurs 
descendants leur difformité et leurs maladies, c'est que la 
semence qu'ils produisent a conservé en quelque sorte la physio- 
nomie propre de leur organisation. Il est vrai que les défauts 
physiques ne se transmettent pas toujours : c'est que, alors, 
Tun des deux parents ne les possède point, ou bien que la force 



1. Gass., II, p. 172. 

2. Id,, p. 176. 

3. Id., t. I, p. 493, 494; t. II, p. 272, 275, 276. 



LA GÉNÉRATION ET LA VIE 101 

des esprits une fois dégagés du corps malade, recouvre sa liberté 
première et agit comme elle agissait à l'origine *. — II est 
une autre raison de ces faits que Gassendi ne donne nulle part 
d'une manière formelle, mais qui ressort de sa théorie tout 
entière : Tâme est bien, sans doute, le principe directeur et ordon- 
nateur de l'être vivant; c'est elle qui façonne le corps, l'orga- 
nise, en dispose les parties en vue de certaines fonctions spé- 
ciales et régulières, mais les matériaux que cette âme emploie 
ne sont pas des matériaux inertes^ incapables de résister à son 
action et de lui faire obstacle; les atomes, comme nous l'avons 
montré, sont résistants et actifs ; ils sont aussi des forces ; il est 
donc naturel que, parfois, ils soient moins dociles et rendent le 
travail du principe directeur plus difficile. Ainsi s'explique l'in- 
sistance avec laquelle Gassendi revient sur certaines comparai- 
sons qui lui sont chères. Il en est, nous dit-il, à maintes reprises, 
dtt corps vivant comme d'une république ou d'une armée : cha- 
cun des éléments qui le composent, comme chaque homme, 
chaque soldat a son activité propre et concourt efficacement à 
l'oeuvre totale '. 

Enfin, à ces infiuences il faut ajouter celle de l'imagination. 

^'image des choses extérieures peut agir si puissamment sur 

lô oerveau et sur la phantaisie qui y réside, que, par la phan- 

W^ie, les appétits et les esprits dont ils se servent, soient 

^olement modifiés. Cette modification est donc ressentie dans 

' Organisme entier; de telle sorte que, « s'il arrive que le déta- 

pix^ment de la semence se fasse, les esprits modifiés qui arrivent 

J^^^qu'à elle, l'excitent, la pénètrent, informent sa masse d'une 

'^^^nière particulière et lui communiquent leur impression; si 

^^^n que ces particules s'arrangeant ensuite en formant le fœtus, 

^^ prenant chacune leur lieu propre, retiennent le vestige de 

S-mpression ou conservent la ressemblance avec l'image ' ». Par 

^ s'expliquent les ressemblances frappantes que nous remar- 

^Vions quelquefois entre les enfants et telle ou telle personne, 

^^Ue ou telle image ou statue; par là s'expliquent et les mons- 

^"^mosités qu'offrent certains animaux, comme l'hermaphrodisme, 

ces défectuosités qui fréquemment se rencontrent, telles que 

1. Gass., II, p. 272. Voir plus loin, 2» partie, ch. u, de rimagination. 

2. Voir l'o partie, ch. m, i; 2e partie, ch. v. 

3. Gass., t. II, p. 284 et sq. 



102 PHYSIQUE 

les taches de la peau, la mauvaise conformation de la bou- 
che, etc.; en un mot, la plupart de nos qualités et de nos 
défauts. 

C. — La vie *, avons-nous dit, n'est qu'une génération continuée ; 
les phénomènes qui la caractérisent n'en sont pas moins surpre- 
nants, ni moins difficiles à expliquer. Vivre, en effet, pour la 
plante comme pour l'animal, c'est grandir et se développer; c'est 
accomplir une multitude de fonctions délicates dont le jeu nous 
est le plus souvent inconnu; c'est être soumis à la loi d'un 
renouvellement continuel, échanger les éléments qui nous cons- 
tituent contre des éléments nouveaux, des matériaux usés contre 
des matériaux pleins de sève; vivre, c'est, au milieu de ce tour- 
billon d'atomes, conserver sa physionomie propre et perpétuer 
l'espèce à laquelle on appartient ; c'est accomplir l'œuvre la plus 
simple, la plus commune, la plus élémentaire, en apparence; en 
réalité, la plus compliquée, la plus surprenante, la plus merveil- 
leuse. Aussi ne faut-il pas chercher à définir la vie : chacun 
comprend ce qu'elle est, il n'est personne qui le puisse dire. 
Toutefois, si elle réside dans un écoulement et un renouvelle- 
ment perpétuels; si le corps vivant, semblable au navire Argoz^ 
qui paraissait toujours le même, bien que toutes les pièces en 
eussent été remplacées, se renouvelle aussi sans cesse ; si le prin- 
cipe vital qui est composé d'atomes subtils est soumis également 
à cette loi, comment rendre compte de l'unité et de l'harmonie 
4es phénomènes vitaux? — Il suffit pour cela, nous dit Gassendi, 
en s'appuyant sur les principes qu'il a exposés, d'admettre que 
les parties nouvellement introduites prennent exactement la 
place de celles qu'elles remplacent, et qu'elles conservent tou- 
jours même disposition et même configuration. Ainsi, les molé- 
cules qui surviennent ne différant pas de celles qui sont chassées, 
« ce n'est pas merveille si les mêmes inclinations demeurent, en 
sorte qu'il soit toujours vrai de dire, qu'on a beau chasser la 
nature, elle revient toujours' ». 

D. — Toutes ces explications sur la formation de la semence, 
sur la génération et la vie nous paraissent aujourd'hui naturel- 
lement bien incomplètes, surtout quand nous les rapprochons 
de celles qui nous sont fournies par la science contemporaine ; 

1. Gass., t. II, p. 582 et sq. 

2. /d., 1, 585. 



LA GÉNÉRATION ET LA VIE 103 

nous pouvons même ajouter que cette théorie n'est point neuve 
et que Gassendi en emprunte les principaux éléments aux philo- 
sophes et aux médecins de l'antiquité ; il ne faut pas oublier 
cependant que nul avant lui n'avait su la présenter d'un manière 
aussi méthodique; grouper, pour la défendre, autant de faits 
précis; mettre aussi bien en relief Tinfluence de l'hérédité et son 
rôle dans la génération et la vie. Ce mérite est pour nous d'au- 
tant plus grand, qu'à notre époque on attache une importance 
toute spéciale à ces problèmes d'un haut intérêt. 



^" 



CHAPITRE VI 



LE MONDE EST-IL ANIMÉ? 



Considérations générales. — I. Le monde est-il animé? 1. Opinions de 
Pythagore et de Platon sur Fâme du monde. 2. Difficultés qu'elles sou- 
lèvent. 3. Conclusion. — II. Le monde a-t-il eu un commencement? — 
III. Âura-t-il une fin? 



Le monde dont nous faisons partie et dont la science nous 
révèle chaque jour plus clairement les lois, ne constitue probable- 
ment pas à lui seul TUnivers ; d^autres, en efTet, sont possibles 
et nul ne saurait légitimment assigner de limites précises à la 
nature. Toutefois, il est évident que le monde auquel nous 
appartenons, seul nous doit occuper, toute recherche sur les 
mondes imaginaires ne pouvant être qu'hypothétique et vaine ^. 

Or, ce qui nous frappe, dit Gassendi, lorsque nous considérons 
l'Univers, c'est qu'il forme un tout dont les diverses parties, 
loin d'être juxtaposées au hasard, sont étroitement unies entre 
elles et solidaires. Soit qu'on admette, touchant les lois qui les 
régissent, le système de Copernic dont les explications sont si 
complètes et si claires, soit qu'on le rejette pour lui préférer 
celui de Tycho-Brahé, Tordre et l'harmonie qui se révèlent de 
toutes parts, n'en sont pas moins pour l'esprit une source 

1. « Nam fatendum est quidem convinci non posse, non esse mundos 
prœter hune alios... cum nos, dum asserimus hune mundum esse unicum, 
loquamur de re, quam ipsi videamus, et quam solam Deus voluerit inno- 
tescere; isti vero loquantur de re et sibi incomperta et cujus neque Deum 
authorem, neque omnino quemplam alium, qui taie quidpiam viderit, ha- 
béant... lUud solum retinendum, quod divitem adeo naturam maligne 
extenuare non deceat. » (T. I, p. 141 et 144.) 



LE MONDE EST-IL ANIMÉ? " 108 

d'élonnement et d'admiration ^ Aussi cherchons-nous à com- 
prendre cet ordre et cette harmonie et à en découvrir la cause. 
Comment donc les concevoir? — Devons-nous assimiler les rap- 
ports qui unissent les parties de l'Univers à ceux qui unissent 
les membres d'un État ou d'une armée, ou à ceux, plus étroits, 
mais différents, qui unissent les matériaux d'un édifice? Ne de- 
vons-nous pas plutôt comparer le monde, dans son ensemble, à 
la plante ou à l'animal dont les organes vivent d'une même vie 
et sont animés d'une même âme? Si nous nous arrêtons à cette 
dernière supposition, le monde a-t-il été engendré et doit-il 
périr par la dissolution de ses parties, comme la plante et rani- 
mai?— Gassendi fait l'examen critique de ces différentes hypo- 
thèses et sa discussion, non moins que les conclusions auxquelles 
il aboutit, méritent d'autant plus l'attention, que sa pensée 
semble souvent avoir été très mal comprise. Tantôt *, en effet, 
on l'accuse d'admettre une âme du monde, comme certains phi- 
losophes anciens, âme immatérielle, source de toutes les âmes 
particulières; tantôt ^, au contraire, on l'accuse de croire à 
une âme essentiellement matérielle, mais sans bien mettre en 
relief les attributs qui lui appartiennent. Ces différences d'in- 
terprétation et ces jugements incomplets viennent peut-être du 
trop peu de soin qn'on a mis à suivre la pensée de Gassendi à 
travers les longues digressions qui l'enveloppent. S'il consacre un 
chapitre spécial * à l'âme du monde où, après la réfutation des 
théories qu'il croit fausses, il laisse entrevoir simplement l'opi- 
nion qui lui est propre, il revient plus tard, à maintes reprises ^, 
sur cette opinion pour la compléter; or, négliger ces développe- 
ments que lui suggère l'étude de plus en plus attentive de la 
iMiture, serait assurément s'exposer à ne comprendre qu'à demi 



*• « Videtur quidem Copernicanum planUcs esse et concinnius; verum 
QQ>& textus sacri sunt, qui Terrœ quietem et Soli motum tribuunt, ac 
exslare Decretum ferunt quo textus hujusce modi non de apparente dum- 
taxat, sed de vera etiam quiète, ac motionc intelligendi esse jubentur; 
ideo superest, ut taie Decretum reverentibus Tychonicum potius et pro- 
betur et defendatur. » (Gass., I, p. 149.) 

2. L'abbé Flottes. Voir l'intéressante brochure de M. Jeanne! : Gassendi 
tfiritualiste, 

3. M. Martin, Histoire de la vie et des ouvrages de Pierre Gassendi; 
MandoD, Études sur le syntagma et De la Philosophie de Gassendi. 

4. Gassendi, 1. 1, p. 155. 

5. Id., t. II, p. 3; t. I, p. 522; t. II, p. 329, etc., etc. 



106 PHYSIQUE 

l'hypothèse qu'il propose. Voyons d'abord comment il conçoit et 
réfute la théorie des anciens. 

I. — Au premier rang des philosophes qui ont soutenu que le 
monde est animé, il faut placer Pythagore et Platon. Bien que 
leur pensée sur ce point soit parfois assez obscure, il semble ce- 
pendant qu'ils se représentent l'âme du monde comme une sub- 
stance extrêmement déliée et répandue dans tout l'Univeris. 
Elle est formée de deux éléments distincts : le même et YaiUre\ 
l'un, très pur et exempt de tout alliage corporel ; l'autre, d'une 
pureté moins parfaite et plus voisin de la matière.. Le premier 
est généralement désigné sous le nom d'Esprit; le second est 
Vâme proprement dite. Comme l'esprit est d'essence supé- 
rieure, comme il est libre et immatériel, c'est à lui qu'appar- 
tient la direction de l'âme et, indirectement, par l'âme qui 
n'est qu'un intermédiaire entre lui et le corps *, de l'univers 
entier. — Est-ce à dire, maintenant, que ces deux parties 
soient absolument distinctes et substantiellement différentes? 
Le prétendre serait peut-être outrer la pensée de Platon; il 
est probable qu'il n'a voulu désigner par là que les deux fonc- 
tions essentielles de l'âme, celle qui se manifeste par l'intelli- 
gence et la raison, et celle qui se traduit par la végétation et le 
mouvement '. 

Plusieurs raisons spécieuses paraissent justifier l'opinion de 
Platon. La première c'est qu'il doit y avoir une source commune 
d'où dérivent toutes les âmes particulières, comme il y a une 
source commune d'où dérivent tous les corps. « De même que 
notre corps, dit Plotin, est une partie du corps du mond^, de 
même notre âme est une partie de son âme '. » C'est la même 
raison qui portait les stoïciens, après Pythagore, à dire que le 
monde est animé et raisonnable, ejx^J/u^^ov xal voepov, et Virgile à. 



1. « Ex quo intelligitur ejusmodi formam, seu animam irrationalem 
mediae cujusdam naturœ esse inter naturam pure incorpoream, cujus- 
modi est mens, et pure corpoream, cujusmodi est materia seu corpus. » 
(T. I, p. 156.) 

2. « Intelligendum est duas esse fonctiones anirnse, quae ubiqiie eluces- 
cunt; nempe ex una parte Intelligentia et Ratio, ex alia vegetatio et 
motio. » \Id,) 

3. « Ut corpus nostrum corporis mundani pars est, ita nostram animam 
partem esse aniroœ mundi. » {Id», p. 159.) 



LE MONDE EST-IL ANIMÉ? 107 

admettre qu'il existe dans l'Univers un Esprit qui en anime et 
en dirige toutes les parties : 

Spiritus intus alit, totamque infusa per artus 
Mens agitât molem et magno se corpore miscet; 
Inde hominum pecudumque genus, vitceque volantum, 
Et quœ marmoreo fert monstra sub œquore Pontus. 

En second lieu, l'hypothèse d'une âme du monde semble ex- 
pliquer aisément Tordre de l'Univers et la Providence divine. Il 

f en serait de cette âme comme de l'âme humaine; c'est elle qui 

j construirait son propre corps et veillerait avec soin à sa conser- 
vation. Elle remplit donc, pour tous ces philosophes, le rôle de 

I Dieu mênae ; ils l'appellent divine et nous la représentent comme 

! vivifiant tout ce qui existe. 

Esse apibus partem Divinse mentis, et haustus 
iElherios, dixere; deum namque ire per omnes 
Terrasque, tractusqiie maris, cœlumque profundum : 
Hune pecudes, armenta, viros, genus omne ferarum, 
Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas i. 

Le défaut de tels arguments est facile à saisir. — Sans doute 
tout être qu'une âme vient animer en ce monde tire cette âme 
<lu monde lui-même, mais de quel droit en conclure qu'il la 
% d'un principe diffus dans toute la nature '? Lorsque naît 
wi être vivant, supposer, pour rendre compte de son âme, 
î^e le monde entier est animé, est aussi inutile que de sup- 
poser, pour rendre compte de la formation des rochers, une 
forme lapidifique répandue de toutes parts. L'animal n'emprunte 
point son âme à l'âme du monde; elle lui vient ou de l'âme 
particulière qui préexistait dans ses parents et dont elle a été 
toachée pour être transmise avec la semence, ou de ces ger-> 
Diesqui se forment par la réunion, la séparation, l'arrange- 
ittent de principes matériels, comme nous l'avons montré déjà. 
On ne saurait donc conclure de ce fait que notre corps est 
Animé, de cet .autre que le monde l'est aussi. — Quant à ce 
raisonnement qui consiste à attribuer au monde entier toutes 
les qualités qui se rencontrent dans chacun des êtres qui le 
composent, Cicéron en a fait bonne justice : « Nous devrions 



1. Virgile, Géorgiques, liv. IV. 

2. Gassendi, 1. 1, p. 159, 160. 



108 PHYSIQUE 

reconnaître, dit-il, non seulement que le monde est animé e 
sage, mais encore qu'il sait jouer de la lyre et de la flûte, puîsqa 
rhorame en est capable. » « Nous devrions, en outre, ajou 
Lactance, déclarer qu'il est, comme Thomme, sujet à toutes 1 
passions, et mortel comme lui. » 

L'hypothèse d'une âme du monde n'explique pas mieux la^ 
Providence. En effet, ou ce monde qu'on suppose animé a tou- 
jours existé , ou il a eu un commencement : s'il a toujours 
existé, il est inutile de recourir h une âme du monde pour 
rendre compte de sa formation; s'il a eu un commencement, 
de deux choses l'une, ou bien il a été engendré, ou bien il a été 
créé. S'il a été créé, il l'a été par une cause étrangère et Fâme 
n'est plus utile pour prouver la Providence, puisqu'elle fait 
partie de l'ouvrage et que la cause en est distincte, comme l'ar- 
chitecte de Tédifice. S'il a été engendré, deux hypothèses encore 
sont possibles : ou il est né spontanément, de lui-même, ou il est 
né de parents. Dans le premier cas, sa naissance est le fruit du 
hasard ou l'effet d'un dessein intelligent. Si elle est le fruit du 
hasard, toute idée de Providence doit être écartée et l'argu- 
ment principal qu'on invoque en faveur de l'âme du monde perd 
toute valeur ; s'il est l'effet d'un dessein intelligent, la Sagesse 
quia conçu ce dessein, préexistait donc au monde; elle en est 
l'auteur, la cause extérieure, non une partie intégrante. Les 
mêmes difficultés reparaissent, si le monde est né de mondes 
antérieurs qui l'auraient engendré. En un mot, quelle que soit 
la cause qui ait ordonné le monde, elle en est nécessairement 
distincte, partant elle n'en est point l'âme *. 

Comme on le voit, Gassendi apporte le plus grand soioi à 
réfuter la doctrine des anciens philosophes sur l'âme du monde 
et cette réfutation nous la trouvons non seulement dans son 
Syntagma^ mais encore dans ses Remarques contre les disci- 
ples (TAristote^ où il nous fait observer que ni Épicure, ni 
Lucrèce n'ont admis, sur ce point, les opinions de Pythagore, 
de Platon et des stoïciens '. 

C'est là ce qu'ont judicieusement fait ressortir tous les cri- 

1. Gass., I, p. 160. 

2. « Epicurus exîstimat non esse terram animatam ac mullo minus Deam, 
quemadmodum Pythagorîci, Platonici, stoici, aliique fuere opinati. » [Am- 
mad, adv, Anst,) 



LE MONDE EST-IL ANIMÉ? 109 

Viques de Gassendi; mais ce qu'ils nous ont moins bien montré, 
çe\it-êire, c'est le caractère propre de cette réfutation. En défi- 
nitive, que reproche Gassendi à Pythagore et à Platon? IL leur 
reproche surtout d'avoir fait de l'àme du monde la source de 
toutes les âmes particulières, après l'avoir en quelque sorte 
divinisée. Il craint qu'en adoptant leur théorie, nous soyons con- 
duits à la négation d'un Dieu vraiment créateur et distinct du 
monde et à la négation de l'immortalité personnelle. C'est donc 
moins l'idée d'une âme du monde qu'il combat que l'idée d'une 
âme du monde ainsi comprise. Au reste il ne peut y avoir aucun 
doute à ce sujet. 

A peine Gassendi a-t-il présenté les critiques qui précèdent, 
qu'il se demande si nous ne pourrions pas nous faire de cette 
âme une opinion différente. Et d'abord, nous dit-il, si quelqu'un 
prétendait que par ce mot : âme du monde, il faut entendre 
Dieu lui-même, en ce sens que Dieu étant par son essence, par 
sa présence et par sa puissance répandu, en quelque sorte, en 
toutes choses, il les réchauffe, les gouverne et en quelque façon 
les anime, il n'y aurait aucune raison sérieuse à lui objecter. 
Il suffirait d'entendre par là que Dieu est une âme assistante et 
non informante; qu'il ne fait pas partie constitutive du monde, 
mais qu'il en est, pour ainsi dire, l'ordonnateur et le pilote. — 
Bn second lieu, tous les philosophes reconnaissent qu'il existe 
^e certaine chaleur diffuse dans tout l'univers, que cette 
chaleur soit naturelle à tous les éléments qui le composent, ou 
Qu'elle ait sa source dans quelques-unes de ses parties seule- 
ment, comme dans le soleil, par exemple; or, pourquoi ne 
<lonnerait-on pas le nom d'âme à cette chaleur intérieure? — 
ïi^lte opinion est expressément défendue par Démocrite, Hippo- 
Cfftle, Aristote, qui reconnaissent qu'il y a une certaine chaleur 
répandue par tout le monde qui, lorsque toutes les condi- 
tions requises sont présentes, peut devenir âme et engendrer 
tous les êtres vivants *. 

Ces considérations sont encore, il est vrai, bien générales et 
bien vagues; Gassendi, dans un chapitre spécial sur « la nature 
du globe terrestre * », les complète et les précise. Mais, il 
n'ignore point combien il est difficile d'atteindre à la certitude, 

1. Gass., 1. 1, p. 159. 
2.1d., t. II, p. 1. 



110 PHYSIQUE 

sur de telles questions; aussi nous laisse-t-il plutôt deviner 
pensée qu'il ne nous l'expose : c'est une simple hypothèse qu'i 
présente et rien plus. Il se pourrait, nous dit-il, que toutes 1 
discussions relatives à l'âme de la terre fussent, en dernièn 
analyse, de simples discussions de mots ^ « Car si on prend Vkmi 
de la manière que nous concevons la végétative ou la sensitive 
il n'y a rien, ce semble, de plus absurde que de vouloir que 1( 
monde soit animé. Mais si quelqu'un soutient qu'il y a une 
âme, une âme d'une autre espèce, il sera difficile de le con^ — 
tredire; car lorsque les autres opposeront que là où il n'y a nE 
végétation, ni sentiment, ni raisonnement, il n'y a aucune âme^ 
il répondra qu'il n'y en a véritablement aucune telle qu'esU- 
celle qu'on attribue ordinairement aux plantes et aux animaux:^ 
mais qu'il y en a une qui est telle qu'elle peut être attribuée à 
un globe entier comme à la Terre, en ce que cette sorte d'âme 
n'est autre chose qu'une certaine forme qui lie toutes les parties 
du globe entre elles, qui les ramène à leur Tout, qui les y 
retient adhérentes quoique hétérogènes et répugnantes; que 
c'est à cette forme que se peut rapporter la génération de tant 
de choses vivantes ^ qui naissent d'elles-mêmes et que les âmes 
spéciales de ces choses, quoique très différentes de l'âme de la 
Terre, peuvent néanmoins lui devoir leur origine, de même 
que le ciron doit son âme à l'homme, quoiqu'elle soit très diffé- 
rente de celle de l'homme. 

« Il ajoutera qu'encore que d'ordinaire l'on n'attribue l'âme 
qu'aux plantes, aux bêtes et aux hommes^ cela n'empêche pas 
que plusieurs philosophes ne croient que tant que les métaux et 
les pierres sont dans leurs mines, on leur en doit attribuer 
une qui leur soit propre et particulière et qui, étant une âme à 
sa manière^ fasse que ces corps soient censés vivants; il ajoutera, 
dis-je, qu'il lui pourra aussi être permis d'en attribuer de môme 
une à la terre qui lui soit particulière et qui fasse qu'elle soit 
censée vivante ^. 

1. « Quod spectat ad animam (mundi) videri de voce controversia 
potest. » (Gass., II, p. 3.) 

2. « Quippe quœ reipsa nihil aliud sit quam forma velu tirevinciens cohi- 
bensque intra ambitum omnes globi partes, ac tam prsesertim hetero- 
geneas, colluctantesque inter se; quam principium ad quod referri tôt 
spontaneorum viventium generaliones valeant. » (T. II, p. 3.) 

3. « Cur non possit quoque attribuenda videri Terrœ, sciiicet specialis 
ac sui generis (anima), ob quam censeri vivens possit. » (/d.) 



.i"ll-a 



LE MONDE EST-IL ANIMÉ? 114 

«D'ailleurs, n'est-il pas vrai que les facultés et les fonctions 
de r aimant, lors même qu'il est hors de la mine, sont telles 
qrfencore qu'elles ne puissent pas être rapportées à la végé- 
tation, au sentiment et au raisonnement pris de la manière qu'on 
les prend d'ordinaire, elles sont néanmoins trop nobles et trop 
excellentes pour les rapporter à une nature entièrement inanimée 
etprivéede sens. Cela étant, pourquoi ne se pourrait-il pas faire 
que la terre ne fût pas absolument inanimée ou destituée de 
tout sentiment, du moins d'une espèce de sentiment distinct du 
sentiment ordinaire? Quelle répugnance y a-t-il qu'il y ait dans 
la terre un genre de vie et de connaissance que nous ne puissions 
pas atteindre par notre intelligence? Notre condition est trop 
différente de celle de la terre, pour que notre mode de connais- 
sance ne soit pas d'un genre tout à fait autre que le sien *. » 

Rapprochons enfin de ces citations ce passage non moins 

explicite que cite Bernier en le soulignant * : « J'ai toujours eu, 

dit Gassendi, beaucoup de peine à ne pas me persuader qu'il n'y 

eût pas une certaine force répandue dans toute la terre qui, 

comme une espèce d'âme, en liât et attachât ensemble les parties ; 

car qui est-ce qui n'admire pas la résistance que font les choses 

pesantes lorsqu'on les veut séparer de la terre, et le désir, la 

pente, l'inclination qu'elles ont à y retourner lorsqu'on les en a 

séparées? Ne dirait-on pas qu'elles auraient quelque espèce de 

sentiment et de connaissance, que, naturellement instruites, 

elles connaîtraient que leur bien et leur conservation consiste à 

être jointes à leur Tout et qu'elles y retourneraient portées par 

cette connaissance, de même qu'un animal retourne à sa maison 

^^ il sait qu'il sera bien, et qu'il trouvera sa pâture et son 

eûtpetien, ou de même qu'il se porte au boire et au manger, 

quand il a faim et quand il a soif? Ou, si vous voulez changer 

^'idée, ne dirait-on pas que la terre, de même que tout autre 

1. • Id aulem si ita se habeat, quidni Terrœ quoqiie competere possit 

Dalura non inanimis, neque expers omnis, saltcm distincti a vulgaribus, 

sensus?... Ecquid répugnât esse in Terra genus viiœ et cognitionis, quod 

nobis assequi non liceat? Ut in nobis enim et ex nobis acari ita gignitur, 

utsit vivens a nobis distantissimum, et cognitionis a nostra alienissimœ; 

ita nihil videtur obstare quo minus nos ipsi in Terra, et ex terra geniti 

viventia simus, quorum conditio a conditione vitœ Terrae quam maxime 

distet; et omnis nostra conditio alterius prorsus sit generis ab eo, quo 

potest Terra poiiere. >* (Gassendi, t. II, p. 3.) 

2. Dernier, 2° édition, t. II, p. 93 et sq. 



112 PHYSIQUE 

animal, aurait une inclination à sa propre conservation et q 
connaissant que la séparation de ses parties lui serait pe:: 
nicieuse , elle rempêche autant qu'elle le peut, tenant s 
parties liées et serrées ensemble et les attirant, ou ramenant - 
elle quand quelque force les en a séparées, soit que cette espèce 
d'attraction se fasse par de certains rayons magnétiques, qui 
comme autant de petits crochets ou de petites mains impercep- 
tibles, les ramènent, soit qu'elle leur renvoie quelque chose qui^ 
excitant et réveillant en elles le sentiment naturel qu'elles ont,, 
les porte à se mouvoir vers elle, à la manière d'un animal qui 
se porte vers le pain ou la viande dont il a reçu l'espèce *. » 

Nous revenons donc ici, par un détour, à notre point de 
départ. Comme les platoniciens et les stoïciens, Gassendi admet 
une âme du monde et ne pense pas pouvoir, sans elle, expliquer 
la vie qui circule de toutes parts. Cette âme est non seulement 
pour lui, une force qui relie entre elles les diverses parties de 
rUnivers, elle est encore une force douée de sentiment et de 
connaissance. Sans doute cette connaissance et ce sentiment 
diffèrent de ceux de l'homme, mais le soin même qu'apporte 
Gassendi à marquer ces différences nous laisse mieux entrevoir 
quelles conclusions lui paraissent les plus probables. Quand il 
parle de cette sensibilité qui ne sent pas, de cette intelligence qui 
ne connaît pas comme nous sentons et connaissons nous-mêmes, 
l'on croirait entendre l'un des précurseurs de ces théories con- 
temporaines dont le succès a été si brillant et qui attribuent au 
monde une sorte de sub-conscience ou de supra-intelligence^ sans 
laquelle rien de ce qui se produit ne serait intelligible. — Toute- 
fois, là s'arrête la ressemblance, car cette âme du monde, Gassendi 
la conçoit comme corporelle et créée par Dieu; loin de se 
suffire à elle-même, elle suppose une cause extérieure et trans- 
cendante qui Texplique. Comment se fait-il maintenant qu'étant 
corporelle, c'est-à-dire composée d'atomes comme tout le reste, 
elle puisse ainsi accomplir des fonctions qui d'ordinaire parais- 
sent ne pouvoir être attribuées qu'à une âme simple et incor- 
porelle? C'est là un nouveau problème que nous étudierons 
avec lui en parlant de la nature même de l'âme *. 

1. Bernier, 2" édit., t. II, p. 94, 4, 5. Voir également, dans Gassendi : 
Sint ne sidéra animata? t. I, p. 522 et sq.; De ghbo Telluris, id,, t. II 
p. 3, 128, 135; De sensu, id., p. 329 et sq. ' 

2. Voy. plus loin, 3» partie, ch. i. 



LE MONDE EST-IL ANIMÉ? 413 

IL — Ces considérations sur la nature du monde nous amè- 
nent naturellement à rechercher quelle en est l'origine et quelle 
en est la fin. Suivant Parménide, Mélissus, les Ghaldéens, Pytha- 
gore, voire Platon, le monde n'aurait point eu de commen- 
cement et serait éternel : cette opinion est également celle 
d'Aristote. Suivant Empédocle, au contraire, Heraclite, Anaxi- 
mandre, Anaximène, Anaxagore, Archélaûs, Diogène d'Apol- 
lonie, Leucippe, Démocrite, Épicure, Zenon et les stoïciens, il 
aurait eu un commencement. « Il nous est absolument impos- 
sible, disent les défenseurs de la première opinon, de savoir si 
les œufs ont existé avant les oiseaux ou les oiseaux avant les 
œufs, puisqu'on ne peut concevoir l'existence des uns sans 
l'existence des autres. C'est pourquoi, pour rendre compte des 
choses qui ont été, qui sont ou qui seront dans le monde qui 
dure toujours, il est arbitraire de recourir à un principe pre- 
mier : il suffit d'admettre comme un cercle infini des choses 
qui engendrent et des choses qui sont engendrées, de telle sorte 
que chacune d'elles soit à la fois cause et efi'et ^ » Quant aux 
partisans de la seconde hypothèse, ils admettent tous l'éternité 
de la matière et attribuent l'origine du monde soit à un con- 
cours aveugle des premiers principes, soit à une suite fatale 
des lois qui régissent l'Univers. 

Il est une troisième hypothèse qui se rapproche de la précé- 
dente, car elle admet que le monde a eu un commencement, 
mais qui s'en écarte en ce qu'elle nous représente le monde 
comme créé par Dieu, sans aucune matière préexistante*. ^ 
Gassendi, dans une longue discussion que nous retrouverons plus 
tard en théodicée, examine chacune de ces hypothèses et s'ef- 
force de prouver que la considération de l'Univers et la Raison 
naturelle nous conduisent logiquement à nier l'éternité du 
monde et à lui reconnaître un ordonnateur. 

Et d'abord, l'ordre et l'harmonie qui s'off'rent à nous dans 
toutes les parties et dans tous les mouvements de l'univers nous 
paraissent, dit-il, inintelligibles sans un agent souverainement 

1. Gass., 1. 1, p. 162. 

2. « Quippe tametsi scriptura qiioque factum mundum dicat ex invisa 
materia, placet tamen interpretatio, qua materia hœc dicitur in visa, quia 
nullasit; uti etiam, dum legimiis sœcula Dei verbo aptata, ut ex invisibi- 
libus visibilia fièrent, videtur idem esse dicendum, quatenus nîhil esse 
potest nihilo ipso invisibilius. » (Id,, 163.) 

Thomas. — Gassendi. 8 



414 PHYSIQUE 

intelligent et sage. Le hasard et la Fortune, auxquels on les 
attribue, ne sont que des mots creux et vides de sens qui mas- 
quent mal notre ignorance. Mais alors, « si cet ordre a été établi 
par quelque cause, n'en résulte-t-il pas qu'il n'est pas éternel? 
Qui dit établissement, dit action qui se fait en quelque temps : 
une chose éternelle, au contraire, ne devient pas, elle n'est pas 
établie à un moment donné ; ce qu'elle est, elle l'a toujours été 
et le sera toujours, se bornant pendant la longue série des 
siècles à persévérer dans son être ^ » 

En second lieu, si le monde n'a pas eu de commencement, 
comment se fait-il que les sciences et les arts qui se perfec- 
tionnent de jour en jour ne soient pas plus prospères et que 
l'histoire, au delà d'une époque relativement récente, ne nous 
fournisse aucun renseignement? — Suivant Aristote et Platon, 
mille causes expliqueraient ces faits : les migrations des peuples, 
les épidémies, les guerres, les tremblements de terre et tous les 
bouleversements du sol qui, en changeant la face des choses et 
les mœurs des hommes, ont enrayé le progrès et fait perdre le 
souvenir du passé. — Lucrèce considère, au contraire, l'existence 
de ces troubles comme incompatible avec l'éternité du monde. 
Le temps, chaque jour, comble les vallées et abaisse les mon- 
tagnes, tend par conséquent à tout niveler : d'o.ù vient donc que 
ce travail ne soit point encore achevé? Il se produit bien quel- 
quefois des tremblements de terre qui créent de nouvelles mon- 
tagnes et de nouvelles vallées, mais ces faits sont fort rares et 
insuffisants à lutter contre l'action continuelle des pluies et des 
fleuves qui emportent sans cesse avec eux la terre dans les eaux. 
Enfin, il faut remarquer que les migrations des peuples se font 
lentement ; que les guerres et les cataclysmes ne détruisent pas 
les nations entières; le souvenir des choses anciennes n'aurait 
donc pas dû périr entièrement et la tradition nous l'aurait con« 
serve. 

Examinons maintenant de plus près l'argument d'Aristote; 
on peut le résumer ainsi : Le temps est éternel ; or, le mouve- 
ment qui en est le nombre ou la mesure doit être éternel égale- 
ment, de même que le mobile où il réside : donc le monde est 
éternel. Quant à l'éternité du mouvement, Aristote la démontre 

1. Gass., I, p. 163, 



LE MONDE EST-IL ANIMÉ? 115 

de \a matière suivante : « S'il y a eu un premier mouvement, 
comme tout mouvement suppose un mobile, ou ce mobile a été 
engendré ou il est éternel, mais néanmoins en repos, à cause de 
quelque obstacle : or, dans les deux cas, il s'ensuit une absur- 
dité. Car s'il est engendré, c'est par un mouvement et ce mou- 
vement sera par conséquent antérieur au premier mouvement; 
s'il a été en repos éternellement, l'obstacle n'a pu être levé sans 
le mouvement lui-même et ce mouvement encore se trouvera 
antérieur au premier mouvement produit *. » Ce qui implique 
contradiclion. Notons que le mouvement dont parle ici Aristote 
est celui du monde céleste par lequel s'expliquent tous les 
autres. 

A ce raisonnement Gassendi oppose deux objections princi- 
pales. La première, c'est qu'on peut concevoir le temps autre- 
ment qu'Aristote, à savoir comme une chose tout à fait indé- 
pendante du mouvement : qu'il y ait du mouvement, ou qu'il 
n'y en ait pas, le temps reste toujours le même; dès lors, de 
l'éternité du temps on ne saurait logiquement déduire l'éternité 
du mouvement et du monde. La seconde, c'est qu'on ne saurait 
légitimement supposer « que rien ne soit premier que par le 
mouvement physique »; il y a la vertu infinie de la cause 
suprême, Dieu, qu'on oublie. 

Plus spécieuses sont les preuves suivantes en faveur de l'éter- 
iiilé du monde. La perfection des substances séparées vient en 
partie de ce qu'elles meuvent l'univers et ce qu'il contient ; mais 
^ l'univers n'était pas éternel, cette perfection ne leur appar- 
^endrait pas, car alors elles resteraient oisives. Pour ce qui con- 
cerne spécialement le premier moteur, on ne pourrait dire de lui 
1Q*il est immobile et immuable et qu'il demeure identique à lui- 
Dûême, si le monde avait commencé d'être, car alors son action 
nWait pu toujours s'exercer. Il s'ensuivrait même que Dieu et 
la nature ne feraient pas nécessairement le meilleur, puisque 
raelion créatrice ne se serait produite qu'à un moment du 
temps. Quant k la question de savoir si les oiseaux ont précédé 
les œufs ou les œufs les oiseaux, elle n'a plus sa raison d'être 
quand on admet que le monde n'a pas eu de commencement; il 
suffit d'y répondre avec Censorinus : « Puisqu'il est évident que 

1. Gass.^ t. Il, p. 167. 



116 PHYSIQUE 

les hommes engendrés par leurs parents se vont multipliant san 
cesse par une procréation successive de père en flls, les homm 
doivent avoir toujours existé, et toujours avoir été engendré 
ainsi, sans que leur espèce n'ait jamais eu d'origine. » 

Gassendi répond que rien ne s'oppose à ce qu'on rattache tou 



les mouvements à un premier moteur, en ce sens que ce mo — 
teur a créé tous les mobiles et leur a imprimé la force par- ' 
laquelle ils se meuvent. De plus, il ajoute qu'une substanc^^ 
aépatée ne laisse pas d'être un acte parfait, lors même qu'elle 
ne mouvrait pas actuellement les cieux ; « d'autant plus que, si 
cette substance est Dieu même, rien ne lui peut être ajouté ou 
ôté : le monde et le mouvement du monde lui étant une pure 
relation ou, comme on dit ordinairement, une dénomination 
extérieure. Enfin, Dieu, en créant le monde et en le créant dans 
un temps, non dans un autre, a fait ce qui était le meilleur, car 
il n'était pas possible qu'une chose lui plût qui ne fût pas 
excellente ^ » 

Il nous faut donc conclure que si Dieu est la cause du 
monde; que si de toute éternité son entendement en a conçu 
l'idée, comme le pensent les platoniciens, rien ne pouvait le 
contraindre à réaliser cette idée éternellement : sa liberté n'a 
d'autres limites que celles de sa sagesse, dont les desseins nous 
sont inconnus. 

Il resterait à se demander depuis quand le monde est créé; 
mais sur un tel sujet nous en sommes réduits à des conjec- 
tures invérifiables, partant sans valeur. 

III. — Nous trouvons, sur la fin comme sur l'origine du monde, 
deux opinions diamétralement opposées. Tous ceux qui soutien- 
nent qu'il n'a point commencé, soutiennent également qu'il 
n'aura point de fin; tous ceux, au contraire, qui pensent qu'il a 
été créé, pensent aussi qu'il finira un jour. 

En faveur de cette dernière opinion qu'il adopte, Gassendi 
reproduit, en les commentant, les arguments d'Épicure et de 
Lucrèce. En premier lieu, de ce fait seul qu'un être a été créé, 
nous disent-ils, on peut conclure qu'il périra. En effet,. pour- 
quoi, ayant trouvé une cause pour le produire, n'en trouverait-il 
pas une pour l'anéantir? Ces causes d'ailleurs sont des plus nom- 

1. Gass., I, 168. 



LE MONDE EST-IL ANIMÉ? 117 

brenses, en lui et hors de lui. — En lui, c'est le mouvement 
continuel des atomes qui tendent à recouvrer leur liberté. — Hors 
de lui, cVst le vide qui permet aux éléments des corps de se 
dissocier en leur offrant un asile ; ce sont tous les troubles dont 
nous avons parlé et qui doivent en hâter la ruine. 

En second lieu, en voyant que toutes les parties du monde 
sont sujettes à la corruption, ne sommes-nous pas autorisés à 
penser qu'il en est de même du tout qu'elles composent? Tout 
ce qui existe, depuis le rocher jusqu'à Thomme, depuis le grain 
de sable jusqu'aux chefs-d'œuvre de l'art, se désagrège et périt; 
comment le monde, lui-même, ne se désagrégerait-il pas à son 
tour? — On pourrait répondre que ces alternatives de géné- 
rations et de corruptions sont le propre des êtres particuliers, 
non de tous les êtres pris dans leur ensemble, et qu'il en est du 
monde comme de la cire qui peut recevoir des impressions diffé- 
rentes en restant la même. — Mais alors, l'argument de Lucrèce 
s'offrirait à nous sous une nouvelle forme et nous dirions que 
'a même nécessité qui cause la destruction d'une partie, peut 
causer celle de deux, de trois, de mille, de toutes enfin; partant 
?Qe rien ne s'oppose à ce que nous admettions la possibilité 
"Une dissolution totale et d'un renouvellement général du 
'ûoude, bien que nous n'ayons observé que des renouvellements 
P^Miels. De ce qu'une chose n'arrive ni fréquemment, ni facile- 
''^^O.t, on ne saurait inférer qu'elle n'arrivera jamais. En outre, 
'exemple de la cire est mal choisi, car il ne se fait de change- 
ments en elle que par des causes externes, tandis que la ruine du 
monde peut venir d'une cause intérieure, à savoir l'agitation 
Perpétuelle des atomes. Ainsi, même en admettant que les élé- 
ïûents matériels ne naissent ni ne périssent, il faut admettre, 
comme possible, une perturbation générale qui change complè- 
tent Paspect du monde. 

C'est donc avec raison que Lucrèce nous dit que « les portes 

delà mort et de la dissolution ne sont fermées ni à la masse 

entière de la terre, ni aux eaux profondes de la mer, ni au ciel, 

ni au soleil, mais qu'elles leur sont ouvertes comme de grands et 

vastes gouffres toujours prêts à les engloutir » : 



Haud igitur lethi perclusa est janua cselo, 
Nec Soli, Terrœque, nec altis sequoris undis, 
Sed patet immani et vasto respectât hiatu. 



118 PHYSIQUE 

Quelques théologiens cependant ont pensé qu'une telle opinioi 
était contraire à l'idée que nous nous faisons et que nous devon 
nous faire de Dieu, car, quelle que soit la cause prochaine de 1&. 
fin du monde, il faut toujours remonter jusqu'à Dieu qui !*&. 
créée. Or, n'est-il pas indigne de la sagesse et de la bonté divine 
de détruire un ouvrage si parfait et si beau? Que penserait-o 
de l'architecte qui réduirait en pièces le chef-d'œuvre qu'il a 
construit? — Notre tort, répond Gassendi, est de vouloir au sujer 
de l'homme raisonner comme au sujet de Dieu; nous oublion 
trop qu'il peut se proposer des fins qui échappent à notr 
intelligence; que sa sagesse et sa bonté sont incompréhen 
sibles. — Si Dieu détruisait ce qu'il a fait, ajoute-t-on, c'es 
qu'alors il se repentirait d'avoir créé. — Pourquoi se repenti- 
rait-il, lui qui a pu vouloir, en appelant le monde à l'être, qu'il 
durât tant de siècles et pas davantage? -— Mais alors il serait 
sujet au changement? — Pourquoi encore? Puisque tout le chan- 
gement se trouverait dans le monde et non dans la volonté de 
Dieu qui a pu décider, de toute éternité, que le monde serait 
sujet à changer, même à disparaître. — Pourquoi enfin l'a-t-il 
crée ainsi et non éternel? — Ici nous ne pouvons faire qu'une 
réponse : Parce qu'il Ta jugé bon. Les secrets de Dieu sont im- 
pénétrables; il n'y a qu'une intelligence infinie qui puisse com- 
prendre une puissance et une sagesse infinies. 

Nous pouvons donc affirmer que le monde aura une fin; 
pouvons-nous savoir si cette fin est proche ou éloignée? — Nom- 
breuses ont été les hypothèses proposées par les philosophes à 
ce sujet; bornons-nous à remarquer que ces hypothèses sont 
invérifiables et qu'elles valent ce que valent toutes les prédic- 
tions de l'astrologie : il serait donc puéril d'y attacher une im- 
portance qu'elles ne sauraient avoir *. 

i. Voir Théodicée : Des rapports de Dieu et du monde. 





DEUXIÈME PARTIE 



DE L'AME SENSITIVE 
ET DE L'AME RAISONNABLE 



Après avoir étudié les propriétés natarelles et vitales des 
choses, étudions les facultés plus complexes par lesquelles elles 
sentent et connaissent. Cette partie de la doctrine de Gassendi, 
la plus remarquable assurément, est peut-être ausssi la moins 
remarquée, malgré les tentatives de réhabilitation qui ont été 
faites à plusieurs reprises par ses historiens. La faute en est, 
croyons-nous, moins à Gassendi qu'à ces historiens eux-mêmes, 
car s'ils ont apporté tous leurs soins à nous montrer le spiritua- 
lisme de leur maître et à réfuter les accusations de sensualisme 
élevées contre lui, ils ont trop négligé de mettre en relief les 
analyses psychologiques si Ones et si judicieuses qu'il nous a 
laissées; ses aperçus ingénieux et féconds, sa méthode toujours 
rigoureuse et sûre. Ici encore, le meilleur moyen de plaider 
la cause de Gassendi sera de le laisser parler lui-même, ou 
plutôt de résumer fidèlement sa pensée en la dégageant des déve- 
loppements un peu longs et touffus qui parfois l'enveloppent et 
l'obscurcissent. Nous verrons ainsi que, certainement, aucun 
philosophe du xvii* siècle n'a aussi bien connu l'âme humaine; 
qu'aucun n'en a analysé les facultés avec autant de sagacité 
pénétrante; qu'aucun n'est plus rapproché des psychologues 
contemporains. Une seule chose dans cette étude a nécessaire- 
ment vieilli : ce sont les hypothèses physiologiques auxquelles 
Gassendi a recours pour expliquer le mécanisme de nos pensées 
et de nos sentiments, mais ses analyses psychologiques n'en 
conservent pas moins toute leur valeur. 



v- 



CHAPITRE PREMIER 



DE LA SENSIBILITÉ 



De la sensibilité en général. — I. Limites de la sensibilité ; de la sensi- 
bilité dans les êtres inférieurs. — II. 1. De la sensibilité dans ranimai; 
ses caractères : elle suppose Tactivité, est interne et immanente. — 

2. Conditions générales de la sensibilité; siège où elle réside. — 

3. Nature de la sensibilité. — III. Fonctions de la sensibilité ou des 
sens. — 1. Données des sens. — 2. De la localisation des sensations. — 
3. De la vision binoculaire. — 4. Erreurs des sens. — IV. Conclusion. 

A la source de toutes nos opérations mentales se trouve la 

sensibilité. Sentir, dans le sens le plus général qu'on attache à 

'^e mot, c'est, pour un être, percevoir ou appréhender l'objet 

|ui le meut en agissant sur lui. Nous dirons ainsi que le fer sent 

ou perçoit Taimant qui l'attire. 

Dans un sens plus restreint, sentir est synonyme de connaître *. 
Il y a alors dans la sensibilité, ou plutôt dans son acte, un élé- 
ment nouveau, un élément intellectuel et représentatif. Toute- 
fois, dans un cas comme dans l'autre, la sensibilité ne peut 
s'exercer, comme nous le montrerons bientôt, que s'il y a action 
d'uH corps sur un autre corps, de quelque manière que ce soit : 
c'est là ce qui nous explique pourquoi on se sert du même mot 
pour désigner ces deux faits. 

I. — Cette distinction établie, le premier problème que Gas- 
sendi se pose est celui-ci : Pouvons-nous concevoir, même dans 

1. Prœnotandum est sensum accipi primum universe pro quacumque 
facultate rei cuilibet naturaliter insita ad percipiendum aliquid, cujus 
perceptione, seu mavis, apprehensione moveatur. Intelligendum autem est 
istam perceptionem seu apprehensionem vix quicquam difTerre a cogni- 
tione generaliter sumpta... an vero ista perceptio, seu apprehensio ferri 
appellari debeat cognitio, annon? quœstio erit de«omine. (Gass., II, 328.) 






DE LA SENSIBILITÉ 121 

les êtres inférieurs, la simple appréhension dépourvue de toute 
connaissance ? — Problème qui n'est autre que celui des limites 
mêmes de la sensibilité. Or, Gassendi n'hésite pas à répondre 
par la négative en accordant la sensibilité même aux minéraux. 
En effet, dit-il, nous ne craignons pas d'affirmer que l'animal 
qui est attiré par la nourriture a le sentiment de la modification 
qu'il subit ; mais, est-ce que le fer n'est pas également attiré 
par l'aimant? Est-ce que la plante ne tend pas ses racines vers 
les sues qu'elle peut s'approprier pour se nourrir, se développer 
et fleurir? N'y a-t-il pas dans ces mouvements une analogie 
frappante avec ceux que nous constatons dans les animaux 
et que nous appelons haine ou amour? *. — A des effets 
semblables, il faut des causes semblables : donc, si dans un cas 
on croit devoir admettre la sensibilité, il parait logique de 
l'admettre dans l'autre. On peut même aller plus loin et sup- 
poser avec vraisemblance que toute sensation ou perception est 
non seulement connaissance, mais encore, en quelque manière, 
phantaisie ou imagination '. Pourquoi ne pas accorder que le 
fer, à la suite de l'impression qu'il en a reçue, imagine l'aimant 
comme une chose 'qui lui convient et qui, en s'unissant à lui, 
doit contribuer à son bien? 

On objecte qu'il est ridicule d'admettre ainsi dans le métal un 
pouvoir de se représenter et d'imaginer les objets, et un organe 
propre à cette fonction. — Faible argument et qui n'aurait de 
valeur que si on attribuait au fer une imagination trop parfaite. 
Mais rien ne s'oppose à ce que nous concevions une espèce 
d'esprit naturel, diffus et répandu dans toute la substance 
métallique, analogue — bien que d'un ordre inférieur — à 
celui qui est dans le ver dont les parties séparées vivent encore 
et se reforment. A cet esprit appartiendrait la faculté d'ima- 
giner, mais une faculté restreinte, capable de connaître simple- 

1. Quapropter nisi ipsam quoque apprehensionem appellare sensum, co- 
gnitionemque placuerit, re tamen ipsaidem fît, ac in animalium amore vel 
odio, et dum ad cibum congruum moventur, illumque usurpant, atque 
ita de cseteris. (II, 328.) 

2. Quamvis perceptio sive apprehensio, quse mereatur dici sensus et 
cognitio esse quoque species phantasiœ, imaginationisye debere videatur, 
concedunt illi reipsa esse ; et rêvera ferrum ex facta in se a magnete 
impressione, imaginari magnetem, ut rem sibi congruam, ac ejusmodi, 
ut bene sibi cum ipso sit, neque commotis sui partibus, quietem, nisi in 
coiyunctione cum illo reperiat. (II, 32S.) 



122 DES FACULTÉS DE L'AME 

ment ce qui est utile au fer; par exemple, ne disons-nous pas, 
par comparaison avec l'homme, que Thuître imagine, parce 
qu'elle recherche ce qui lui est utile? Pourquoi ne dirions-nous 
pas, par comparaison avec Thuître, que le métal imagine aussi, 
puisqu'il recherche non ce que recherche l'huître, mais certains 
objets déterminés? — Ces considérations générales auxquelles 
nous avons fait allusion déjà, par anticipation, sont la confir- 
mation même des théories de Gassendi sur l'animation de la 
terre. Elles nous prouvent de nouveau qu'il ne concevait pas 
l'ensemble des choses comme une massse inerte, froide, indiffé- 
rente, mais bien comme toute imprégnée de vie, de conscience, 
de sentiment et pouvant de la sorte s'associer à l'œuvre finale 
conçue et voulue par la cause première de toutes choses. 

IL — Chez les animaux, la sensibilité est beaucoup plus facile 
à analyser, ses effets étant plus précis et plus saillants. On la 
définit d'ordinaire par cette proposition tautologique : « la 
faculté de percevoir des objets sensibles. » — Sentir, alors, c'est 
voir, entendre, toucher, goûter... c'est percevoir des sons, des 
couleurs, des odeurs... Tous ces actes ne se produisant pas chez 
les êtres inférieurs, il en résulte qu'on peut considérer la sensi-, 
bilité, ainsi entendue, comme le caractère distinctif qui sépare 
l'animal des minéraux et des plantes. 

1. Quand on l'examine en elle-même, remarque Gassendi, la 
sensibilité nous apparaît d'abord comme un des modes de l'ac- 
tivité, comme un pouvoir de mouvoir et d'agir. Dire avec Aris- 
tote qu'elle est purement passive, c'est en méconnaître la vraie 
nature. Sans doute elle est passive en ce sens qu'elle reçoit et 
subit l'impression du dehors; que les espèces émises par les 
objets extérieurs agissent sur elle, malgré elle, mais ces faits 
sont uniquement les causes occasionnelles de la sensation; pour 
que celle-ci se produise, pour qu'il y ait perception des espèces 
et connaissance de leurs objets, il faut que la sensibilité réagisse 
contre l'impression reçue et se tende vers l'objet qu'elle perçoit. 
C'est précisément parce que cette réaction ne se produit point, 
que tant de perceptions n'ont point lieu, par exemple, dans 
l'inattention. La raison de la sensibilité réside donc dans la 
vertu motrice des atomes * . 

i. Facultas universe sumpta non videtur aliud a vi motrice corpuscule- 



DE LA SENSIBILITÉ 1S3 

En second lieu, la sensibilité a pour caractères principaux 
d'être interne et immanente, nous dirions aujourd'hui subjective. 
Son action, sa fonction propre ne dépassent pas les limites du 
sujet sentant : elles commencent, grandissent et s'achèvent en 
lui. Quand nos autres pouvoirs s'exercent, ils modifient leur 
objet; ici nous sommes seuls modifiés *, notre action est imma- 
nentèy non transitive. Percevoir, appréhender, connaître, en un 
mot sentir l'objet qui agit sur elle : telle est Tunique fonction 
de cette faculté. 

2. Pour qu'elle entre en exercice et qu'il y ait sensation, plu- 
sieurs conditions sont requises. 

La première, c'est qu'il y ait impression faite sur l'organe des 
sens: que cette impression se fasse d'une manière directe, comme 
il arrive quand nous touchons un objet avec la main; ou qu'elle 
se fasse d'une manière indirecte, par l'intermédiaire d'espèces 
sensibles, comme il arrive quand nous percevons par l'ouïe, la 
vue ou l'odorat. En effet, comme nous l'avons remarqué déjà, 
il n'y a point d'action à distance et une force ne peut en modi- 
fier une autre que par contact. 

Il faut, en second lieu, que l'impression reçue soit transmise 
au cerveau par les nerfs. Le rôle des nerfs est ici prépondérant ; 
pour bien s'en rendre compte, il faut se les représenter comme 
formés de tuniques superposées et constituant comme autant de 
petits canaux où résident et se meuvent les esprits animaux qui, 
semblables à un souffle, vont de la périphérie au centre et du 
centre à la périphérie. Dès lors « comme le nerf ne peut être 
touché et pressé que l'esprit ne le soit aussi; cet esprit sans que 
les particules qui l'avoisinent ne le soient également et, de 
proche en proche, sans que le cerveau où il aboutit ne soit 
modifié, il en résulte que la faculté de sentir est mue par cette 

rum, prout ex certo inter se situ ad habendum talem motionem non 
aliam comparata sunt, ideo sensum esse movendi sive agendi fucultatem. 
(II, 329.) 

1. Non est rêvera sensio ex génère earum actionum, quas transeuntes 
vulgo appellant..^, sed e.^ génère earum est quas immanentes Dominant; 
rêvera enim sensus functio non excedit, evagaturve extra ipsummet prin- 
cipium, quod sentît, verum in ipso, ut incipit, ita persévérât ac cessât. — 
Sensus una est simplexque functio, ut rem appositam percipiat, seu 
appréhendât, seu cognoscat, uno verbo sentiat, nihil vero aliud. (II, 329.) 
Tout ce passage, assurément important, n'est môme pas résumé dans la 
traduction de Bernier. 



124 DES FACULTÉS DE L'AME 

espèce de rebondissement et qu'elle perçoit, appréhende, con- 
naît et sent *. » 

L'expérience nous prouve que, si une seule de ces conditions 
vient à faire défaut, la sensation ne se produit pas. Nous avons tous 
constaté que nous ne percevons pas les objets qui sont devant 
nos yeux lorsque nous sommes distraits; qu'en dormant, nous 
ne nous rendons pas compte du bruit qui se fait à nos côtés; 
que, dans la paralysie, toute excitation de TorgCLne atteint par 
la maladie nous reste inconnue; que, dans Tévanouissement ou 
la méditation profonde, nous restons insensibles à ce qui nous 
entoure. 

De ces remarques ressortent deux conséquences importantes 
que Gassendi met bien en lumière. La première, c'est que la 
sensibilité n'appartient pas en propre à l'organe du sens : s'il en 
était autrement, nous ne pourrions comprendre pourquoi toute 
modification organique n'est pas suivie de sensation. On dit 
quelquefois, il est vrai, que l'organe sent ; mais c'est une pure 
question de mots, car il est certain que la sensation ne peut se 
produire sans Tintervention du corps : elle résulte à la fois du 
corps et de l'àme , ou mieux de l'organe qui est partie du corps 
et de la faculté qui est partie de l'âme ; ces deux parties agissant 
en commun. — La seconde conséquence, c'est que la sensibilité 
ne réside pas, à proprement parler, dans l'organe où nous loca- 
lisons la sensation : dans l'œil, l'oreille, la main, par exemple; 
mais bien dans le cerveau. Si parfois, cependant, nous la situons 
dans l'organe du sens, nous entendons simplement marquer par 
là l'étroite union où il se trouve avec le cerveau, dont il est pour 
ainsi dire la continuation. C'est là ce que nous font comprendre 
les anciens philosophes lorsqu'ils disent : l'esprit voit, entend,etc., 
et non pas l'œil voit, l'oreille entend. L'œil et l'oreille ne sont 
que des instruments au service de la sensibilité. 

3. Après avoir ainsi analysé les caractères et les conditions 
de la sensibilité et découvert, grâce à ses analyses, l'endroit 
précis où elle réside, Gassendi complète son élude générale sur 
cette faculté en recherchant qu'elle en est la nature. Toute 
son argumentation tend à établir : 1® que la sensibilité n'appar- 
tient pas à rame tout entière, mais simplement à une partie de 

1. De organis sensus, II, 328 et sq., et de sensuum percipiendi modo, 
339 et sq. 



DE LA SENSIBILITÉ 128 

rêtme; 2° que la substance qui la compose n'est pas simple, mais 
composée *. 

La raison principale qui le porte à refuser la sensibilité à Tâme 

tout entière est tirée de ce principe déjà défendu par les anciens: 

qu'une substance simple et identique ne peut accomplir qu'une 

seule espèce d'actions. Or, il est évident que l'âme accomplit des 

a.ctions différentes puisqu'elle a, outre la faculté sensitive, la 

faculté motrice et la faculté génératrice; il est évident encore 

cjue la sensibilité perd parfois quelques-uns de ses pouvoirs, 

ceux de voir, par exemple, et d'entendre, ce qui arrive fré- 

ciuemment dans la vieillesse. En serait-il ainsi si l'âme n'était 

pas composée de substances hétérogènes, dont quelques-unes 

peuvent s'affaiblir ou même s'épuiser, tandis que d'autres se 

fortifient avec les années? 

Ce qui, maintenant, semble prouver que la sensibilité est 
constituée d'éléments différents et non d'une substance horao- 
sne, c'est que chaque sens ne nous procure qu'une espèce déter- 
inée de sensations : l'œil ne sert qu'à voir; l'oreille à entendre ; 
outre, ces sensations sont séparées entre elles non par une 
diCférence de degré, mais par une différence de nature : elles 
soxit spécifiquement distinctes. Il est donc naturel de supposer 
qix'à chaque espèce de sensation correspond une faculté propre, 
formée par une substance spéciale. Il y aurait ainsi autant de 
facultés que de sens, et chacune d'elles serait localisée à l'endroit 
précis du cerveau où aboutit le nerf qui la dessert. L'âme sen- 
sitive, dit Gassendi, pourrait dès lors être comparée « à un 
*ï"chitecte et chaque sens ou chaque faculté de sentir à chacun 
des ouvriers que l'architecte emploie pour faire son travail ». 

ni. — L'étude que Gassendi fait des sens n'est que la mise en 
^uvre et le contrôle des principes qu'il vient d'établir. Il passe 
successivement en revue le toucher, le goût, l'odorat, l'ouïe et 
la vue * et, à propos de chacun d'eux, recherche quel est son 

*• Gassendi, II, 330, 331. 

2. Bien qu'il n'étudie que les cinq sens généralement admis par les phi- 

osopij^g^ Gassendi fait remarquer qu'il ne serait point contradictoire d'en 

w.^^^-tre plusieurs autres. Pourquoi, par exemple, n'admettrait-on pas 



126 DES FACULTÉS DE L*AME 

organe, quelles conditions sont requises pour qu'il entre en 
exercice, quelle est sa fonction propre et quelles données il nous - 
fournit. 

Les très longues * explications qu'il nous donne sur les deux 
premiers points étant surtout physiologiques, n'offrent plus 
aujourd'hui pour nous qu'un intérêt secondaire; nous avons 
d'ailleurs indiqué déjà quelles conditions sont requises pour que 
s'exerce la faculté sensitive; plus neuves et plus instructives 
nous paraissent ses autres recherches sur les données et les 
fonctions de la sensibilité, recherches qui l'amènent à examiner 
les problèmes si vivement débattus de la localisation des sensa- 
tions, de la vision binoculaire et des erreurs des sens. 

Suivant Gassendi, chaque sens a un domaine propre et bien 
limité et, par conséquent, ne nous fait éprouver qu'un petit 
nombre de sensations élémentaires; à l'odorat et au goût, nous 
devons simplement celles de saveur et d'odeur; à l'ouïe, celles 
de son, et ainsi des autres. Lorsqu'un sens parait sortir de ces 
limites et nous renseigne plus complètement, c'est qu'alors il 
reçoit quelque secours étranger. C'est pour bien marquer ces 
différences que Gassendi distingue les sensibles propres, les 
sensibles communs et les sensibles par accident. Le sensible 
propre est toute qualité qu'un seul sens nous peut révéler, telle 
la couleur, tel aussi le son; le sensible commun, au contraire, 
toute qualité que plusieurs sens font connaître : telle la forme, 
telles encore l'étendue et la distance. Quant au terme de sensible 
par accident, il s'applique à toute qualité qui nous est révélée 
indirectement par un sens, bien que ce sens, pris en lui-même, 
ne puisse la percevoir. Ainsi, par la vue, nous jugeons qu'un 
objet est chaud ou froid, bien que les sensations de chaud et de 
froid ne soient point du domaine de ce sens. Ce jugement est dû 
évidemment au concours de la mémoire qui nous rappelle que, 
antérieurement, le sens de la vue et celui du toucher se sont 
exercés ensemble et que nous avons éprouvé simultanément la 
sensation de telle couleur et celle de froid ou de chaud. C'est 



nous-mêmes il en pourrait naître de nouveaux? Pourquoi les éléments 
qui constituent la faculté sensitive ne s'ordonneraient-ils pas d'une autre 
manière et, par des combinaisons, des enchevêtrements imprévus, ne 
produiraient-ils pas un sens dont actuellement nous n'avons aucune idée? 
1. Gass., II, 353-382. 



DE LA SENSIBILITÉ 127 

donc improprement que le sensible par accident est appelé sen- 
sible, car il n'est pas précisément perçu et senti, mais bien 
plutôt imaginé et conçu. 

Comment se fait-il maintenant que nous puissions localiser 
nos sensations qui, en définitive, se produisent toutes dans le 
cerveau, soit dans les organes, soit dans les objets ? — Voici 
Texplication que propose Gassendi* : « Cela peut venir, dit-il, 
de ce que la faculté ayant été mue par le rebondissement des 
esprits, se tourne vers Tendroit d'où vient l'impression et perçoit 
ou sent l'objet sensible à cet endroit et non où elle est elle- 
même. » Si nous localisons, par exemple, dans le pied la dou- 
leur occasionnée par une piqûre, c'est que « la faculté se tourne 
vers l'endroit d'où le rebondissement lui donne, pour ainsi dire, 
la nouvelle de la blessure ». — L'explication sans doute est 
loin d'être suffisante. Il reste toujours à nous dire pourquoi la 
sensibilité perçoit où elle n'est pas, ou plutôt objective et situe 
ses sensations à un endroit déterminé, l'endroit vers lequel elle 
s'est tournée, sans probablement l'atteindre. Gassendi comprit 
sans doute l'insuffisance de ces raisons, aussi revient-il plus 
lard sur ce même sujet et voici ce qu'il ajoute : « Ce n'est pas, 
certes, selon ce que nous avons dit ailleurs, que la perception 
de l'émotion ne se fasse ou ne s'accomplisse dans le cerveau ou 
dans la faculté imaginante, à cause de la continuation des nerfs 
et du rebondissement des esprits; mais ce qui fait que l'émo- 
tion est commode ou incommode et qu'ainsi le sentiment est 
agréable ou désagréable, cela est situé dans la partie même qui 
est pour cette raison ou flattée ou irritée et qui est, par consé- 
quent, comme chatouillée par le contact commode, ou adecte 
et désire, pour ainsi dire, d'être délivrée de l'incommode *. » — 
Comme le remarque Dernier et comme on l'a reproché à Gas- 
sendi, il semble que nous soyons ici en présence de deux juge- 
ments contradictoires : l'un qui place le siège de l'émotion dans 
le cerveau, l'autre dans l'organe. Si cependant nous nous rap- 
pelons les théories précédemment résumées sur l'animation 
générale, peut-être ne sera-t-il pas impossible de les concilier. — 

\. Causa esse polest, quod ipsa facullas resullu exposito mola eo cod- 
vertatur unde impressio advenit, ac sensibile illic, non vero iibi ipsa es 
adesse percipiat, ac sentiat. (II, 336.) 

2. T. II, p. 473. 



428 DES FACULTÉS DE L'AME 

« On ne prend pas garde, dit Bernier *, que si Gassendi fait 
résider la faculté sensitive, généralement prise, dans le cerveau, 
il n'exclut pas absolument la spéciale et n'en prive pas absolu- 
ment les parties '. — Comme il admet une espèce d'âme, de 
perception, de sentiment, dans les insectes coupés, il admet 
aussi que le pied, par exemple, étant animé, sent effectivement 
du plaisir ou de la douleur selon que le contact est rude ou 
poli. » Il y aurait donc comme une âme centrale se ramifiant 
dans tout le corps par une multitude de rayons toujours 
tendus, rayons sensibles et dont toutes les émotions, à peine 
éprouvées, seraient immédiatement ressenties, quand les organes 
sont sains, par le noyau où ils aboutissent. L'âme, en localisant 
une sensation, ne ferait donc que localiser dans une de ses par- 
ties qu'elle connaît, la modification subie. Que toute communi- 
cation entre une de ses parties et le centre soit interrompue — 
n'oublions pas en effet que l'âme est matérielle — et naturellement 
la sensation n'est plus perçue. — Quant aux illusions des amputés, 
elles s'expliquent facilement parla mémoire etl'babitude; l'âme 
continue à situer ses sensations où elle les localisait autrefois. — 
On peut expliquer d'une manière analogue la perception de la 
distance, perception qui est due à un travail de l'esprit s*exer- 
çant sur les données des sens. Sans la comparaison qui relève 
d'une faculté supérieure à la sensibilité, nous dit Gassendi à plu- 
sieurs reprises, la notion de distance nous resterait inconnue^. 

Le second problème intéressant que soulève Gassendi est, 
avons-nous dit, celui de la vision binoculaire. — Gomment 
expliquer qu'avec nos deux yeux, nous n'apercevions qu'un 
objet? — Les raisons que Gassendi nous donne de ce fait sont 
assurément ingénieuses et elles offrent ce grand avantage de 
pouvoir être facilement contrôlées par chacun de nous. — Il 
écarte d'abord les explications insuffisantes qui jusqu'à lui ont 
été proposées. Ainsi on allègue quelquefois, nous dit-il, que les 
espèces se confondent dans le parcours des nerfs optiques : pure 
hypothèse que rien n'autorise. — On prétend encore que les 
axes de l'un et l'autre œil se rencontrent, — mais on ne l'appuie 

1. Bernier, t. Vil, p. 476 et sq. 

2. NotanduEQ est debere quidem organum, sive sensorium esse anima- 
tum. (I, p. 335.) 

3. Gassendi, 11, 386 et passim. 



DE LA SENSIBILITÉ 129 

sur aucune preuve *. — Peut-être serait-il plus simple de s'ea 
tenir à Texplication suivante : si nous nous observons attenti- 
vement, nous ne tardons pas à constater que nous avons tous 
un œil plus fort que l'autre et que si nous regardons, les deux 
yeux ouverts, il n'y en a qu'un qui voie distinctement, l'autre 
étant, pour ainsi dire, en repos et n'apercevant que d'une 
irkanière confuse. — Ce fait admis, il est probable qu'encore 
<c qu'il soit reçu deux espèces du même objet dans les yeux, néan- 
rri oins comme celle qui est reçue dans celui dont Taxe est tendu 
^^Iplus forte, plus vive, plus distincte que l'autre, et qu'ainsi 
^lle fait plus d'impression sur la rétine, elle attire presque à soi 
t o>ute l'attention de la faculté ; de sorte que la faculté ne voyant 
mstinctement que par une seule espèce, et par une seule vision 
istincte, ce n'est pas merveille qu'elle ne voie qu'un objet,... 
'espèce faible et confuse qui est reçue dans l'autre œil, n'étant 
omptée pour rien... Joint qu'à proprement parler, Ton ne sau- 
«tdire que l'œil droit et l'œil gauche voient en même temps 
même objet, puisque leurs axes aboutissent à des endroits 
îfférents et éloignés... Cela étant, si nous voyons quelquefois 
1 *objet double, comme lorsque nous nous pressons l'un des yqux 
^*Jr le petit angle, cela vient de ce que la disposition de l'œil 
^ ^-anl changée et, par conséquent, l'espèce ou les rayons reçus dans 
^*i endroit extraordinaire de la rétine et qui n'est pas accoutumé 
^i endurci aux rayons, il arrive que l'impression qui se fait dans 
^®t endroit étant aussi sensible que celle qui se fait dans l'autre 
^*U dont l'axe est tendu, elle y excite et attire l'attention de la 
*^culié, laquelle étant par conséquent dirigée et tendue également 
^^ même temps vers deux endroits, deux espèces, elle voit le 
^^me objet doublement, par une double vision, ou, ce qui est le 
^ême, elle voit double *. » 

Après les explications qui précèdent, il est facile (ïappviui'utr k 
^ur juste valeur les critiques que souvent on élève contre les Hens ; 
cpand on les accuse de nous tromper, c'est qu'on se mépn;nd sur 
«HP véritable rôle. Le rôle des sens est en effet, simplement, de 
noua montrer les choses telles qu'elles sont par rapport k nous, 
'tutelles qu'elles sont en elles-mêmes. Ici nulle erreur possif>le; 

1* Voy. les explications de la m(*;aie difficuUé proposée par .Muli<;r, 
^^Dget Vannm» Psychologie allemande, Jtibot. 
^ Gasseodi, U, 396. — Beroier, VI, 224. 

TfelMUS. — GaMendi. *i 



130 DES FACULTÉS DE L'AME 

seulement il arrive que souvent nous affirmons que la réalité res- 
semble à Tapparence, c'est alors que nous nous égarons : mais 
s*il en est ainsi, c'est le jugement qu'il faut accuser, non les sens. 

IV. — En résumé, de toutes ces analyses il ressort que la sensi- 
bilité dont l'action est toute interne, subjective et immanente, est 
essentiellement distincte de nos autres facultés, bien qu'elle leur 
soit, comme nous le montrerons plus tard, étroitement unie; 
que, pour s'exercer, elle implique certaines conditions néces- 
saires : l'impression organique, la transmission au cerveau, l'ac- 
tivité de l'âme, sans lesquelles cette sensation ne pourrait se pro- 
duire ; que nos émotions sont spécifiquement différentes et que 
toute tentative de réduction à l'unité est chimérique; enfin, que 
le sens est distinct de l'organe, qui n'est pour la faculté sensitive 
qu'un instrument. Ce sont là des résultats définitivement acquis 
à la philosophie. 

Il y a plus : on a longtemps fait honneur aux philosophes 
écossais de la célèbre distinction des perceptions naturelles et 
des perceptions acquises; or, il est évident qu'elle se trouve déjà 
dans ce passage oii, s'inspirant d'Aristote, Gassendi note avec soin 
les différences qui existent entre les sensibles propres et les 
sensibles par accident ; il est non moins certain que nul, avant 
lui, n'avait résolu d'une manière aussi judicieuse les deux pro- 
blèmes que nous avons signalés de la localisation des sensations 
et de la vision binoculaire. 

Ajoutons, en dernier lieu, que l'explication qu'il donne des 
erreurs attribuées aux sens ^ ne diffère en rien de celles qu'on 
donne encore aujourd'hui. Si toutes ces propositions, ou du 
moins la plupart d'entre elles, nous paraissent banales actuelle- 
ment, n'oublions pas qu'il en est de même de toutes les vérités 
généralement acceptées, après une démonstration définitive. 

Quant aux hypothèses métaphysiques sur la nature même de 
la faculté sensitive qu'il attribue non à une force simple et à un 
principe unique, mais à une substance composée d'atomes ténus et 
subtils, elle demande, pour être appréciéejustement, à être rappro- 
chée de la théorie générale de Gassendi sur la nature de l'âme ". 

1. La Fontaine dans sa fable : Un animal dans la lune, n'a fait que 
mettre en beaux vers l'argumentation de Gassendi. 

2. Voy. 3c partie, ch. i, p. 217 et sq. 



CHAPITRE II 



DE l'imagination 



Nécessité d'admettre une faculté de connaître distincte des sens. Opinion 
des philosophes qui font l'âme corporelle; opinion de ceux qui la font 
incorporelle et divine; opinion de Gassendi. — I. L'imagination n'est 
P?8 distincte du sens commun et de la mémoire. — II. Fonction de 
jiniagination : de la conservation des images; explication physio- 
logique. — III. Du rappel et de l'association des images. — IV. Du juge- 
ment. — V. Du raisonnement. — VI. De l'instinct. — VII. Des songes. 

L^s sens ne nous donnent que l'appréhension simple et nue 

^^s choses présentes, sans porter sur elles aucune affirmation; 

f *^s existaient seuls, notre pensée serait' donc une pensée tou- 

J^^rs mourante, une mosaïque de sensations, sans lien et sans 

^'^^té, interrompue ou continuée au gré des impressions. — Que 

'* pensée ait de tout autres caractères, c'est ce que l'expérience 

^ ïtioins attentive nous atteste, puisqu'elle nous montre que, en 

^^^lité, nous pouvons méditer, délibérer, combiner des idées, 

^^me lorsque nos sens sont au repos. C'est qu'il existe, outre 

^^ sens, une faculté connaissante intérieure qui accomplit ce 

^^^vail et féconde leurs données. Cette faculté, les Grecs la nom- 

^^ent TÔ TiyejjLoviîcov, voulant indiquer par là que c'est elle qui 

^^cite et dirige les mouvements et les tendances de l'animal et 

**^ Vhomme. Les Latins l'appelaient Esprit, réservant à Tâme 

Proprement dite les facultés végétative et sensitive ; d'autres phi- 

*08ophe8, enfin, lui ont donné différents noms : ceux d'Enten- 

^eonent, de Raison, d'Imagination, de Prudence, etc., suivant 

^u'ila étendaient plus ou moins son domaine ^ 

i* GasB., t. n, p. 398 et sq. 



132 DES FACULTÉS DE L'AME 

Quoi qu'il en soit, si tous en reconnaissent l'existence, tous 
reconnaissent également la difOculté d'en montrer la vraie 
nature, les fonctions multiples et le siège précis : aussi, nous dit 
Gassendi, devons-nous nous estimer heureux, une fois encore, 
si, ne pouvant atteindre sûrement le vrai, nous atteignons au 
moins le vraisemblable. 

Les opinions qu'on a émises, touchant la nature de cette faculté, 
peuvent se diviser en deux grandes classes : 

Démocrite, Epicure, les stoïciens, tous ceux qui font l'âme 
— c'est-à-dire le principe de la vie et de la sensation — matérielle, 
soutiennent que la faculté de connaître en est essentiellement 
distincte. L'expérience, nous disent-ils, prouve, en effet, qu'entre 
elles, il peut souvent y avoir opposition, car l'Esprit est fré- 
quemment ému, sans que les fonctions vitales soient troublées,, 
de même que le corps est lésé sans que l'Esprit soit atteint. — 
Ce qui est vrai, c'est qu'elles sont étroitement unies ; l'Esprit est 
à l'âme ce que le moyeu est aux rayons de la roue, ce que la 
prunelle est à Tœil ; il est l'âme de l'âme, comme la prunelle est 
l'œil de l'œil. La faculté de connaître ne doit donc pas être con- 
çue comme un simple mode, un simple accident de la substance, 
mais bien comme une substance propre, comme quelque chose 
de concret : « ce par quoi nous pensons et connaissons intérieu- 
rement. » — Enfin, cette faculté est une et les différents noms 
qu'on lui donne indiquent simplement les différents aspects sous 
lesquels on l'envisage et les différentes fonctions qu'elle accom- 
plit. 

Pythagore, Platon, Aristote, tous ceux qui admettent en nous 
quelque principe incorporel, admettent au contraire une double 
faculté de connaître. Pour Platon, la première, incorporelle et 
d'essence divine, a son siège dans la tête et prend le nom de rai» 
son : elle est le propre de l'homme; la seconde, qui est complexe 
et corporelle, qui nous est commune à nous et aux animaux, 
aurait son siège dans le foie et dans le cœur. Aristote établit 
la même distinction et marque avec soin quelles différences 
séparent la partie raisonnable de la partie Imaginative qui se 
retrouve, à des degrés divers, chez tous les animaux. Raison-^ 
nant ensuite sur chacune de ces facultés comme ils ont raisonné 
sur l'intelligence, Aristote et ses disciples établissent en elles 
plusieurs distinctions nouvelles : c'est ainsi que dans l'imagi* 



DE l'imagination 133 

nation, par exemple, ils découvrent successivement six facultés 
secondaires : sensus communis, vis imaginatrixj vis œslimatrix, 
pkantasia, vis cogitatrix et memoria, 

Gassendi ne rejette ni n'admet précisément aucune de ces 
théories, il s'efforce plutôt de les concilier. Avec Platon et Aris- 
tote, il admet que nous avons une double faculté de connaître; 
l'une incorporelle et, en quelque façon, divine : l'entendement; 
l'autre, au contraire, matérielle : l'imagination; mais il pense, 
avec Démocrite et Épieure, que cette dernière faculté est une et 
que c'est arbitrairement qu'on la considère comme composée de 
parties distinctes. 

Examinons donc successivement chacune de ces facultés, en 
commençant notre étude par l'imagination, la connaissance 
de ses fonctions et de son rôle nous étant indispensable pour 
hien comprendre les fonctions et le rôle de l'entendement. 

I. — Le travail de l'imagination commence où finit celui des 
sens. Pour qu'un sens s'exerce, il faut, avons-nous dit, qu'il y ait 
impression faite sur l'organe, transmission de cette impression 
par les nerfs et modification du cerveau : qu'une seule de ces coa- 
ditions fasse défaut et la sensation ne se produit pas. Or, l'ima- 
gination a précisément le pouvoir de renouveler les perceptions 
passées et de représenter les choses absentes qui n'agissent 
pas actuellement sur nous. C'est là son premier travail, celui 
qui nous la montre se confondant presque avec les sens. — Mais 
elle est capable de plus encore, à mesure qu'elle s'élève au-dessus 
de la faculté sensitive ; après avoir reproduit des perceptions pas- 
sées, elle peut assembler des espèces d'origines différentes et 
porter des jugements, inférer même de certaines choses certaines 
autres, c'est-à-dire raisonner. Paire revivre les émotions dispa- 
rues, juger et raisonner, telles sont donc les principales opéra- 
tions de l'imagination : opérations qui supposent nécessairement 
que le passé a laissé en nous des traces que nous sommes çapa- 
1)les de retrouver à un moment donné. 

Suivant les disciples d'Aristote, comme nous l'avons indiqué, 
il faudrait voir dans ces opérations, non des fonctions différentes 
d'une seule et même faculté, mais bien des fonctions de facultés 
^iifférlntes : le sens commun, la mémoire, le jugement. 

« Le rôle du sens commun, nous dit Aristote, est double : 



134 DES FACULTÉS DE L'aME 

d'une part, il juge les différences qui existent entre les sensibles 
propres qui affectent les sens externes et discerne, par exemple, 
la blancheur de la douceur; d'autre part, il est uni aux sens 
externes de telle sorte que, s'il est affecté, ils le sont également, 
sans que la réciproque puisse être admise. » On pourrait le com- 
parer à un centre où les sens aboutiraient comme des rayons. 
Ainsi, chaque sens connaîtrait son objet et sa fonction et le sens 
commun connaîtrait, à la suite d'une comparaison et d'un juge- 
ment, les objets et les fonctions de tous. 

Gassendi rejette cette doctrine pour plusieurs raisons : 
d'abord, il est douteux que chaque sens connaisse sa fonction ; 
la réflexion et le retour sur soi-même qui sont nécessaires pour 
concevoir et penser que Ton sent, appartiennent à une faculté 
supérieure et il ne semble pas que les bêtes la possèdent. Aussi 
Plutarque attribue-t-il justement cette opération à l'âme raison- 
nable *. — En second lieu, il est arbitraire d'attribuer au sens 
commun le pouvoir de juger des différences qui existent entre 
nos sensations. Tout sens, quel qu'il soit, interne ou externe, est 
limité à la simple et nue appréhension des choses; or, l'acte de 
juger étant tout différent, ne peut relever que d'une faculté 
supérieure : la phantaisie. Que si l'on veut admettre, néanmoins, 
un sens commun distinct, il convient de le considérer comme la 
réunion même des sens externes, en tant que ces sens ont un 
lieu commun où les nerfs qui en sont les organes aboutissent et 
transmettent les impressions. 

Plus spécieuses sont les raisons qu'on invoque pour établir une 
distinction entre l'imagination, la mémoire et le jugement. — 
On fait remarquer, en premier lieu, que ces facultés exigent des 
conditions organiques opposées : plus le cerveau sera malléable 
et humide, plus l'imagination sera apte à recevoir les impres- 
sions; plus, au contraire, il sera ferme et sec, plus la mémoire 
et le jugement seront favorisés. — En second lieu, l'expérience 
nous prouve qu'entre ces facultés il existe des oppositions frap- 
pantes : ne savons-nous pas qu'à la suite de violentes émotions 
ou de chocs et de lésions dans le cerveau, des personnes ont 
perdu la mémoire du passé tout en conservant encore le pouvoir 

1. Redire in nosmet, ut cum quidpiam viderimus, etiam videra nos con- 
cipiamus, lioc superioris omnino facultatis est, neque apparet bruta in se 
taie aiiquid machinari. (T. II, p. 402.) -- V. plus loin, 2e partie, p. 158. 



DE l'imagination 13o 

d'imaginer? — De même on rencontre des malades qui tantôt 
conservent la faculté imaginatrice très saine et perdent celle de 
bien juger, tantôt ont l'imagination troublée et le jugement très 
sain. 

Ces constatations sont exactes, mais non, pense Gassendi, les 
conclusions qu'on en dégage. Celles qui sont tirées des conditions 
physiologiques du cerveau ne prouvent qu'une chose, c'est que 
le cerveau ne doit être ni trop humide, ni trop sec pour que la 
phantaisie puisse convenablement remplir toutes ses fonctions. 
Dans le premier cas elle appréhende vivement et promptement, 
mais ne peut qu'avec peine retenir et se rappeler; dans le 
second, au contraire, elle retient longtemps, mais ne saisit que 
difficilement. — Quant aux autres objections, elles viennent 
d'une méprise : d'abord, il* est inexact que nous perdions 
jamais la faculté de nous souvenir; si, en effet, elle disparaissait 
entièrement, il n'y aurait plus ni imagination, ni jugement. 
Ce qui se perd, ce sont uniquement les espèces indispensables 
à la réminiscence. En outre, tous les exemples qu'on invoque 
s'expliquent très simplement dès qu'on admet qu'il peut y avoir 
soit un arrêt de développement, soit un trouble dans la phan- 
taisie, car alors ou elle ne peut s'élever jusqu'à l'opération du 
jugement, ou les images qu'elle reproduit se combattent. 

Nous pouvons donc conclure que, outre l'intellect qui est dans 
l'homme seul, il n'existe qu'une seule faculté de connaître interne 
qui est la phantaisie ou imagination ^ Peu importe maintenant 
qu'on lui donne différents noms, pourvu qu'on entende bien 
que ces noms désignent uniquement les différentes fonctions 
qu'elle remplit, de même que les termes de sauter, de marcher... 
indiquent uniquement des fonctions particulières de la force 
motrice. Ce sont ces fonctions diverses qu'il nous reste à analyser 
et, comme toutes ces fonctions supposent qu'il reste en nous 
quelques traces des impressions disparues, il est naturel, qu'avec 
Gassendi, nous commencions par elles cette étude. 



1. Maneat igitur prœter intellectum qui in solo est homine, esse tam in 
homine quam in brûlis unicam internani cognoscentem facuUatem quœ 
sit ipsa phantasia, quœque vocari quidem prœterea sestimatrix, cogitatrix, 
memoria aliisque nominibus possit. (Gass., II, p. 402.) 



136 DES Facultés de l*ame 

IL — Si nul doute ne peut s'élever au sujet de rexislence des 
traces que le passé a laissées en nous, il n'en est pas de même, 
nous dit Gassendi, au sujet de leur nature. Les différents noms 
d'espèce, de type, d'empi^einte, d'image^ de simulacre, etc., qu'on 
leur donne, indiquent simplement que ces traces ou vestiges sont 
tels en nous qu'ils permettent à la phantaisie de revoir les choses 
externes, quand on n'est plus en leur présence. Mais gardons- 
nous de les concevoir comme des images, au sens ordinaire 
qu'on donne à ce mot, c'est-à-dire comme de petits dessins 
gravés dans le cerveau. Cette conception, qui semble convenir 
aux représentations visuelles, serait inintelligible pour toutes les 
autres. Comment, en effet, et sous quelle image se représenter les 
odeurs et les sons, par exemple, que l'imagination peut cepen- 
dant reproduire? — Ce qui reste en nous n'est vraisemblable- 
ment ni coloré, ni sonore, ni savoureux, car il serait absurde 
que le cerveau fût rempli de toutes ces qualités : la seule chose 
dont nous soyons certains, c'est que le résidu de la sensation est 
• tel que, par son moyen, l'ébranlement cérébral qui s'est produit 
une fois peut se produire de nouveau et, avec lui, le sentiment 
et la connaissance qui l'accompagnent. 

Si cependant il est permis de faire une hypothèse, il semble 
que la suivante soit la plus probable. « La trace laissée en nous 
ne pourrait-elle pas être comme une espèce de pli qui s'est fait 
dans le cerveau, substance malléable et apte à le contracter? » 
— De la sorte, on rendrait compte des principales difficultés que 
soulève l'exercice de l'imagination. La première est la revivis- 
cence des émotions passées : or, grâce à ces plis, les esprits ani- 
maux ayant des voies toutes ouvertes, pourraient, en les parcou- 
rant, aller provoquer des mouvements analogues aux mouvements 
antérieurement perçus et, par suite, des sensations semblables 
aux sensations évanouies. 

Ces plis pourraient être conçus comme des espèces de vestiges, 
car ils nous conduisent à la connaissance de leur cause, de même 
que les vestiges laissés par l'animal nous amènent à nous le 
représenter. Le nom de tijpes leur conviendrait également, car 
produits par des impressions spéciales ils doivent en garder la 
physionomie propre et les caractères distinctifs. On peut même 
les appeler espèces ou images, pourvu qu'on distingue avec soin 
les deux significations principales que les philosophes donnent à 



DE l'imagination 137 

ces termes. A rempreinte, au vestige, au pli laissé dans le cer- 
veau ils donnent ordinairement le nom d'image impresse; cette 
image reste en nous, même lorsque nous n'imaginons pas. A 
l'acte de l'imagination qui, parTintermédiairede cette empreinte, 
conçoit et pense, fait revivre ses perceptions et se représente les 
objets, ils donnent le nom d'image expresse^. Cette dernière 
image seule mérite à proprement parler son nom, car elle est 
conforme aux choses, ou plutôt est les choses mêmes en tant 
qu'elles deviennent l'objet de l'imagination ou, pour parler le 
langage généralement usité, sont objectivement en elle. L'une de 
ces images est cause, l'autre est effet; celle-ci est une modifica- 
tion purement organique, celle-là est un acte de notre faculté 
connaissante ^. 

On s'est encore demandé où se trouve le siège de l'image 
impresse, si elle est imprimée dans le cerveau ou dans la phan- 
taisie? « On peut répondre que le cerveau étant animé et que la 
phantaisie n'étant pas distincte de l'âme dont elle est une faculté, 
l'impression doit se faire à la fois dans le cerveau et dans l'ima- 
gination. Aussi a-t-on l'habitude de la situer tantôt dans l'un, 
^ntôt dans l'autre; dans le cerveau, comme dans le sujet 
commun à la phantaisie et à elle-même; dans la phantaisie, 
comme dans l'agent qui se sert d'elle ainsi que d'une espèce d'or- 
gane pour agir ^. » 

Les objections que soulève cette explication physiologique de 
'® naémoire n'ont point échappé à Gassendi. Comment com- 
P'^endre, dit-on, dans l'hypothèse où nous nous sommes placés, 
'"^ dans un espace aussi restreint que celui du cerveau, il puisse 
^® faire tant d'impressions différentes; comment comprendre 
'''*tout que tant d'espèces puissent y être conservées sans con- 

^îl'on se représentait le cerveau, répond Gassendi, par analogie 

^^c un vase où s'entasseraient des objets, ou avec une cire molle 

^^^ modifieraient des cachets différents, ces objections seraient 

^ «^ Gassendi, t. II, p. 405. 

^- /d., II, 405. 
Ii^^^ Respondeo impressionem fîeri in composite seu in cerebro, ac phan- 
qj^^a simul : unde etvulgo nunc in illo, nunc in isto esse dicitur; in illo 
^^^dem, ut in communi tam phantasiae, quam ipsius subjecto; in istu 
Q^^^^o, ut in coexistente et quasi in agente, quod sit ipsa veluli quodam 
^ano ad agendum instructum. {Id,, p. 405.) 



138 DES FACULTÉS DE L'AME 

irréfutables; mais il en est autrement, si nous nous en tenons à 
l'explication précédente. Ne savons-nous pas qu'une feuille de 
papier peut, par une main exercée, être pliée de mille manières 
sans que les plis se confondent, de telle sorte que pour un œil 
exercé il soit possible de suivre chacun d'eux? — Pourquoi n'en 
serait-il pas de même du cerveau qui se prête à des modifi- 
cations bien plus nombreuses? — Ainsi s'expliquerait la facilité 
avec laquelle s'insinuent et se glissent les esprits, renouvelant 
dans leur ordre primitif toute une série de connaissances anté- 
rieures? — Il semble, d'ailleurs, qu'on se fasse du cerveau une 
idée tout à fait inexacte. Le cerveau, sans doute, par rapport à 
l'univers qu'il réfléchit, est un infiniment petit; mais si on le 
considère, au contraire, par rapport à l'atome, il est un infini- 
ment grand. Pour bien s'en rendre compte, qu'on se rappelle ce 
que nous avons dit du ciron. Dans cet insecte, invisible à l'œil 
nu, se trouvent des organes; dans ces organes, des molécules en 
quantité innombrable : or, si sa constitution est si complexe, 
combien ne doit pas être plus complexe celle du cerveau qui est 
des milliers de fois plus grand. Il n'y a donc rien d'étonnant à 
ce qu'il puisse recevoir tant d'impressions et à ce que ces impres- 
sions coexistent sans s'effacer. 

Une seconde difficulté vient de la durée même de ces impres- 
sions, étant donné que le cerveau, comme tout organisme vivant, 
se renouvelle sans cesse; mais nous avons expliqué déjà, en 
parlant de l'habitude, comment il se fait que les traces reçues 
parfois disparaissent et parfois persistent, les atomes qui survien- 
nent prenant la place de ceux qui sont chassés et conservant à 
l'organe sa forme primitive *. 

Ces objections écartées, les faits de mémoire s'expliquent 
d'eux-mêmes. — On comprend d'abord sans peine comment il 
est possible de se rappeler les choses qu'on croyait avoir oubliées. 
Le phénomène est analogue à celui qui se produit lorsque nous 
cherchons sur une feuille de papier un pli qui échappe à nos 
regards, bien qu'il ne soit pas effacé. Nous prenons un pli dis- 
tinct de la même série, puis, en le suivant avec attention, nous 
en arrivons plus ou moins vite à celui qui nous intéresse. De 
même pour la mémoire, nous choisissons une idée de l'ordre de 

i. Voy. Pbyaiqae, ch. iv, p. 81 et sq. 



DE l'imagination 13» 

^elle qui nous occupe, puis, suivant romprciiitc qui lui cor- 
r'espond, nous arrivons au résultat désiré. 

On comprend également pourquoi l'on se souvient fjénrntUi' 
tnait mieux des faits récents que des faits nnr'inns^ puisque I(îs pli» 
qu'ils ont laissés sont d'ordinaire plus profonds et plus facilns h 
suivre; pourquoi aussi la multiplicité des impressions nuit n. I(!ur 
clarté, comme la multiplicité des plis en diminue la ncltr^lé ^ 
Nous savons, en outre, combien il est difficile mouvant dr univrc 
\ÊR même ordre d'idées et combien la distraction est chose com- 
mune : ce qui nous arrive alors ressemble à ce qui arrive h 
robservateur inattentif qui, en regardant les plis imprimés sur 
la feuille, passe de Tun à l'autre sans y songer et sans aperce- 
voir son erreur. La volonté est nécessaire à renchaînernent 
logique des idées. 

Enfin, on rend compte de la même manière de touteri I^;h ano- 
fluBes de la mémoire. D'abord des faits d'amnénie totale : hi, a 
i&snte de certaines maladies, nous perdons complêt/;rn^;nt le 
Murenir du passé, c'est qu'il en a été du cerveau comme (Y nue 
feuiUe de papier que Thamidité a distendue : tous les pli.^ 'ac 
^'Ot eifaeés. Mais ces exemples d'amnésie totale sont fort nren. 
l^ai«st toat autrement des exemples (['amnésie jfartielle, car il 
UMB irrive à (cas. chaque jour, de constater de^ \ncuufA darM 
MssoaTeairs: bien pkis. de ne pas reconnaître, quand norj-î U:^ 
'çppffloo* piîor la seconde fois, des faits qui nous avai-rfit ';f/; 
tafliefs- La caose principale de l'amnéaie, dan» ce-, ca.», t*X 
*>»la •'oostitation même du cenreiu voumis à la loi ^ie i'ir/>:- 
Mtou et de la désintégration vit.^e5. Le- pli-, formé* p>^r !-:••, 
■ofaule* aoaTelles ont effa»îé les plis ancien*, Aii.-.*i cof.*^-.' .r.-» 
"•■pie les faits dont nous nous 2«>a venons !•* rcil^nx Vj:.' .-, * c 
'pi uaua ont Le plus ^imnA •*& 'i^tt.u.i U phj.i lowi-irU. \ji K-.'i.i.'f-'. 
'»âiipciss9Îons et leur r'if^^.'.ir.h'rt, sijct donc de-':x cor.:!':i'jr.* -^f-, 
*iBéiiioire. 
ÏBtt les «iéfiaLats. comme tûattt I-*-» q :aLt#î*î d-î \\ r-'c^rrioire. 
leur raison dauiî L^irll;.i^:c "iz^^t^A-r.:.:.?:. Air..*i. or*. \ 
■fœ les viei-lardi 'ii". I.1 r-ëîn:L''i '.=-.-, *rr.*./^ ".;>. \.'-:\ 

iptemeot : ■ ji 11 in isc. ^2 i 2 . t ;1 2 " i : ç f ^ ' r.»^r. : : 

w EL p. ^ri. 



■» ■ ->. 



140 DES FACULTÉS DE L'AME 

une extrême difficulté. — C'est que la mémoire du vieillard est 
déjà surchargée de souvenirs, ou mieux son cerveau couvert de 
plis, le cerveau du jeune homme étant frais encore; c'est, en 
outre, que le cerveau de l'un se désagrège peu à peu et perd de 
sa souplesse, pendant que le cerveau de l'autre est dans toute 
sa vigueur. — Si quelques personnes apprennent facilement, 
c'est qu'elles possèdent un organe d'une impressionnabilité très 
grande; or, la facilité même avec laquelle les impressions se gra- 
vent en lui, fait précisément que parfois ces impressions se nui- 
sent. Quant, au contraire, Torgane de la mémoire est lent, peu 
apte à s'assouplir, il ne garde qu'avec peine les traces du passé. 
La conservation des espèces, condition première et sine qua 
non de la phantaisie, trouve donc son explication dans l'orga- 
nisme et la mémoire nous apparaît de nouveau comme une 
véritable habitude, habitude à la fois physiologique et psycho- 
logique, puisque les espèces sont imprimées et dans le cerveau et 
dans l'âme elle-même qui est matérielle. — Recherchons main- 
tenant comment l'imagination fait revivre le passé et met en 
œuvre les matériaux de la mémoire. 

III. — Si nous prêtons un instant d'attention à ce qui se passe 
en nous lorsque l'esprit s'abandonne, par exemple, à la rêverie, 
nous sommes étonnés du nombre des images qui se succèdent, 
s'évoquant, se repoussant les unes les autres, parfois avec une 
extrême rapidité, sans ordre et sans lien apparent. Tous nos 
états antérieurs, toutes nos émotions et toutes nos représenta- 
tions renaissent et sortent de l'oubli, évoquant le passé dans 
une suite ininterrompue de tableaux qui tantôt nous plaisent 
et tantôt nous attristent. Comment expliquer ce fait, l'un des 
plus importants, sinon des plus merveilleux de notre vie men- 
tale? 

L'hypothèse physiologique que Gassendi a proposée, lui 
fournit, ici encore, la réponse. 

Remarquons d'abord que l'imagination étant une, comme nous 
l'avons étabh S ne peut être attentive qu'à une image à la fois, 
« à moins peut-être que les choses ne soient telles qu'elles ne 
puissent être appréhendées comme une seule et même chose, de 
sorte qu'il n'y ait qu'une commune appréhension, composée de 

1. Voy. plus haut, p. 133 et sq. 



DE l'imagination 141 

plusieurs imaginations partielles * » ; or, son attention porte tou- 
jours sur l'impression la plus vive, car entre nos impressions il y 
a, pour ainsi dire, lutte pour la vie et c'est la plus forte qui rem- 
porte. Il peut même arriver que cette impression vive se prolonge 
pendant un certain temps, comme dans la colère, l'indignation, 
l'enthousiasme; alors tous les esprits sont portés et tendus vers 
la partie du cerveau qui a été fortement ébranlée ; les images 
qui se succèdent sont toutes des images appartenant à la même 
série, ou se rapportant au même objet^ c'est pourquoi les sollici- 
tations du dehors, étant plus faibles que celles du dedans, pas- 
sent inaperçues. — Mais de tels états ne sont que passagers et 
accidentels, les images se succèdent d'ordinaire avec moins 
d'ordre et plus de rapidité. C'est que . doués d'une extrême 
mobilité, les esprits s'insinuent dans tous les plis qui se rencon- 
trent sur leur passage et provoquent ainsi, pêle-mêle, les images 
qui paraissent les plus opposées et les plus indépendantes. De 
là l'incohérence de nos pensées et de nos rêveries. 

A cette cause qui réside dans l'organisme lui-même, c'est-à- 
dire dans les plis du cerveau et le mouvement des esprits % il en 



1. Respondeo, quia facultas est una, non posse ipsam simul converti ad 
plures motiones, seu, quod idem est, attendere ad plures res; nisi eœ 
fortassis hujus modi sint, ut per modum unius, et partialibus pluribus 
imaginationibus apprehendi possint. (Gass., t. II, p. 409.) 

2. Dans une savante étude sur la physiologie de Malebranche et qui 
serait une éloquente préface à la psychologie de Gassendi, M. Ollé- 
Laprune, après avoir fait l'historique de l'hypothèse célèbre des « esprits 
animaux », porte sur cette hypothèse le jup;ement suivant : — « Il serait 
aisé, long et inutile de relever les erreurs physiologiques dont cette 
théorie est pleine. 11 est plus facile encore, et surtout plus court, mais 
aussi plus inutile de la tourner en ridicule. Elle n'est plus en rapport avec 
l'état actuel de la science physiologique, c'est certain; elle a toujours eu 
le tort d'entrer dans un détail fort hypothétique, ce qui est présomptueux, 
et semble absurde quand la mode est passée. Mais on juge maintenant 
que ces explications ne sont pas si risibles et qu'entre ces vieilles théorie» 
et les nouvelles il y a certaines analogies. A le bien prendre, ce qu'il y a 
de plus bizarre pour nous dans les esprits animaux, c'est peut-être leur 
nom qui' ne Test pourtant pas : appelez-les fluides, par exemple, et vous 
leur donnerez un air de jeunesse qui les rendra presque acceptables. Il y 
aura beaucoup à modifier, à rectifer dans la théorie, beaucoup à en ôter 
ou à y ajouter; mais, prise dans son ensemble, elle ne paraîtra pas sans 
valeur et, si cette mécanique cérébrale est trop souvent conjecturale, on 
avouera que nos essais contemporains d'explication, pour être plus com- 
plexes et mieux fondés, ne laissent pas que d'avoir aussi une bonne part 
de conjectures : on y emploie les derniers résultats de la chimie, de la 
physique et de la mécanique, unis à une anatomie plus complète et à une 



142 DES FACULTÉS DE L'aME 

faut ajouter deux autres qui peuvent chaDger le cours de nos 
pensées : la perception et la volonté. 

A moins que l'esprit ne soit vivement préoccupé par quel- 
que méditation profonde, les impressions nouvelles attirent 
presque toujours son attention. C'est qu'en effet leur vivacité 
d'ordinaire l'emporte sur celle des images évoquées par la phan- 
taisie. Que de fois le moindre . bruit, le bourdonnement d'une 
mouche qui vole, le chant d'un oiseau n'ont-ils pas interrompu 
notre travail et dirigé dans une voie différente notre faculté ima- 
ginât ive ? 

Par la volonté, nous pouvons obtenir le même résultat, car il 
dépend de nous, comme nous le verrons plus tard, d'agir sur les 
esprits animaux pour les diriger; de présider en un mot aux 
recherches de la phantaisie dans le champ de la mémoire, pour 
les rendre plus fructueuses. 

Toutes ces influences nous font comprendre pourquoi dans 
l'imagination se produisent parfois les associations d'idées les 
plus étranges, et les conceptions les plus fantastiques, comme 
celles des Hippocentaures, des chimères ou des fées; pourquoi 
nos souvenirs sont si souvent inexacts, des modiûcations incons- 
cientes étant survenues dans le cerveau. Elles nous expliquent 
enfin dans quelles limites est enfermé le pouvoir de la phantaisie, 
puisqu'elle ne crée jamais les matériaux dont elle use et se borne 
à les mettre en œuvre. 

Gassendi nous décrit ici, comme on le voit, avec une rigou- 
reuse exactitude la grande loi de Vassociation des idées dont les 
philosophes anglais se sont tant occupés de nos jours, et nous 
rend très bien compte du rappel des sensations passées. Voyons 

physiologie surtout infiniment plus parfaite que celle du xyii» siècle; mais 
on s'y heurte contre des ignorances invincibles, on y rencontre d'inson- 
dables mystères, et, pi l'on s'y interdisait toute hypothèse, ce qu'on aurait 
à dire serait bien peu de chose. 

« Ainsi les progrès mêmes des sciences rendent plus indulgent ou pour 
mieux dire plus juste pour de vieilles théories, où ceux qui venaient de 
les renverser ne voyaient que d'impertinentes chimères. « 

Comparant ensuite la théorie de Malebranche — disons ici celle de 
Gassendi, puisqu'elles reposent sur les mêmes principes et aboutissent 
aux mêmes conséquences — avec la théorie qu'expose M. À. Bain dans 
son ouvrage sur les Sens et rintelUgencey M. Ollé-Laprune montre que la 
vieille physioloffie est beaucoup moins dilTérente qu'on ne le croit d'ordi- 
naire de la p' «Araine. — (Préface à l'édiUon du second 
Uvre d^ '- Valebranche, p. 39 et 40.) 



DE l'imagination 143 

comment il explique le jugement qui relie ces sensations entre 
elles et, de tous ces matériaux incohérents et sans ordre, forme 
la pensée. 

IV. — Pour Gassendi, comme pour Aristote et pour tous les phi- 
losophes du moyen âge, juger c'est embrasser dans une même 
appréhension deux termes distincts et affirmer,soit implicitement, 
soit explicitement, qu'ils se conviennent ou ne se conviennent 
pas. Chez Tanimal, cette affirmation est toujours implicite, elle 
peut être explicite chez l'homme, grâce à la réflexion et au 
langage * . 

Gassendi considère uniquement, ici, le jugement comme Tacte 
propre de l'imagination, tel qu'il s'offre à nous chez l'animal et 
chez l'homme, tant que Tentendement n'intervient pas. 

Au premier abord, il semble que cette opération ne puisse 
appartenir à la phantaisie dont l'activité ne s'applique qu'à un 
objet à la fois, tandis que pour juger il faut en quelque sorte 
embrasser d'un même regard au moins deux termes distincts. 
Mais il importe de remarquer « que l'objet perçu peut être com- 
plexe et tel que ses différentes parties ne donnent lieu qu'à une 
seule et même appréhension, de sorte que l'imagination totale 
soit comme formée de deux ou trois imaginations partielles *. » 
C'est ainsi que la représentation que l'animal a de son maître 
est à la fois une et complexe, en ce sens que les éléments qui la 
constituent, perçus ensemble, sont étroitement unis entre eux. 
Si l'animal imagine son maître, par exemple, comme grand, 
doux, caressant, c'est comme s'il jugeait : mon maître est doux 
et caressant. Supposons maintenant qu'en voyant un homme 
s'avancer, il imagine son maître et qu'en s'approchant de lui il 
reconnaisse qu'il s'est trompé : c'est comme s'il prononçait cette 
autre énonciation : celui qui vient n'est pas mon maître. Dans 
ce dernier cas, la vue de cet homme avait évoqué la représenta- 
tion totale de son maître, par suite des caractères communs qu'il 
présentait avec lui; c'est en apercevant la différence qui existe 



1. Copula, seu Est verbum, diserte quidem effertur a nobis, qui subjec- 
tum et attributum ut duo quœdam discerniinus; at in enunciatione canis, 
contineri solum videtur virtute, quatenus subjectum et attributum appre- 
bendit ut unum. (T. II, p. 411.) 

2. Y. plus haut, p. 140, 141. 



:«L* 



144 DES FACULTÉS DE L'AME 

entre cette représentation et sa perception actuelle, qu'il recon- 
naît son erreur. Tout à l'heure il avait uni ces deux termes : 
homme et maître; maintenant, il les sépare. 

Toutefois, Gassendi nous fait judicieusement observer qu'il ne 
faut pas se méprendre sur le véritable caractère de l'affirmation 
qui est impliquée dans ces jugements. « Ce n'est point tant, nous 
dit-il, distinctement ou actuellement que la phantaisie joint et 
assemble, que tacitement et en puissance, » Il en est de même 
lorsqu'elle disjoint les termes. Par là se trouvent nettement mar- 
quées les différences qui séparent le jugement purement intel- 
lectuel, dû à Tentendement, du jugement imaginatif. Par l'en- 
tendement, nous pouvons concevoir les qualités réunies dans 
l'affirmation comme des abstraits-, par la phantaisie, nous 
« appréhendons les choses et leurs adjoints non seulement con- 
jointement, concrète, mais comme formant une seule et même 
chose, unitim, seu tanquam quid unum *. » « C'est pourquoi les 
hommes qui discernent le sujet et l'attribut comme deux choses, 
énoncent distinctement la copule ou le verbe est, mais dans 
renonciation du chien elle semble être contenue simplement en 
puissance, en tant qu'il appréhende le sujet et l'atttribut comme 
un, » — On peut même tirer de ces remarques une nouvelle con- 
séquence , c'est que, à proprement parler, il n'y a pas pour la 
phantaisie de jugements purement négatifs; l'animal pense 
moins : cet homme n'est pas mon maître», que : cet homme est 
étranger; de même nous disons plutôt de l'absinthe : elle est 
amère, que : elle n'est pas douce; d'une chose : elle est mau- 
vaise, que : elle n'est pas bonne *. C'est que « les sens et la faculté 
attachée aux sens ne sont pas mus et excités par des privations» 
mais bien par des qualités véritables ». Le jugement négatif, 
explicitement conçu et formulé, implique comparaison, partant 
réflexion, c'est-à-dire intervention d'une faculté supérieure. 

Jusqu'ici nous ne nous sommes occupés que du jugement par- 
ticulier; plus difficile est l'explication du jugement universel. — 
Quand un chien voit un homme ramasser des pierres, il prend 
la fuite : n'est-ce pas qu'il a formé en lui ce jugement : « qui- 
conque des hommes ramasse des pierres doit frapper? » — Les 
deux appréhensions : celle d'homme et celle de pierre sont ici 

1. Gass., t. II, p. 411 et sq. 

2. T. II, p. 411. 



■ . . ■•■', /. il 



DE l'imagination 148 

^universelles; or, comment ces appréhensions sont-elles possibles, 
tous les vestiges laissés en nous étant nécessairement particu- 
liers? — La difficulté est d'autant plus sérieuse, que Gassendi 
'Cherche à tous ces faits une explication purement physiolo- 
gique. Voici comment il y répond : Il est vrai que tout objet 
-qui agit sur nous étant singulier, ne peut rien imprimer dans la 
phantaisie qui ne soit singulier; néanmoins, comme entre les 
choses sensibles il y a des ressemblances, il se peut faire <r qu'il 
y ait dans la phantaisie divers amas de plusieurs vestiges qui 
soient véritablement singuliers, mais cependant semblables entre 
eux ». Ainsi, nous n'avons pas l'image de l'homme en général, 
mais nous pouvons avoir plusieurs images qui, à cause de leurs 
ressemblances, représentent plusieurs hommes, voire tous les 
hommes. — Les traces laissées par les hommes que nous avons 
vus, diffèrent de celles qu'ont laissées les animaux, aussi les dis- 
tinguons-nous sans peine ; mais ces vestiges eux-mêmes, quoique 
divers, par suite de quelques accidents particuliers, ont des carac- 
tères communs avec les premiers, ce qui permet de dire « qu'ils 
sont en quelque façon un, à cause de la ressemblance mutuelle 
des parties qui composent cet amas ». Par exemple, lorsque nous 
énonçons que tout homme a deux pieds, nous n'appréhendons 
pas un certain homme universel, mais seulement l'amas de tous 
ceux que nous avons vus et que nous regardons pour ainsi dire 
dans la phantaisie. « Donc toutes les fois qu'on fait une proposi- 
tion générale, on n'appréhende autre chose qu'un amas de plu- 
sieurs singuliers qui auront frappé les sens par eux-mêmes et 
laissé leurs vestiges dans la phantaisie, ou qu'on sous-entend 
pouvoir être ou être dits semblables à ceux qui auront frappé 
•ou fait impression. » 

En résumé, il semble bien que pour Gassendi les idées géné- 
rales soient dues à la similitude des impressions faites sur nous 
par les objets. Ces impressions, par suite de leurs caractères 
communs, se sont comme fondues ensemble et ont donné nais- 
sance à une imagedont le noyau, pour emprunter une comparaison 
de Gassendi lui-même, toujours invariable peut s'associer à telle 
ou telle représentation particulière. Porter un jugement universel 
c'est donc encore « appréhender une chose ou mieux un ensemble 
<de choses formant un tout avec quelque adjoint ou qualité ^ ». 

1. a II faut savoir que tout jugement afûrmatif n'est que l'appréhension 
ThoXAS. — Gassendi. 10 



146 DES FACULTÉS DE L'AME 

V. — La troisième opération de la phantaisie est le raisonne- 
ment, qu'on appelle aussi argumentation et discours. Il y a deux 
espèces de raisonnements : Tune qui est propre à l'homme, 
l'autre qui lui est commune à lui et aux animaux et qui relève de 
la seule imagination. Considéré comme fonction de Timagina* 
tion, le raisonnement est l'opération par laquelle nous inférons 
une chose d'une autre ^ 

Que les animaux soient doués de ce pouvoir de raisonner, c'est 
ce que nous prouvent les faits les plus significatifs. Sans doute 
ils ne parlent point ou, s'ils parlent, leur langage est différent du 
nôtre ; mais s'ils n'ont pas le discours extérieur, on ne saurait leur 
refuser le discours intérieur, la pensée. Gassendi rapporte alors 
de nombreux exemples qui prouvent que l'animal raisonne réel- 
lement : les ruses du gibier que le chasseur poursuit, la fuite du 
chien à la vue du bâton, son empressement à accourir à notre 
appel, etc. 

Comment se forme, maintenant, le raisonnement dans la phan- 
taisie? De la même manière que le jugement. De même que Tima- 
gination peut lier ou séparer deux appréhensions simples, elle 
peut lier une de ces appréhensions avec une troisième ou Ten 
séparer : or, c'est en cela précisément que consiste l'argumen- 
tation. 

Par exemple : « Si après avoir appréhendé Socrate et homine 
et jugé que l'appréhension de homme convient à Socrate, nous 
avons joint l'une et l'autre et énoncé que Socrate est homme, il 
arrive que l'appréhension étant encore récente et subsistant tou- 
jours, nous montions à l'appréhension de l'animal et que, jugeant 
qu'elle convient avec celle de l'homme, nous les jugions et énon- 
cions que l'homme est un animal; alors reprenant naturellement 
et sans peine l'appréhension de Socrate, nous jugeons que l'ap- 
préhension de l'animal convient avec elle et, de là, nous joignons 
et inférons par une énonciation que Socrate est donc un animal. » 
Cet exemple nous montre bien le passage qui s'effectue du sin- 
gulier à l'universel ou à l'amas de plusieurs. D'abord la phan- 
taisie « est mue par un singulier qu'elle connaît et énonce être un 
de plusieurs singuliers semblables dont nous avons dit que l'amas 

d'une chose avec quelque adjoint ou qualité, et le négatif que l'appréhen- 
sion de la chose comme destituée de tel adjoint ou qualité. » (II, p. 411. 
1. II, 411. 



DE L'IMAGINATION 147 

doit être censé universel, et comme cet amas est l'un de plusieurs 
amas qui, par quelque ressemblance qu'ils ont entre eux, sont 
pris comme un amas total et plus universel, pour cette raison, 
elle connaît aussi aisément cela et énonce que cet amas est un 
de ceux qui sont semblables entre eux en quelque chose, ce qui 
fait qu'elle connaît cela aisément et infère que ce singulier qu'elle 
a jugé appartenir à l'amas simple appartient aussi à un amas 
d'amas. Car, quand on dit : Socrate est homme, l'homme est un 
animal, c'est comme si on disait : Socrate appartient à l'amas des 
hommes, or l'amas des hommes appartient à l'amas des ani- 
maux, donc Socrate appartient à l'amas des animaux. On com- 
prend dès lors qu'Aristote ait soutenu que celui qui connaît les 
deux prémisses, connaît aussi la conclusion. Toutes ces choses 
sont appuyées sur cette notion commune que le contenu et le con- 
tenant sont enfermés ou exclus ensemble de quelque chose. La 
conclusion s'aperçoit donc dans les prémisses; ajoutons qu'elle 
se tire instantanément. Dans le raisonnement de l'animal tout 
est spontané *. » 

La marche de l'imagination, qui passe de la représentation 
simple au raisonnement, est, comme on le voit, une marche 
ascendante ; elle consiste essentiellement à rapprocher une 
image particulière d'une image générale, dans laquelle elle est 
impliquée, et cette image d'une autre plus générale encore. Le 
procédé est le même que celui du jugement, avec un degré de 
complication en plus ^, 

VL — La plupart des faits que nous venons de rapporter et qui 
tendent à prouver que l'animal raisonne, sont généralement 
attribués à l'instinct; il semble, en effet, que les notions com- 
munes qui le guident, soient bien plutôt innées qu'acquises par les 
sens. Cette opinion, pense Gassendi, mérite un sérieux examen et 
la critique qu'il en fait est des plus judicieuses. 

Et d'abord, nous dit-il, si on considère l'instinct comme une 
impulsion aveugle, il faut admettre que, pour accomplir tous se» 



\, Gass., t. II, p. 413. Bernier, VI, 298 et sq. 

2. Si nous ne nous étions imposé simplement la tâche d'exposer la 
pensée de Gassendi, il serait facile de montrer les rapporta étroits qui 
existent entre cette théorie du jugement et du raisonnement et celle de la 
plupart des positivistes contemporains, notamment de Stuart Mill. 



148 DES FACULTÉS DE L'AME 

mouvements, Tanimal n'a besoin d'aucune connaissance et que 
toute mémoire lui est inutile. Mais alors, s'il en est ainsi, com- 
ment se fait-il que, poussé vers un précipice par son maître qui 
le frappe, Tâne refuse d'avancer? Le bâton ne lui fait sentir que 
la douleur présente et non celle qui doit suivre sa chute ; s'il 
remonte le fossé, c'est qu'assurément il prévoit le mal qui 
l'attend et lui préfère un mal moindre. On pourrait multiplier 
les exemples semblables; si, malgré cela, on persiste à les attri- 
buer à l'instinct, nous n'aurons aucune raison de ne pas lui 
attribuer aussi les actions les plus compliquées des hommes ^ 

Peut-être pour rendre compte de tous ces faits suffira-t-il une 
fois encore de rappeler comment se développent nos facultés*. 

De tous les sens, le plus essentiel est le toucher dont le goût 
n'est lui-même qu'une forme particulière. Tout animal l'apporte 
en naissant et c'est par lui qu'il est averti des modifications qui 
se produisent dans son organisme. Si ces modifications le trou- 
blent, il y a douleur; si, au contraire, elles amènent un surcroît 
d'ordre et de vie, il y a plaisir. La douleur et le plaisir, telles 
sont donc les deux passions primordiales qu'éprouve l'être 
vivant. 

Des sentiments de plaisir et de douleur naît aussitôt l'opinion 
que tout ce qui est agréable est bon; que tout ce qui est désa- 
gréable est mauvais. La phantaisie juge la douleur comme 
une chose haïssable pour laquelle la nature a de l'aversion; 
le plaisir, comme une chose aimable, que la nature recherche 
elle-même. De telle sorte que, sans qu'il soit besoin d'aucun 
raisonnement, elle affirme spontanément qu'elle doit haïr et 
fuir la douleur; aimer et suivre le plaisir. Telles sont les deux 
premières notions et les deux premières affirmations de la 
phantaisie auxquelles il faut ajouter comme corollaires ces deux 
autres : Il faut fuir la cause de la douleur, c'est-à-dire ce qui est 
nuisible ; il faut rechercher la cause du plaisir, c'est-à-dire ce 
qui est utile. Gomme ces notions sont acquises dès que la phan- 
taisie commence à s'exercer et qu'elles ne sont précédées d'au- 
cune autre, il en résulte qu'on peut, à la rigueur, dire qu'elles 
sont innées, pourvu qu'on ne prenne pas ce mot dans son sens 
absolu. 

1. Gass., t. II, p. 413. 

2. Id„ p. 415. 



'I 



DE l'imagination 149 

Ces affirmations tout à fait générales ne tardent pas à se pré- 
ciser, à mesure que se diversifient nos émotions et que la mémoire 
s'enrichit. Quand un même objet nous a plusieurs fois causé de 
la douleur, il suffit de l'apercevoir pour qu'immédiatement nous 
prévoyions la douleur qu'il doit amener. C'est ainsi que le tau- 
reau, à la vue de l'aiguillon qui déjà l'a piqué, prend la fuite : il 
fait alors un véritable raisonnement. 

« Il est donc aisé de comprendre que ce qu'on appelle instinct 
est une certaine notion non pas aveugle, mais conduite et dirigée 
par la phantaisie et ce, en partie par une appréhension simple 
du bien et du mal, principalement lorsqu'il est présent, en partie 
aussi par raisonnement, en tant qu'on juge du bien ou du mal 
qui doit arriver et dont on a en quelque sorte le pressenti- 
ment*. » 

Les exemples les plus nombreux confirment cette théorie. 
Gomment expliquer, en effet, sans le secours de l'observation, 
de la mémoire et du raisonnement tous les actes qu'accomplis- 
sent les animaux soit pour attirer leur proie, soit pour échapper 
à l'ennemi? — On peut même ajouter qu'ils mettent à profit non 
seulement leurs observations personnelles, mais encore celles de 
leurs semblables : si les petites hirondelles prennent très vite 
l'habitude de fuir à l'approche de l'homme; les poulets, à la vue 
du milan, c'est que, dans les mêmes circonstances, ils ont vu 
leurs parents prendre la fuite. 

L'instinct de faire son nid, qui semble plus complexe et plus 
spontané encore que les précédents, s'explique de la même 
manière. Remarquons d'abord que « œuf et embryon sont des 
parties vivantes de l'animal vivant et que ces parties sont desti- 
nées par la nature à la propagation. Or, comme l'amour de soi 
et de ses parties est naturel et inné, l'animal a aussi un amour 
particulier pour cette partie constituée par la nature en vue de 
la conservation de l'espèce; c'est pourquoi l'animal se met en 
peine de la ponte *. » — Quant au choix d'un lieu propice et des 
matières convenables à la construction d'un nid, il lui est sug- 

1. Gass., t. II, p. 415. 

2. Notura est tam ovum, quam embryonera, et dum gestatur utero, et 
du m excluditur nasciturve esse partem vivam vivi animalis, et quae a 
natura destinata ad propagationem sit. Quare ut amop sui ipsius, pro- 
priarumque partium ingenitus est animali, ita ejus praecipue partis, quae 
instituta a natura est ad generis conservationem. (T. II, p. 416.) 



150 DES FACULTÉS DE L'AME 

géré <i*abord par la mémoire de l'enfance ;eiisaite, par l'exemple 
de ses semblables et les conseils qu'incontestablement ils lui 
donnent; enfin, par la recherche et Texamen des choses utiles 
ou nuisibles au but qu*il se propose. — Ce travail est d'autant 
plus facile et doit être d*autant plus parfait que, chez les ani- 
maux, la phantaisie n*est point distraite par une foule d'objets 
divers, comme chez l'homme. 

On objecte, il est vrai, l'exemple de l'enfant qui, dès sa nais- 
sance, accomplit tous les mouvements nécessaires pour aspirer 
le lait dont il a besoin : n'est-ce pas que la phantaisie semble 
naturellement connaître son propre objet et le discerner dès 
qu'il se présente? — Pourquoi ne pas admettre, répond Gas- 
sendi, que la phantaisie et le cerveau naissent avec une instruc- 
tion en quelque sorte toute faite, c'est-à-dire doaés des habi- 
tudes mêmes des parents? Est-ce que la petite âme qui est 
engendrée, n'est pas une partie de celle qui engendre? * Ainsi 
s'expliqueraient, grâce à Thérédité, non seulement les mouve- 
ments de l'enfant, mais encore ceux qui poussent le chat, par 
exemple, à chasser la souris; l'insecte, né après la mort de ses 
parents, à choisir les feuilles qui lui conviennent le mieux, et tous 
les autres instincts analogues. Ces instincts ou mieux ces habi- 
tudes utiles aux individus et aux espèces se perpétuent d'autant 
plus fidèlement chez les animaux, que l'éducation ne vient pas 
les combattre; tandis que, chez l'homme, l'éducation, comme 
une marâtre, souvent les pervertit. 

En résumé, Gassendi n'admet en nous qu'une seule tendance 
vraiment première, naturelle et innée, un seul instinct : l'amour 
de soi. Toutes les formes particulières qu'il revêt sont dues h 
l'expérience et doivent être considérées comme de véritables 
habitudes acquises par nous ou par nos ancêtres : ce sont ces 
habitudes, fruit de la mémoire et de rassociation des images *, 
qui expliquent les principes communs impliqués dans tous les 
raisonnements de l'animal. 



t. Voir !»• partie, ch. v, p. 90 et sq. 

2. Bien que ces termes à*iMS9ociatkm des idées ou d^itssociation des 
images ne se troarent poiot dans Gassendi, nous avons fait remaniuer 
déjà que seuls ils rendent euctemenl eompte d« sa pensée. 



DE l'imagination 181 

VII. — Le travail que nous venons de décrire et qui s'accomplit 
sans interruption pendant la veille, Gassendi nous le montre se 
continuantpendant le sommeil, sans trêve ni repos*. La phantaisie 
ne reste jamais inactive et il n'y a point de lacune dans la pensée : 
les songes n'en sont que la continuation naturelle, pendant que 
les sens paraissent fermés aux excitations du dehors. On objecte 
qu'il y a des personnes qui n'ont jamais rêvé, mais il serait 
plus juste de dire qu'elles ont oublié leurs rêves. Gomment 
expliquer sans un certain travail de l'imagination, les paroles 
qu'elles ont prononcées, les mouvements qu'elles ont accom- 
plis en dormant et que d'autres ont pu consffeiter? — Nous 
pouvons même ajouter que nos songes forment des séries aussi 
bien liées que les images de la veille et que leur incohérence 
n'est le plus souvent qu'apparente. Rappelons-nous ce qui se 
passe dans le demi-sommeil et nous verrons que nos idées se sui- 
vent et s'évoquent les unes les autres suivant des rapports tout à 
fait naturels. S'il nous semble qu'il en est autrement dans le 
sommeil, c'est que nous avons perdu le souvenir des anneaux 
qui relient les deux extrémités de la chaîne : la dernière image, 
à l'arrivée du sommeil; la première, au réveil. 

La raison de nos songes se trouve tout entière dans les causes 
que nous avons énumérées déjà. — Toutes les impressions que 
nous avons reçues ont laissé, avons-nous dit, des traces de leur 
passage dans le cerveau; or, que l'àme soit de nature ignée, par- 
tant toujours en mouvement, ou que les esprits animaux, par 
suite de leur extrême mobilité, s'insinuent sans cesse dans les plis 
qui leur ouvrent un passage, il en résulte que les modifications 
antérieures se reproduisent et, en même temps, les sensations 
qui les ont primitivement accompagnées. Aussi, la phantaisie 
n'établit-elle point de différence entre les songes du sommeil 
et les images de la veille. Son opération, dans les deux cas, 
est la même. « De même, nous dit Gassendi, que la phantaisie 
agissant avec les sens, pendant la veille, tient pour vraies toutes 
les choses qui apparaissent aux sens, en ce qu'elle les connaît 
toutes par la même espèce que lui ; de même, pendant le som- 
meil, elle lient ces mêmes choses pour vraies en ce qu'elle les 
imagine par la même espèce qui est demeurée et qu'elle est mue 

1. Gass., II, 417. 



ISS DES FACULTÉS DE L'AME 

de la même façon par les esprits qui entrent dans les vestige» 
imprimés, qu'elle la été auparavant par les esprits lorsqu'iU- 
ont imprimé les vestiges * ». 

Mais alors comment se fait-il que nous perdions le souvenir 
de nos songes, au réveil, et que, pendant le sommeil, nous 
croyions à leur réalité*? 

L'oubli de la plupart de nos rêves, répond Gassendi, a proba- 
blement sa cause dans la nature même des impressions qui les- 
ont fait naître. Si ces impressions, dues au mouvement des esprits, 
sont la simple reproduction de nos impressions anciennes, sans- 
qu'aucune sensation nouvelle ne s'y soit ajoutée, il est naturel 
qu'au sortir du sommeil, le souvenir de la vie vécue efface celui 
de la vie rêvée. Il est possible cependant que des sensations nou- 
velles se soient produites, sans que Tesprit se les rappelle; c'est 
qu'alors elles ont été si faibles et leurs traces en nous si légères,, 
qu'elles disparaissent en quelque sorte devant la clarté des per- 
ceptions sensibles, dès que nos sens se réveillent. 

Quant à notre croyance spontanée à la réalité de nos rêves, 
elle s'explique par ce simple fait que, dans le sommeil, nos sens- 
étant clos aux excitations du dehors, et notre entendement 
étant lui-même au repos, tout contrôle des représentations men- 
tales nous devient impossible. Pourquoi, pendant la veille,, 
n'accordons-nous aucun crédit aux fictions de l'imagination? 
C'est qu'à chaque instant les données des sens sont là pour- les 
contredire. Pourquoi, lorsqu'un bâton plongé dans l'eau nous 
apparaît brisé, doutons-nous de l'apparence? Parce que le 
témoignage de la vue est contrôlé par celui du toucher guidé 
par la raison. Nos sensations se redressent donc, pour ainsi dire, 
les uns les autres ; il y a lutte entre nos représentations et celle- 
là est jugée vraie qui n'est contredite par rien. Gassendi trouve 

1. Gassendi, H, 419. 

2. Les arguments de Gassendi sont absolument les mêmes que ceux 
qu'invoque M. Taine pour expliquer comment nous distinguons les don- 
nées de la mémoire des perceptions des sens. Je suis, nous dit-il, dans' 
ma chambre et je pense au Panthéon; d'où vient que l'image du Panthéon 
m'apparaisse comme un simple souvenir? C'est qu'il y a dans mon esprit 
deux représentations contradictoires que je ne puis accepter en même 
temps comme répondant à une réalité présente. A laquelle dois-je accorder 
ma confiance? A celle qui est la plus forte et qu'il m'est absolument 
impossible de chasser. — Comme Gassendi encore, il voit dans Je fait de 
l'hallucination la confirmation de sa théorie. 



DE l'imagination 153 

d'ailleurs dans le fait de rhallucination une éclatante confirnia- 
lion de l'explication qui précède. D'où vient, en effet, Thalluci- 
BatioD? De ce que les représentations de l'imagination sont plus 
vives que celles des sens; alors naturellement nous les objecti- 
vons et croyons à leur réalité. 

Gassendi remarque cependant que, durant le sommeil, nous 
ne sommes pas toujours également dupes de tous nos songes. 
Notre illusion est plus ou moins complète, suivant que notre 
faculté d'être attentif est plus ou moins affaiblie. Lorsque cette 
faculté subsiste encore à quelque degré, nous nous rendons 
vaguement compte de Tétat où nous nous trouvons, de l'absur- 
dité ou de l'impossibilité de nos fictions : de là un certain effort 
pour les mettre en fuite et revenir à la réalité. Lorsque, au con- 
traire, toute attention a disparu, l'imagination se donne libre 
carrière et règne en maîtresse souveraine. L'un de ses effets les 
plus remarquables en nous, est la perte de toute notion précise 
de la durée : quelques secondes nous suffisent pour accomplir 
des actes qui exigeraient plusieurs années. Étrangers au mouve- 
ment du soleil; incapables d'établir aucune comparaison entre 
les représentations dues aux sens et les réprésentations dues à 
^a seule phantaisie, nous sommes les jouets des plus surpre- 
nantes erreurs *. 

Quant aux caractères propres de nos rêves et à la direction 
Ti'ils prennent d'ordinaire, plusieurs causes les expliquent. La 
pi'eniière se trouve dans les impressions mêmes de la veille. Nous 
rêvons généralement aux choses qui nous ont le plus fortement 
Cttius et qui ont laissé en nous les traces les plus profondes. La 
seconde, étroitement unie à la première, est dans la passion. Si, 
pendant le sommeil, nous accomplissons parfois le travail le 
plus compliqué pour résoudre un problème qui nous occupe, ce 
travail est moins dirigé par l'attention que par notre passion 
pour un certain ordre d'idées. 

Gassendi termine cette suggestive étude par quelques remar- 
ques générales sur la valeur des songes et la portée de l'imagi- 
'^^tion '. Il remarque fort judicieusement que la nature de nos 

• Oassendi soutient encore une fois ici, comme on le voit, cette théorie 

^ ? ^^ temps se mesure par l'attention que nous portons aux phénomènes 

2 ^^ produisent en nous. Voy. plus haut, l""*» partie, ch. i, p. 55 (note)* 

.A * Voir Essais de psychologie et de morale : De la moralité dans les 

^^s, de M. F. Bouillier. 



154 DES FACULTÉS DE L'AME 

rôves peut fournir sur nos passions et sur notre caractère les 
indications les plus instructives * ; que souvent même ils nous 
avertissent de maladies prochaines qui nous menacent; mais il 
rejette comme vaines puérilités toutes les inductions qu'on en 
tire touchant les actes qui dépendent de notre propre volonté. 
Quant à l'influence générale de l'imagination, il importe de se 
bien persuader qu'elle est purement immanente. Les astrologues 
seuls croient ou feignent de croire que nous pouvons par cette 
faculté agir sur autrui, jeter des sorts, occasionner des maux 
de toutes sortes. Tout ce que nous pouvons faire, c'est suscîtSr 
dans l'esprit de certaines personnes l'image d'un mal ou d'un 
bien quelconque : alors, la cause directe et immédiate de l'effet 
qui en résulte est dans leur imagination, non dans la nôtre *. 

1. Rapprochez de ces explications de Gassendi, celles que donne 
M. Maury dans son ouvrage : le Sommeil et les Rêves, 

2. La plupart de ceux qui ont étudié l'hypnotisme, de nos jours, se ran- 
gent à l'opinion que défend ici Gassendi et attribuent les elTets produits 
sur le patient, à la seule idée qu'on a fait naître en lui. Point de fluide se 
communiquant du magnétiseur au magnétisé: une simple image suggérée, 
image qui devient dominante et attire à elle toute l'activité. 



CHAPITRE III 



DE l'aME raisonnable OU DE l'eNTENDEMEîVT 



"^ l'entendement et de la phantaisie. — I. Des fonctions de l'entende- 
ment : 1° Il a l'appréhension des choses incorporelles. — 2** Par la 
''énexion, il se connaît lui-même et connaît ses opérations. — 3" Par le 
•"^isonnement, il s*élève à des conceptions dont l'imagination ne peut 
^voir aucune espèce. — IL Nature de l'entendement. — 111. L'entende- 
'Jïent ne s'exerce qu'à l'occasion des données des sens et des images 
^^^es à la phantaisie. — IV. Objections et réponses. 

I- — Nous avons vu qu'au-dessus des sens et de l'imagination 
^^1 sont des facultés communes à l'homme et à l'animal, Gassendi 
^^oaet, avec Arislote et Platon, une faculté supérieure de con- 
'^^îlre, l'entendement, et, au-dessus de l'âme sensitive, qui est 
"^^térielle, une âme raisonnable qui ne l'est pas *. Voyons sur 
^^elles preuves il appuie cette opinion à laquelle il consacre 
'^©s pages du plus haut intérêt, et dont trop souvent on a 
^^naturé le sens. Il n'est point rare, en effet, de trouver le 
*^^iïi de Gassendi uni à ceux des sensualistes par les critiques, 
^OoQQje gi entre sa doctrine et la leur il n'y avait que des 
^*fférences sans portée. — Préoccupé cependant, dès le début 
^^ son étude, d'éviter tout malentendu et de nous éclairer 
^^r sa véritable pensée, il nous avertit en termes précis « qu'il 
^Ul s'6ter d'abord toute préoccupation qu'on pourrait avoir que 

^^tendement ne fût pas une faculté distincte de la phantaisie 
/* Vertu imaginatrice, et qu'il n'y eût de différence entre les 

^*^X puissances que selon le plus ou le moins * » ; cette diffé- 

*' Voir plus loin, II, p. 161. 
lo * ^^^^l"® prœmitto, ut illico praeoccupationem tollam, quod intellectii^ 
'^ %lt facultas distincta a phantasia; et quasi cum phantasia reperiatur 



lo6 DES FACULTÉS DE L'AME 

rence est bien, au contraire, une différence de nature, et i^ 
sufQt, pour s'en convaincre, nous dit-il, d'étudier les fonctions 
de rentendement et son objet. 

i® Lorsque nous faisons Tinventaire des connaissances que^ 
possède Pesprit, nous ne tardons pas à remarquer que plusieurs 
ont pour objet des choses incorporelles * et, par conséquent, ne 
sauraient venir des sens ou de la phantaisie qui ne peuvent rien 
se représenter que sous une forme sensible. La première et la 
plus caractéristique est celle de Dieu. Sans doute, quand nous 
parlons de Dieu et le disons incorporel, « nous imaginons 
quelque chose de corporel ; néanmoins, nous appréhendons, en 
même temps, outre Tespèce sensible, quelque chose qui est 
comme voilé de celte espèce ; or, cela est hors de la portée de la 
phantaisie et n'appartient qu'à l'entendement seul, de sorte que 
cette appréhension peut être dite non pas imagination^ mais 
inteiiigence ou inieliecfion * ». 

Hors du pouvoir de la phantaisie est également l'appréhen- 
sion du vide. Est-ce que nous ne concevons pas cotre le corps 
même le plus subtil, tel que Tair ou Têther ao-dessos desquels, 
faute d'image, la phantaisie ne peut s'élever, « quelque chose 
qui est aussi étendu que le corps, qui est étendu même an delà, 
du corps et du monde, qui demeure toujours le même fixe et 
immobile soit que le corps soit présent^ soit qu'il soit absent^ 
soit qu'il vienne, qu'il s'en aille ou qu'il demeure? ^ » 

Il y a plus: la phantaisie ne saisit que le concret, et il y a en 
nous des notions abstraites, telles que eeUes de couleur, d'huma- 
nité... Il faut donc une faculté nouvelle qui les fournisse, comme 
il faut une faculté nouvelle qui explique la connaissance que 

quoque in hruli$> i^ît quidem humaai iEikeI!ect::»$ drrU :p>« btdluiiia prae- 
stuniior: <ed dtsorîmeD Umen n<oa s;S« nisî 5^<mriici3i masts et minas. 
VUA?<.. t. 11. p, UiV 

1. ùr^u-^ram. ferrî inîeUeclam «d <<otjnio$o<odjici :^^?I7l^r«as immate- 
rial^ve uAtaris. ul Deam ac ixiteiIlÈ^^^3;ix>« r.^4;.^$ es; «{mm ut dicL 
deNc^;. T. 11. p. 4ii. 

i. ù.\>c?x.adÈ. 11.431, 

3L PrjeUr ooise <N>rp«<. eU,\:ïi ^::^ M:Vjj5<i:ïi«ï:tH Cî;^",i5c::>ii est »er aat 
jrtber. ii cuji^? spe.^iem îai«^siiMN> î^rtttt:^*^^. i^c^^iiiîî, iotelligitTe 
îjfcse îaîillf.-'ïas: 3L:^uid. q;Kvl Ia» s:ï <\«er,$«» <3Mit .vcr;^^;. qood ultra 
OMWiîi^ i:!:ni^ue ssuDiv!» wx;xer^v>ïïii xwve^ï^^ïft :^.:. <,:,«i ^i«i absente 
sea pir*î>e^:i:e, ^i*-» Jtd<van;e* î*a *N^U'5^ 55»;^^ iT^.t^Jtr^^3:;e v%?i!r^«i^ idem 

po4<e:î^ *<î« p- 4o*t/ 



DE L'AME RAISONNABLE OU DE L'ENTENDEMENT 187 

nous avons de la raison des choses, de leur être et de leur 
essence. « La phanlaisie peut bien, par exemple, dit Gassendi, 
appréhender rhomme parce qu'elle en a l'espèce qui lui a été 
transmise par les sens, mais appréhender, outre cela, l'essence, 
quod quid est esse, ou ce qui fait que l'homme est homme, c'est 
ce qui n'appartient qu'à l'entendement. Ainsi, elle peut bien 
appréhender le blanc, non la blancheur. D'où vient que la phan- 
taisie des brutes a véritablement bien les espèces de quantité 
d'hommes particuliers, de choses blanches,... mais elle n'en a 
aucune qui représente ou l'humanité ou la blancheur précisé- 
ment prise et comme abstraite du concret *. » Nous avons montré*, 
il est vrai, que les images particulières en se répétant et en se 
fondant, pour ainsi dire, ensemble, forment des amas qui consti- 
tuent en quelque sorte des représentations générales, mais les 
animaux qui n'ont que la phantaisie, « ne connaissent point que 
chaque amas a une marque particulière par laquelle il peut être 
distingué des autres, que cette marque se trouve dans chacun 
des amas particuliers qu'il contient et que c'est là proprement 
l'essence de l'universalité : ratio universalitatis ^. » Voyons, au 
contraire, combien est grande l'indépendance de l'entendement, 
par rapport à l'image. Après avoir perçu plusieurs hommes, 
par exemple, jeunes, vieux, beaux, laids, etc., il met à part 
toutes les différences individuelles et ne retient que les caractères 
qui leur sont communs : or, ces caractères il les connaît précisé- 
ment comme formant la nature humaine commune qui peut 
être énoncée de tous les êtres de la même espèce. Ce qu'il a fait 
pour l'homme, il le fait pour tous les animaux, pour tous les 
êtres, s'élevant ainsi à des conceptions de plus en plus abstraites 
et générales et comprenant qu'une « chose universelle, ou uni- 
versellement considérée, est d'autant plus absolue qu'elle est 
conçue plus séparée des marques spéciales et, comme on parle 

i. Habet quidem phantasia brutorum multas hominum singulorum 
species, multas candidorum... at nuUam tamen qusehumanitatem, nullam 
quae candorem, ut quidpiam prœcise, et prœter concreta couceptum 
reprœsantet. (T. II, p. 451.) 

2. Y. plus haut, p. 145. 

3. Adnoto déesse eam in brutorum phantasia notionem, quod unaquseque 
aggeries certam habeat notam, qua discerni a cseteris valeat; quod talis 
nota in singulis ipsa contentis reperiatur (utcumque in singulis spéciales 
sint notse, quibus différant inter se), quod in ipsa proprie consistât ratio 
universalitatis. (T. II, p. 451.) 



158 DES FACULTÉS DE L*AME 

d*ordinaire, des difTérences individaelles ^ » Il n'en faut pas 
conclure que ânous « pensons ou disons universellement homme, 
nous n'avons pas, comme devant les yeux, une certaine image 
d'homme, particulière et singulière ; mais il sufQt que Tentende- 
roent veuille que ces marques soient mises à part ou qu'il sous- 
entende qu'elles doivent l'être ' ». 

A toutes ces appréhensions qui ne sauraient aToir leur source 
dans la phantaisie, il faut ajouter, nous dit Gassendi, « celles du 
bien et du mal moral, de la sagesse et de la folie et spéciatotnent 
celles des relations, comme de la paternité, de la filiation, de la 
maîtrise, de la servitude, etc. ^ ». 

En résumé, il y a en nous des connaissances, telles que celles 
de Dieu, d'être et de rapport, dont on ne saurait rendre compte 
par nos facultés sensîtives qui ont leur domaine limité aux espèces 
corporelles : « Tobjet de l'entendement est, au contraire, illimité; 
il connaît tout ce qui est; ou, comme on dit, tout être en tant 
que être. Cet entendement s'applique à tout et il n'y a rien qu'il 
ne soit capable de connaître, quoique par suite de divers obsta- 
cles, il y ait bien des choses qu'il ne connaisse pas *. » 

2° Non moins que la connaissance des choses incorporelles, 
la connaissance que nous avons de nous-mêmes prouve l'insuf- 
fisance de la phantaisie à expliquer tout le travail mental qui 
s'accomplit en nous. En effet, l'homme peut réfléchir à sa propre 
action, entendre qu'il entend, penser qu'il pense; or, comme 
nous l'avons remarqué déjà ^, la phantaisie n'est pas capable 
d'imaginer qu'elle imagine « parce qu'étant corporelle elle ne 
peut agir sur elle-même et que, n'y ayant point d'image de l'ima- 

1. Intellectus qui percipit sua vi non ipsa modo universalia, sed etiam 
naturam conditionemve universalitatis, deprehendit rem uDiversalem,uni- 
verseve spectatam, tanto esse absolu tiorem, quanto intelligilur esse a 
specialibus singularium notis secretior. (Gass., II, p. 458.) 

2. Gass., II, id. 

3. Spectare proinde ad hune locum posset apprehensio honestatis et tur^ 
piludinis, sœpientise et stultitise aliorumque innumerabilium, speciatim 
vero relationum, ut paternitatis, filiationis, dominii, servitutis... (II, p. 451, 
440.) 

4. Nam imprimis quidem objectum intellectus esse illimitatum sive 
omne verum, ac, ut loquuntur, omne £ns ut Ens, ex eo constat quod ad 
Dullum non genus rerum extenditur, nuUumque est cujus cognoscendi 
capax non sit; licet ob varia obstacula, multa sint quae reipsa non 
non t. (/d., p. 441.) 

5. V. plus haut, p. 134. ■ 



.:^» 



DE L'âM£. aÂlSOKIfilBLE OU DE L'ENTENDEMENT 159 

ginalioa même, elle ne la peut pas davantage percevoir que la 
vue ne peut perce vofr la vision, en sorte qu'elle ne peut pas plus 
dire : j'imagine que j'imagine, que la vue ne peut dire : je vois 
que je vois * ». « Il serait absurde de supposer qu'un chien se dise 
en lui-même : je pense, j'imagine : la raison de ceci, c'est que 
rien n'agit en soi-même et que l'action de laphantaisie ou l'imagi- 
nation actuelle tend à l'image et non à la perception de l'image, 
d'autant qu'il n'y a point d'image de la perception '. » 

Une conséquence de cette remarque, c'est que la phantaisie 
n'ayant aucune image ni d'elle ni de son action ne peut se com- 
parer avec les autres facultés : travail que cependant nous 
effectuons et dont il faut rendre compte ^. 

Toutefois, c'est surtout lorsqu'il dirige la phantaisie, la force 
d'être attentive à un objet ou l'en détourne, que l'entendement 
nous apparaît comme supérieur à elle et d'une tout autre nature. 
« Cette dernière faculté ne saurait, en effet, avoir cela d'elle- 
même, n'étant conduite que par les seules images, qu'elles vien- 
nent du mouvement intérieur des esprits ou d'une excitation 
extérieure; de sorte qu'il faut qu'il y ait une faculté supérieure 
dominante qui l'empêche de se développer seule; autrement, si 
elle était abandonnée à elle-même, elle s'emporterait comme 
un cheval sans conducteur *. » L'entendement, au contraire, se 
sert de la phantaisie pour la modifier elle-même et use, comme il 
lui plaît, des espèces qu'il a modifiées et qu'il s'est accommodées. 
Grâce à ce pouvoir et à cette liberté qu'il possède, l'entendement 
peut contraindre la phantaisie à former certaines espèces, ou en 
choisir parmi celles qui sont formées pour désigner quelque 
chose de plus que ce qu'elles représentent en réalité. — « Ainsi 
quand l'entendement en est venu à connaître, en raisonnant, 
que Dieu est incorporel et que, pour désigner sa nature incorpo- 
relle, il a pris et choisi quelque espèce de phantaisie ; il arrive que 
toutes les fois que cette espèce se présente, la phantaisie imagine 

1. Res est quoque antc deducta, esse opus nempe phantasia majus quam 
ut imaginetur se imaginari, quod existens corporea, agere in seipsara non 
possit. (Gass., II, p. 451.) 

2. ld„ p. 441. 

3. Phantasia imaginibus alligata, neque sui ipsius, neque suœ aclionis 
hnaginem habens,atque idcirco neque seipsam neque suam actionem ima- 
ginari polis, conferre seipsam, suamve actionem non potest ciim facultate, 
actioneve alia. (II, p. 452.) 

4. T. II, p. 452. 



460 DES FACULTÉS DE L'AME 

véritablement quelque chose de corporel, mais que Tentende- 
ment entend quelque chose d'incorporel. Aussi ces espèces sont 
des signes, par lesquels il est averti qu'une chose se présentant à 
la phantaisie, il en doit entendre une autre qui a de la connexion 
avec elle *. » 

Enfin, comment aurions-nous l'idée d'une faculté supérieure 
à tout ce qui est matériel, si cette faculté n'existait pas ' ? 

3° La troisième fonction par laquelle l'entendement s'affirme 
comme une faculté essentiellement originale, est le raisonne- 
ment qui nous permet de connaître des choses dont nous n'avons 
aucune image. Ainsi nous en arrivons, par le raisonnement, à 
dire que le soleil est tant de fois plus gros que la terre; or, il est 
évident que l'imagination est impuissante à nous représenter 
une telle grandeur. — Nous nous rappelons quelle conception a 
l'esprit de l'espace et du temps. « Lorsque nous discourons des 
espaces qui sont au delà du monde, nous nous élevons par la 
raison à les croire infinis, et cependant nous n'avons en nous 
aucune espèce ou image de l'infini... Ainsi lorsque nous affir- 
mons que Dieu peut produire des mondes infinis dans ces espaces, 
l'imagination peut bien poursuivre cette multitude jusqu'à un 
certain point; mais elle demeure bientôt en arrière, et il n'y a 
que la seule force de l'entendement qui infère, en raisonnant, 
qu'outre tout nombre imaginable, il demeure encore une multi- 
tude innombrable ^. » — « Il en est de même, ajoute Gassendi, 
lorsque nous pensons à l'éternité ou au temps infini; car notre 
imagination nous abandonne bientôt, et cependant nous conce- 
vons qu'il reste de part et d'autre une durée infinie, comme 
n'ayant jamais commencé de ce côté-là, et ne devant jamais 
finir de celui-ci *. » — Au reste, pour prendre des exemples plus 



1. Gass., II, p. 454. 

2. Spectat consequenter quod ipse intellectus, secus ac phantasia, sese 
ipsum intelligat, ac se adeo esse facultatem ordinis materiali superioris 
agnoscat. Scilicet non directa quidem,sed reflexa actione id facit; verum- 
tamen facit, quod nihil ipsi obstet materia, cujus expers est, cujusque 
privatio, ut in rerum actu, seu proprie, ac per se inteiligibilium génère 
sit, ppœstet. {Id., p. 452.) 

3. Imaginatio quidem nostra adnititur aliquousque banc multitudinem 
prosequi : at quam brevi, quœso, resistit, solaque Intellectus vis est quse 
superesse ultra omnem imaginabilem numerum innumerabilem multitu- 
dinem arguât. (T. II, p. 452.) 

4. V. plus haut, Physique, !'• partie, ch. i. 



DE L'AME RAISONNABLE OU DE L'ENTENDEMENT 161 

familiers, comment se fait-il que nous puissions par la pensée 
modifier l'image aperçue dans un miroir, redresser le bâton qui 
dans l'eau paraît brisé? Les faits seraient inexplicables s'il n'y 
avait pas en nous une fonction supérieure à l'imagination, 'capable 
de la contredire : l'entendement ou la raison. 

IL — Cette faculté, maintenant, comment devons-nous la con- 
cevoir? — Frappé sans doute de la tendance qu'avaient les philo- 
sophes de moyen âge à multiplier les facultés et à en faire comme 
autant de petites entités distinctes de la substance elle-même, 
Gassendi prend soin de nous avertir que, par ces mots d'enten- 
dement et d'âme raisonnable, il ne désigne qu'une seule et même 
chose, « car la puissance d'entendre ne diffère pas de la subs- 
tance même de l'âme », c'est pourquoi, ajoute-t-il, « sans faire 
aucune distinction entre l'âme et l'entendement, nous disons 
indifféremment ou que l'âme entend ou que l'entendement en- 
tend * ». — Il repousse de même la théorie d'Aristote qui, dans 
l'entendement, sépare l'intellect agent de l'intellect patient, car 
il ne lui semble pas possible que cette faculté soit scindée en deux 
parties : « Tune toute lumière, l'autre, sans la première, toute 
ténèbres; celle-là faisant toutes choses et ne devenant rien, celle- 
ci souffrant et devenant toutes choses; la première produisant 
et ne recevant pas les espèces intelligibles, la seconde ne les pro- 
duisant pas, mais les recevant; l'une, enfin, n'entendant pas les 
choses et en formant néanmoins les espèces; l'autre étant capable 
de former des espèces, mais entendant par elles *. » Qu'est donc 
l'entendement? — « Une simple faculté dont le propre est d'en- 
tendre ; une faculté qui, étant d'un genre supérieur à la phantaisie, 
en contient éminemment toute la force et qui, envisageant les 
mêmes fantômes qui sont dans la phantaisie, imagine, se réservant 
néanmoins cette prérogative, à cause de son excellence et émi- 
nence, de pouvoir s'élever, à l'occasion des fantômes, à entendre 
des choses que la phantaisie ne puisse imaginer ^ » — Une telle 



!. Gass., t. II, p. 446, 7. 

2. Gass., t. II, p. 446, 7. 

3. Haberi intellectus possit, ut iina quœdam simplcx facultas, cujus pro- 
prium munus sit intelligere. Facultas, inquam, quee toto génère ipsa phan- 
tasia superior, omnein ejus vim eminenter contiDeat,atque ideo intuens in 
eadem, quœ sunt in illa, phantasmata, res easdem intelligere, quas ipsa 
imaginari possit : id spéciale tamen, ob sui eminentiam sibi reservans, 

Thomas. — Gassendi. il 



162 DES FACULTÉS DE L'AME 

faculté, et c'est là,^ en définitive, que tend toute la démonstra- 
tion de Gassendi, ne peut être (\\jl immatérielle, 

III. — Tout en nous indiquant, comme nous venons de le voir, 
avec le plus grand soin, l'originalité propre des fonctions de l'en- 
tendement, Gassendi signale, d'une manière non moins précise, 
les rapports qu'elles soutiennent avec les sens et Timagination ; 
or, s'il est incontestable que l'entendement dépasse toutes nos 
facultés sensibles, il est incontestable également qu'il ne peut 
s'exercer qu'à Voccasion des données des sens et des espèces dues 
à la phantaisie : espèces qui sont dites sensibles en tant qu'elles 
sont dérivées des sens; intelligibles, en tant qu'elles peuvent 
être perçues par l'intellect. — Ce qui prouve qu'il en est bien 
ainsi, c'est que, suivant les remarques que nous avons faites plu- 
sieurs fois déjà, nous concevons toutes choses, même Dieu, sous 
une espèce sensible. « Dans toutes nos pensées, dit justement 
saint Grégoire de Nazianze, il intervient toujours quelque chose 
de sensible, quelque effort que fasse l'entendement pour s'en 
dégager. » Quand nous pensons à l'infini, aux substances spiri- 
tuelles, nous avons encore devant les yeux quelque substance 
corporelle, ce qui est Tune des conséquences naturelles de l'union 
étroite qui existe entre l'entendement et la phantaisie, l'âme rai- 
sonnable et le corps ^. Si nos sens étaient fermés aux impressions 
du dehors, l'entendement resterait en quelque sorte endormi du 
sommeil le plus profond et les idées universelles, les idées de 
rapport, les idées des choses incorporelles elles-mêmes nous 
seraient à jamais inconnues. 

Seulement, la grande difficulté est de comprendre comment 
l'entendement peut connaître au moyen d'espèces matérielles : 
en effet, entre le corporel et l'incorporel que peut-il y avoir de 
commun? Il semble qu'on aboutisse toujours à cette difficulté 
insoluble : l'âme raisonnable doit nécessairement être informée 
ou ornée d'une espèce, « débet informari et adornari specie » ; 

ut ex intelleclis, imaginationeque perceptis, ea possit deducere, quœ ipse 
quidem intelligat, at imaginari phantasia non valeat, ut et jam ante 
deductum est et deinceps quoque attingetur. (Gass., t. II, p. 447 et 453.) 

1. Yidetur itaque mens nostra, donec degit in corpore, non aiiis uti 
intelligibilibus speciebus quam ipsis phantasmatibus, iisque seu meris, 
seu ipsa vi mentis veluti modificatis, appUcitis, in habitum versis. (II 
p. 448.) 



DE L'AME RAISONNABLE OU DE L'ENTENDEMENT 163 

or, eomment cette espèce lui permeltra-t-elle d'entendre si elle 
me lui est pas intimement unie, c'est-à-dire si elle n'est pas de 
même nature qu'elle * ? 

Eq raisonnant ainsi, pense Gassendi, on est dupe d'une illusion 
car on se représente l'image comme une sorte de petite peinture 
qui se trouverait gravée dans l'esprit. Les faits, comme nous 
l'avons remarqué en parlant des sens et des images impresses 
et expresses *, se produisent tout autrement. « La vue n'a pas 
en soi une espèce qui soit comme une peinture de la chose 
visible et qui ne soit cependant qu'une certaine entité purement 
accidentelle; elle est simplement frappée par cette espèce; l'im- 
pression est alors transmise par les esprits jusqu'au cerveau où 
réside la faculté qui, ébranlée, voit ou produit la vision ^. » — Il 
^n est de même de tous nos autres sens, car il serait absurde de 
supposer qu'il y ait des peintures des sons, des odeurs ou des 
saveurs. — La phantaisie, non plus que les sens, n'est ornée d'ima- 
ëres pareilles : si elle fait revivre les sensations disparues, c'est 
^ue les mêmes impressions se reproduisent ; quant à l'entende- 
'ûent, voici comment il agit conjointement avec la phantaisie : 
^* Lorsque celle-ci produit l'espèce expresse, l'entendement, par 
c^la même qu'il est intimement présent et comme adhérent à la 
plxantaisie, envisage la même chose, de sorte qu'on peut dire 
<ivi^l est exempt de passion, aTtaÔTiç, en tant qu'il connaît les choses 
<^* Une telle manière, qu'il n'est ni frappé, ni ébranlé et qu'il ne 
Pô-tit ou ne souffre aucunement; le coup, l'impression et l'ébran- 
^^tnent ne regardent que la phantaisie * ». En d'autres termes, 
^'image, comme le répète à plusieurs reprises Gassendi, n'est 
pour l'entendement que Voccasion d'entrer en exercice, comme 
Vimpression physique n'est, pour la phantaisie, que l'occasion de 
former des images; avec cette différence, cependant, que dans 

1. Gass., t. II, p. 448. 

2. Voy. plus haat, Physique, 2® partie, ch. i, ii. 

3. Neque visus veluti adoruatur specie, quœ sit ipsi quasi pictura .. sed 
percellitnr solum ea specic, quse nihil sit aliud quam textura quaedam 
corpusculorum lucis a re visibili adventantium in oculum, perculsionem- 
que in cerebrum per spiritus promonentium, ut facultas in eo residens, 
neque re distincta ab ipsa phantasia visionem eliciat. (Id., p. 449.) 

4. Yerum, que mémento phantasia perculsa speciem expressam elicit, 
imaginemye rei quœ in sensum incurrerit sua vi expriniit; eodera mo- 
mento, inteUectas ob intimam sui prœsentiam cohœsionemque cura phan- 
tasia, rem eamdem contuetur. {Ici., p. 450.) 



164 DES FACULTÉS DE L'aME 

un cas il y a ébranlement, action directe, dans Tautre non. 
— Est-ce à dire maintenant que tout soit parfaitement clair et 
expliqué dans l'œuvre de Tentendement considéré, comme im- 
matériel et distinct par nature de la phantaisie? Evidemment 
non, mais toutes les autres hypothèses qu'on a faites sont moins 
satisfaisantes encore, au jugement de Gassendi. 

En effet, ou bien Ton n'admet en nous qu'une seule âme cor- 
porelle, et alors on est dans l'impossibilité de rendre compte de 
toutes les opérations que nous avons analysées; ou bien l'on 
admet que l'àme possède deux sortes de facultés, les unes cor- 
porelles et les autres incorporelles, qui accompliraient à la fois 
le travail que nous avons attribué à la phantaisie et celui qui 
n'appartient qu'à l'entendement, et, dans ce cas, on aboutit 
nécessairement à ce dilemme : ou ces deux sortes de facultés 
appartiennent au même sujet, et il reste à expliquer comment 
dans ce sujet s'allient le corporel et l'incorporel, problème que 
nous avons déjà signalé; ou elles sont radicalement opposées, 
partant inhérentes à des substances radicalement distinctes, et 
c'est là précisément la conclusion à laquelle nous nous sommes 
arrêtés *. 

IV. — Plusieurs conséquences importantes découlent de cette 
théorie : la première, c'est que l'entendement étant incorporel 
et contenant, d'une manière éminente, toutes les perfections des 
choses matérielles *, doit être de sa nature purement intelli- 
gent, c'est-à-dire doit connaître les choses, immédiatement, et 
d'un simple regard' : tel est l'entendement de Dieu. Toutefois, 

1. Gass., t. II, p. 454-455. 

2. Id., p. 442. 

3. — « Or, que rentendemeDt humain considéré selon soi et selon sa 
nature puisse entendre les choses et leurs propriétés par un simple regard, 
c'est ce qui se peut voir de ce qui a été dit à l'égard de la phantaisie. 
Car Fentendemeat doit véritablement avoir prêt dans la phantaisie l'amas 
de plusieurs hommes, entre lesquels soit, par exemple, Socrate; il en doit 
avoir un plus général, et comme de tous les vivants, entre lesquels soit 
l'animal... et ainsi des autres; mais, après qu'il a ces amas ordonnés et 
connus, il n'a pas besoin de raisonner pour entendre que Socrate est 
animal parce qu'il est homme; ni vivant, parce qu'il est animal... parce 
qu'il voit d'un seul regard l'amas des animaux et, dans cet amas, l'homme... 
De même que connaissant qu'Athènes est dans la Grèce, il n'a pas besoin 
d'aucun raisonnement par lequel il connaisse que Socrate est dans la 
Grèce, parce qu'il est à Atb^* QQil ne raisonne pas pour se 
persuader à lui-mé"^' ^nt justes, mais pour le 



DE L'AME raisonnable OU DE L'ENTENDEMENT 165 

par suite de son étroite union avec le corps, comme il n'aperçoit 

les choses qu'à travers les images de la phantaisie, Tentende- 

ment humain n'arrive à entendre et à comprendre que par le 

raisonnement, en inférant une chose d'une autre : les espèces 

étant pour lui les signes de la réalité cachée. Le raisonnement ^ 

est donc à la fois une preuve de grandeur et une preuve de 

fa.ihlesse : de grandeur, car par lui nous sommes supérieurs 

a.ux animaux; de faiblesse, car. par lui nous sommes inférieurs 

à Dieu ». 

En second lieu, c'est par l'entendement seul que nous pou- 
vions acquérir la science, car c'est par lui seul que nous connais- 
sons, outre les choses particulières, les universaux. — Il y a, 
^ahs doute, une science du particulier, quoi qu'en ait dit Aristote, 
o«ir les notions que nous avons de Dieu, de tel arbre, par exemple, 
sont évidentes et certaines; néanmoins, les notions universelles 
oonsliluent seules la science proprement dite : en effet, les indi- 
vidus sont changeants et périssables; les caractères essentiels 
^ui constituent l'universalité restent au contraire fixes et immua- 
Ï^Ies et se retrouvent chez tous les êtres de la même espèce; la 
connaissance des uns est donc une connaissance éphémère, tou- 
jcmrs à refaire; la connaissance des autres, une fois acquise, 
^^lat aussi longtemps que son objet, c'est-à-dire toujours; en 
o^tre, tous les individus, quelque ressemblants qu'ils soient, ont 
^^s différences, des particularités qui les séparent; comment la 
''^^moire sufflrait-elle à les retenir tous? Elle retient sans 
J^^ine la notion qui renferme et résume tous leurs caractères 
^^^ mmuns. Ajoutons, enfin, que celle science qui a ainsi pour 
^4>jet le général est notre œuvre, car elle résulte du travail de 
* esprit interprétant par sa propre vertu les données qui lui sont 
^^tirnies par les sens et la phantaisie ^. 

On trouverait maintenant dans Tétroite union de l'entende- 



^^rsuader aux autres qui ignorent, par exemple, que Athènes est en 
^rèce. (T. II, p. 457. — Trad. Dernier, t. VI, p. 429 et 430.) — Stuart Mill, 
exposant, sa théorie du raisonnement, emploie les exemples mêmes 
.^j'emploie ici Gassendi. 

1. Gassendi accorde bien, il est vrai, aux animaux un certain pouvoir de 
isonner, mais ce pouvoir que nous avons analysé plus haut ne saurait 

confondu avec celui dont nous parlons ici. 
8. T. II, p. 457. 
3. T. II, p. 460 et sq. 



166 DES FACULTÉS DE L'AME 

ment et de la phantaîsîe la raison de ses principales qualités et 
de ses principaux défauts. En thèse générale, on peut admettre 
que les âmes raisonnables étant incorporelles et venant de 
Dieu sont toutes égales, mais toutes ne sont pas également 
secondées par les organes des sens, le cerveau et les facultés 
sensîtives *. — Ce qui semble prouver qu'il en est bien ainsi, 
c'est que nous voyons souvent, à la suite de causes purement 
physiques, telles que la maladie ou l'ivresse, les plus brillantes 
perfections de Tentendement disparaître. 

Les plus importantes de ces perfections sont : la sagacité, la 
raison, le jugement, la mémoire, la docilité de l'esprit. — La 
sagacité est « une certaine force qui nous porte à inventer 
promptement quelque chose, et à trouver sur-le-champ des 
moyens soit pour prouver ce que nous soutenons, soit pour exé- 
cuter ce que nous avons entrepris ». — La raison n'est autre 
chose « que la force même de raisonner ou d'inférer une chose 
d'une autre ». Cette force sera d'autant plus féconde, qu'elle 
trouvera dans la phantaisie plus de matériaux sur lesquels 
s'exercer, et des matériaux mieux ordonnés. — Quant au juge- 
ment, au sens ordinaire du mot, « il n'est que la raison natu- 
rellement bien disposée ». Un homme de jugement est celui 
qui voit justement, énonce clairement, tire des conclusions 
rigoureuses, ne se laisse ni surprendre ni éblouir par l'apparence 
ou les sophismes. — La mémoire « est la force de l'entende- 
ment à pouvoir reprendre de ce trésor les choses qui y ont été 
mises en réserve ». — A proprement parler, ce n'est point l'en- 
tendement qui conserve les traces du passé : les impressions du 
dehors comme les actes qu'il a accomplis ne laissent une marque 
de leur passage que dans la phantaisie : ce sont ces marques dont 
il se sert, à l'occasion, pour refaire ce qu'il a déjà fait, et le refaire 
d'autant plus facilement qu'il est mieux secondé par la phantaisie 
elle-même '. — La docilité « n'est autre chose qu'une aptitude 
à percevoir ou à comprendre aisément les choses qu'on nous 
enseigne, à profiter des conseils et à se corriger de ses défauts ». 
Ënlin^ l'esprit est comme l'assemblage de toutes ces perfections 

1. Descartes soutient aussi que nous naissons tous égaux par les dons 
de Tesprit, mais il oublie de faire la distinction que fait ici Gassendi et 
qui rend son jugement beaucoup moins paradoxal. 

2. Gass., n, 455. 



DE L'AME raisonnable OU DE L'ENTENDEMENT 167 

et une « marque de ceci, c'est que quiconque en possède une 
éminemment est dit homme d'esprit, eOcpu^;, c'est-à-dire heureu- 
sement né ». — On a prétendu, il est vrai, que certaines de ces 
perfections semblent se nuire : la mémoire et le jugement sur- 
tout. — 11 est certain qu'on peut développer Tune de ces facultés 
au détriment de l'autre, mais l'expérience nous prouve aussi 
qu'on peut les posséder toutes les deux à un haut degré de per- 
fection, sans qu'elles se combattent. Si beaucoup de personnes 
affectent d'avoir un excellent jugement et ne craignent pas de 
se plaindre de leur mémoire *, c'est par jactance et vanité '. * 

1. Gass., II, ch. VI : de Dotibus IntellectuSt p. 465 et sq. 

2. <( Tout le monde se plaint de sa mémoire et personne ne se plaint de 
son jugement. » (La Rochefoucauld, Réf. 89.) 






CHAPITRE IV 



DE l'origine des IDÉES ET DES PREMIERS PRINaPES 



Du problème de l'origine des idées. — I. Point d'idées innées : toutes les 
idées viennent des sens ou sont formées à Taide des données des sens. 
— II. Comment se forment nos idées. — Des idées particulières. — Des 
fictions. — Des idées -générales. — Des idées des choses incorporelles, 
en quoi elles diffèrent des précédentes. — III. Des premiers principes; 
leurs caractères, leur origine. — IV. Conclusion. 

1. — Les analyses qui précèdent nous aideront à comprendre 
la solution que donne Gassendi à Timportant problème de rori- 
gine des idées. Bien que cette solution se trouve à la fois exposée 
dans sa Logique et dans sa Physique^ elle ne saurait être exac- 
tement appréciée si Ton n'a point examiné d'abord, en se plaçant 
au point de vue même où se place Gassendi, quelle est la nature 
de Pentendement, quelles sont ses fonctions, quelles différences 
radicales le séparent de la phantaisie. C'est pour n'avoir point 
débuté par cet examen attentif que tant de critiques se sont 
mépris sur la vraie doctrine de Gassendi, se bornant à la juger 
sur certaines propositions, ambiguës quand on les considère iso- 
lément, très précises quand on ne les sépare point des commen- 
taires qui les accompagnent. 

Toute cette doctrine repose sur ce principe fondamental admis 
par Aristote, comme par Zenon et Epicure : « Nihil est in intel- 
lectu quod non prius fuerit in sensu ». « Toute idée qui est dans 
l'esprit, dit Gassendi, ou vient des sens ou est formée à l'aide des 
données des sens *. » C'est là un fait d'expérience; l'aveugle n'a 
point la notion des couleurs; le sourd, celle des sons, et si un 
homme, supposition d'ailleurs irréalisable, était privé de tous 
les sens, il n'aurait véritablement aucune idée. 

1. « Omnis quse in mente habetur idea ortuin ducit a sensibus. Omnis 
idea aut per sensum transit, aut ex lis, quœ transeunt per sensum, for- 
matur. » (Logica, I.) 






ORIGINE DES IDÉES ET DES PREMIERS PRINCIPES 169 

Quelques philosophes, il est vrai, prétendent, au contraire, 
que rame, à l'origine, ne ressemble pas à une table rase, et qu'il 
y a en elle des idées innées; mais leur hypothèse, ilâ ne la jus- 
tiûent pas. Ces idées existent-elles dans Tenfant qui n'est pas 
encore né? Existent-elles en nous*pendant un sommeil profond, 
pendant la léthargie? Pourquoi ne nous en reste-t-il aucun sou- 
venir? « Tout ce que vous et les autres, répond Gassendi dans 
ses Instances à Descartes, alléguez sur les idées innées ne prouve 
rien, sinon que vous avez une faculté innée de connaissance. Si 
nous possédions des idées innées, il suffirait d'y apphquer notre 
attention pour acquérir la connaissance de toutes choses. Or, il 
faut toujours, pour connaître, porter notre attention sur les objets 
extérieurs : ainsi, qu'il y ait des idées innées ou qu'il n'y en ait 
pas, il en sera de même, pourvu que nous soyons doués d'une 
faculté de connaître *. » ^ 

II. — Examinons donc brièvement comment nous acquérons 
toutes nos idées, sans recourir à l'hypothèse de l'innéité. 

Et d'abord, que la plupart d'entre elles viennent directement 
des sens, le fait ne saurait être contesté. Telles sont les idées de 
couleur, de saveur, d'arbre, etc. 

En second lieu, à l'aide de ces idées qui correspondent à 
un objet extérieur, on en peut former d'autres qui ne corres- 
pondent à aucune réalité, et cela, soit involontairement, par 
suite du mouvement des esprits dans les diverses traces du cer* 
veau, soit volontairement, grâce à la volonté et à l'entendement 
qui dirigent la phanlaisie. C'est ainsi que, par composition^ rap- 
prochant des matériaux d'origines différentes, nous obtenons les 
idées composées de montagne d'or et de centaure ; par ampliation^ 
celle de géant; par diminution^ celle de pygmée; par transport et 
accommodation^ celles d'objets inconnus, mais que l'on conçoit 
sur le modèle d'objets que Ton connaît. 

Jusqu'ici donc point de difficulté. Il ne semble pas difficile, non 
plus, de rendre compte des idées générales; l'entendement les 
obtient en procédant de deux façons : en assemblant et qh faisant 
des abstractions, « aggregando et abstrahendo ». En assemblant 
les idées semblables, il forme une idée unique qui les embrasse 

1. Dubitat. secund. Tnst., n^ 8, trad. Garnier. 



170 DES FACULTÉS DE L'aME 

toutes : c'est Tidée de genre; c'est ainsi que des idées de Socrate, 
de Platon, d'Aristote, etc., il forme l'idée d'honame. En faisant 
abstraction, il arme au même résultat, car en mettant à part 
les caractères communs aux individus, il obtient encore le genre. 
L'idée ainsi obtenue correspond non à tel ou tel homme, mais à 
l'homme en général. Il importe cependant de bien remarquer, 
encore une fois, quelle est sur ce point la vraie théorie de Gas- 
sendi : quand nous pensons à cette idée générale d'homme, il 
est bien vrai que nous avons encore, comme devant les yeux, 
l'image d'un certain homme; mais il suffit, pour que cette idée 
soit générale, que nous voulions ne faire attention qu'aux carac- 
tères communs à tous les hommes et non aux autres. Or, ce tra- 
vail par lequel nous avons uni et séparé, uni les qualités sem- 
blables, séparé les qualités différentes, appartient non aux sens, 
non à la phantaisie, mais bien à une faculté supérieure qui se 
distingue à la fois de la phantaisie et des sens. Donc, si les idées 
générales ont leur source dans les données des sens, elles doi- 
vent leur développement, leur formation et leur signification 
à l'entendement; par suite, le nihil est in intellectu ne doit pas 
être pris au pied de la lettre et Gassendi est le premier sur ce 
point à combattre les sensualistes. 

Il y a plus. Gassendi nous dit que non seulement l'entende- 
ment peut seul former des notions universelles, mais que seul il 
comprend la raison de l'universalité : ratio universalitatis . 
Qu'entend-il par ces mots? Evidemment les causes et les lois 
fixes et immuables en vertu desquelles les êtres conservent leur 
constitution propre, réparent les brèches que leur ont faites les 
maladies, donnent naissance à d'autres êtres semblables à eux ? 
En d'autres termes, découvrir la raison de l'universalité, c'est 
découvrir le pourquoi et le comment des choses, les rattacher à 
l'ensemble des lois qui président à l'ordre et à l'harmonie de 
l'univers. Ainsi, même dans ces idées qui semblent pourtant très 
voisines des idées sensibles, nous retrouvons, par l'analyse, un 
élément qui ne vient pas, qui ne peut pas venir des sens. 

Mais c'est surtout dans l'acquisition des idées qui ont pour 
objet les choses incorporelles, que le rôle de cet élément paraît 
d'une manière évidente. Au nombre de ces idées il faut placer, 
avons-nous dit, celles de Dieu, de temps, d'espace, d'être, etc. 
Quand nous les concevons, la pensée est évidemment encore 



ORI&INE DES IDÉES ET DES PREHIERS PRINCIPES 171 

obscurcie par une espèce corporelle : quand nous songeons 
à Dieu, nous nous le représentons le plus souvent sous la 
forme d'un vieillard; à l'espace et au temps, sous la forme des 
objets étendus et durables; à Têlre, sous la forme de retendue 
colorée, sonore, savoureuse; mais, brisant cçs voiles, l'entende- 
ment s'élance au delà : au delà des phénomènes, il entrevoit la 
cause ; au delà des perfections relatives, la perfection absolue ; au 
delà, ou mieux à la place des corps limités, Tinfîni! « Il faut donc 
prendre garde, dit Gassendi, en termes qui ne prêtent à aucune 
méprise et nous indiquent dans quel sens il interprète le Nihil 
est in intellectUj — il faut bien prendre garde de ne pas con- 
fondre l'imagination avec la raison, ou, s'il est permis de parler 
de la sorte, l'intelligence intuitive avec l'intelligence de raison ; 
car qous demeurons volontiers d'accord que, tant que l'enten- 
dement est attaché au corps, il puise par les sens les notions ou 
images qu'il a des choses, et c'est ce qui a donné lieu à l'axiome 
« qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait premièrement été 
dans les sens » ; nous demeurons volontiers d'accord que, tant 
que l'entendement ne fait simplement que rem veluti intueri, 
que regarder, pour ainsi dire, la chose et la connaître par une 
intelligence qui soit terminée à une image, il se présente tou- 
jours quelque espèce ou image de corporéité ; mais il faut remar- 
quer qu'outre cette sorte d'intelligence, il y en a une autre en 
nous à laquelle nous parvenons à force de raisonner ou en tirant 
des conséquences; par laquelle nous entendons ou conjecturons 
qu'il y a quelque chose, outre ce qui est corps, outre ce qui 
tombe sous l'imagination. C'est se tromper que de croire qu'il 
n'existe aucune substance incorporelle parce que nous ne perce- 
vons rien qui ne soit mêlé de quelque image corporelle. C'est 
ne pas reconnaître qu'il y a une espèce d'intelligence qui n'est 
pas imagination. Ainsi, nous comprenons qu'outre l'espèce cor- 
porelle sous laquelle nous concevons Dieu toutes les fois que 
nous pensons à lui, il y a autre chose, il y a quelque substance 
incorporelle que notre entendement, avec tout l'effort qu'il 
puisse faire, ne peut jamais entendre ou connaître intuitivement, 
de manière qu'il en ait une véritable espèce *. » 

1. « Enim vero, dum ita faciunt, non animadvertunt fallaciam, qua ima- 
giDationem, seu, ut ita loquar, intuitivam intelligentiam cum ratione, seu 
consecutiva intelligentia confundunt, quia enim mens nostra quandiu est 



172 DES FACULTÉS DE L'aME 

Donc, et c'est la conclusion ^ naturelle à laquelle nous sommes 
conduits, « il y a lieu de distinguer en nous deux critériums : 

t^ Tun, le sens, par lequel nous percevons le signe; l'autre au 
moyen duquel nous saisissons, en raisonnant, la chose elle- 
même cachée sous ce signe, et le second critérium est Vesprit, 
V intelligence ou la raison. » Seulement, le second ne s'exerce 
jamais sans le premier; pour que l'entendement s'élève au-desr 

x/ sus des données des sens, il faut que les sens lui en fournissent 
Voccasion. Ce terme ^'occasion que Gassendi reproduit à chaque 
instant, qu'il explique dans de nombreux passages, nous mon- 
tre bien quel est le rôle de l'expérience dans l'acquisition des 
idées, rôle nécessaire, essentiel même, mais insufiisant à rendre 
compte seul du travail de la pensée *. 

alligata corpori, haurit per sensus rerum noliones... at, prseler hanc intel- 
ligentiam est in nobis aiia qua non intuitione scd consequutione percipimus 
aliquid; unde et non lam percipimus quid sit (quandoquidem non intue- 
mur) quam veluti suspicamur quod sit et ex argument! necessitate judi- 
camus, quod esse debeat. » [}, p. 297.) 

1. M. Mandon, dans ses deux ouvrages : Étude sur le syntagma philoso- 
phicum et la Philosophie de Gassendi, montre très bien quelle est l'origi- 
nalité propre de cette doctrine et combien sont inexacts les critiques 
qui l'assimilent au sensualisme. 

2. « Semper contestatus sum hujusmodi intellectionum genus occasionem 
habere a phantasia. » II, 453. — « Unde et est ipsi attentione reflexioneque 
speciali opus, ut captata exipsis rébus materialibus occasione, in sui ipsius 
consideratione et veniat et quasi secedat. • II, 452. — « Dixi intellectum esse 
potissimum scientem ob scientiam rerum universalium, ac primum quidem 
({uod taiis scientia opus ipsius proprium sit. Nam ad scientiam quidem 
rerum singularium participem habet, consortemque sensum; at circa 
scientiam universalium peragit ipse per se ne^otium; sensus autem quasi 
contentus ipsi occasionem fecisse ut procédât ullerius, universale nihil 
attingens, in singularibus consistit. » II, 462. — « Siquidem fatemur animam 
habere sensus additos asseclamque phantasiam, ut iutellectus occasionem 
ratiocinaudi ex iis accipiat. » II, 442. — « Ostensum est, licet intellectus occa- 
sionem sumat ex iis quse sunt in phantasia imaginibus, ratiocinandi de 
ipsis rébus, eo tamen ipsum provehi, ut illa intelligat quorum imaginatio 
in homine nuUa sit. >* II, 641. — a Nos etiam qui fatemur Deum signasse 
lumen vultus sui super nos, dum nos ad sui similitudinem et imaginera 
fecit, simul fatemur, ad hoc, ut liceat talem vultum agnoscere, occasione 
nos indigere. Deinde dici potest ingeneratio tum fieri, cum primum 
occasione sesc olTerente, elformatur in mente specîes qusedam seu imago 
supremœ cujusdam et immortalis, beatœque naturœ, quam censeamus 
existera. » I, 292. — «c Potest illa quoque intelligere quse diximus illum vi 
sua, factaque a sensibus speciebusque in phantasia degentibus occasione, 
deducere, cujusmodi esse diximus Deum, intelligentias. » II, 463. (V. Man- 
don, op, cit., p. 86 et sq.) — Comme on le voit, rexpérience estsiniplement 
l'occasion de nous connaître nous-même, de former des idées universelles 
et, en raisonnant, d'appréhender les choses dont l'imagination ne nous 



ORIGINE DES IDÉES ET DES PREMIERS PRINCIPES 173 

III. — Outre les idées que nous venons d'énumérer, il semble 
qu'il y ait en nous des jugements tout faits qui guident Tenten-^^^x^ 
dément et le dirigent, lui permettant d'interpréter les sensations 
et de raisonner : à ces jugements on donne ordinairement le 
nom de premiers principes, Gassendi les^ définit : « des énoneia- 
tions générales qui obtiennent une adhésion complète dès qu'elles 
sont perçues; qui ne se prouvent pas par d'autres énonciations, 
mais qui servent à les prouver toutes; qui sont, en un mol, si évi- 
dentes que toute démonstration est inutile, c'est pourquoi on les 
tient pour indémontrables *... » Leur rôle^est donc des plus con- 
sidérables; c'est par eux que les hommes peuvent atteindre à la 
science et se comprendre entre eux : aussi a-t-on coutume de dire 
qu'on ne dispute pas avec ceux qui nient les premiers principes. 

Gassendi ne dresse pas une liste méthodique de ces principes 
comme le feront plus tard Kant et Leibniz : il se borne à nous 
faire remarquer que quelques-uns se rapportent à la métaphy- 
sique, ceux-ci par exemple : une chose est ou n'est pas; mais 
elle ne saurait être et n'être pas en même temps; — d'autres à 
la physique : rien ne vient de rien; tout ce qui produit quelque 
chose, le produit par le mouvement; — d'autres encore à la 
morale : de deux maux il faut choisir le moindre; — d'autres xx^ 
enfin aux mathématiques : le tout est plus grand que la partie ^. 
A ces principes on peut ajouter, bien que Gassendi ne les signale 
pas dans cette énumération, le principe de causalité : tout chan- 
gement a une cause, qu'il invoque à chaque instant dans sa 
Logique et dans sa polémique contre Descartes surtout; et le 
principe de finalité : tout ordre suppose un ordonnateur, tout a 
été disposé en vue d'une fin, auquel il a constamment recours 
soit lorsqu'il explique les mouvements des êtres et leur organisa- 
tion, soit lorsqu'il veut prouver l'existence et la Providence de 

fournit aucune image. — Toutes conclusions qui sont diamétralement 
opposées aux théories des sensualistes. 

1. « Principia hujusmodi aliud nihU sunt, quam efîata aliqua generalia, 
exceptioneque omni majora, quse et statim ac percipiuotur, omnimodam 
fidem inveniunt, et non ex aliis probantur, sed aliis fidem faciuQt; ut 
puta quod sint itacerta, ut probatione non egeant, et quasi primo cognita 
sunt; unde et ducuntur indemonstrabilia. Hœc sunt qualia vulgo suppo- 
nunt qui non esse adversus negantem principia disputandum aiunt; 
quasi ille absurde ea principia neget, quibus nuila esse neque priora, 
neque evidentiora valeant. • (II, p. 457.) 

2. Id., p. 437. 



174 DES FACULTÉS DE L'AME 

Dieu. — Toutefois, ne doivent pas être rangées parmi les pre- 
miers principes, les propositions dont Tévidence ne frappe qu'à 
la suite d'un raisonnement et d'un certain travail de Tesprit. 

S'appuyant sur les caractères mêmes que nous avons reconnus 
à ces principes, quelques philosophes ont pensé qu'ils doivent 
être nés avec nous et antérieurs à toute expérience; Gassendi, 
au contraire, raisonnant ici comme il a raisonné au sujet des 
idées, soutient qu'ils dérivent, comme toutes nos connaissances, 
d'ailleurs, des données des sens interprétées par l'entendement. 

Considérons d'abord ce principe : Le tout est plus grand que 
la partie. Pourquoi nous parait-il d'une évidence parfaite et lui 
accordons-nous immédiatement notre consentement? Parce que 
depuis notre naissance nous n'avons jamais vu qu'il en fût autre- 
ment. (( II arrive de là que, lorsque nous entendons cet axiome 
pour la première fois et que nous concevons ce qu'on appelle : 
Tout, Partie, Plus grand, il se présente à notre esprit, comme en 
un moment, quelques-uns de ces sortes d'exemples : la maison 
est plus grande que le toit, l'homme que la tète ; l'arbre que la 
branche, etc.. ce qui fait que sans hésiter nous tenons Taxiome 
pour vrai et l'admettons volontiers *. » Nous pourrions en dire 
autant de cet autre axiome : La même chose ne peut pas en 
même temps être et n'être pas, sous le même rapport; et de tous 
ceux qui se ramènent en définitive au principe d'identité. L'esprit 
n'ayant jamais trouvé en lui, ni hors de lui, la contradiction, il 
ne saurait la concevoir comme possible. 

Les mêmes remarques, nous dit Gassendi, s'appliquent aux 
principes physiques et moraux. La raison en est que « ces prin- 
cipes sont énoncés universellement et que notre entendement ne 
peut rien admettre universellement qu'il ne l'examine partie à 
partie, ou qu'il ne se souvienne de l'avoir examiné de la sorte. 
Car quiconque énonce une proposition universelle ne peut le 
faire qu'il ne la lire et ne l'infère de tous ou de la plupart des 
singuliers qu'il ait observés, et il est constant que nous n'enten- 
dons ou ne concevons rien généralement que par les singuliers 
qui ont été précédemment connus. Or, ces sortes d'axiomes sont 
dits être connus par soi et naturellement, parce qu'ils se pré- 
sentent d'abord à l'entendement et que l'induction des singuliers 

1. Gâss., II, p. 458. 



ORIGINE DES IDÉES ET DES PREMIERS PRINCIPES 17S 

qui fait que nous les croyons vrais est comme devant les yeux ^ » 
Celte explication qui assimile les principes aux généralisa- 
tions de Texpérience et ne voit en eux que des généralisations 
plus élevées, plus évidentes, plus promptement connues que les 
autres, n*est-elle pas identique à celle des sensualistes et ne sou- 
lève-t-elle pas les mêmes objections ? — Tout en reconnaissant 
que les pages où Gassendi traite spécialement des premiers prin- 
cipes, semblent justifier cette conclusion, nous rappellerons les 
réserves que nous avons faites déjà, à savoir : qu'il faut juger 
Gassendi non sur un texte isolé, sur tel ou tel passage détaché 
des commentaires qui le précèdent et l'expliquent, mais bien sur 
Tensemble des explications qu'il nous donne. La tâche paraît 
d'autant plus difficile ici que la pensée de Gassendi n'est pas tou- 
jours d'une extrême précision, que les redites sont nombreuses et 
la méthode souvent hésitante. N'oublions pas, en effet, que ce 
problème de l'origine des idées et des principes, au xvii^ siècle, 
était loin de se poser aussi nettement que de nos jours et que 
Gassendi est encore celui qui le premier en a le mieux aperçu 
l'importance et le mieux signalé les difficultés. Essayons donc, en 
nous appuyant sur sa théorie générale de l'entendement et sur les 
explications qui précèdent, de rendre compte et du principe de 
causalité : tout fait a une cause, et du principe moral : il faut 
faire le bien et fuir le mal. 

Soit d'abord le principe de causalité. L'esprit allant toujours, 
à l'origine, nous dit Gassendi, du particulier au général et débu- 
tant par des connaissances singulières *, cette formule : tout 
fait a une cause, a dû être précédée de cette autre : tel fait a 
telle cause. Cette dernière formule elle-même est le résultat 
d'un travail de l'esprit ; elle contient trois éléments : l'idée de 



1. « Ratioque generalis est quod cum omne hujusmodi effatum univer- 
sum pronuncietur, non possit mens nostra quidquam universim admit- 
tere, quin id singulatim exploret, vel fuisse a se exploratum meminerit; 
quippe cum et quisquis universalem propositionem effert, facere non 
possit, quin ipsam ex observatls omnibus, aut pluribus certe singularibus 
coUigat; ac certum nihil sit a nobis generatim intelligi, nisi singularibus 
prius notis. Dicuntur vero hsec effata seu principia per se ac naturaliter 
nota qnod illico menti occuirant et quasi coram oculis sit singularium 
inductio, qua illis fides concilietur. » II, p. 438. — Yoy. trad. Bernier. 

2. « Intérim, qnod obiter dixi nihil a nobis generatim, nisi singularibus 
prius notis intelligi, modum attingit, quo intellectus in cognoscendo pro- 
greditur. » (Gass., t. II, p. 458.) 



176 DES FACULTÉS DE L'AME 

fait, ridée de cause et l'idée d'un rapport entre ce fait et cette 
cause. D'où viennent ces éléments? C'est ici que nous aperce^ 
vons surtout l'originalité de l'explication de Gassendi : l'idée de 
fait nous vient assurément des sens; quant à l'idée de cause, elle 
vient à la fois des sens et de l'entendement, et celle de rapport, 
de l'entendement seul * à l'occasion des deux autres. L'idée de 
cause vient des sens^en tant que la cause est, elle aussi, un fait, 
un fait qui nous est révélé soit par la vue, soit par le toucher... 
C'est la vue qui nous montre le sculpteur et la statue qu'il pro- 
duit. Elle vient de l'entendement en tant que la cause est consi- 
dérée comme une force qui amène un changement, qui est en 
rapport avec un phénomène qui dépend d'elle, car c'est l'enten- 
dement seul qui aperçoit le rapport, ou mieux la raison de 
l'union de deux termes. C'est lui qui nous dit qu'entre le père et 
le fils, il y a plus qu'un rapport de succession, mais bien que le 
père est la cause du fils. L'animal semble percevoir également 
les rapports, mais nous avons vu à quoi se ramène cette 
perception et l'impossibilité où il se trouve de concevoir tout 
rapport d'une manière abstraite, d'en soupçonner la raison 
ou du moins de la penser formellement *. S'il est un reproche, 
jusqu'ici, qu'on puisse adressera Gassendi, c'est bien celui, non 
de tomber dans le sensualisme, mais de s'en écarter outre 
mesure, puisqu'il attribue à une faculté distincte des sens et de la 
phantaisie, la perception des rapports. — Une critique plus sé- 
rieuse qui pourrait lui être faite, c'est de n'avoir pas vu ou plutôt 
de n'avoir pas suffisamment montré que l'idée de cause nous 
vient de la conscience, et que c'est plus tard seulement que nous 
l'appliquons au monde extérieur. Et cependant, il a bien compris 
l'action de la volonté sur nos facultés sensibles et le pouvoir que 
nous possédons de diriger le travail de l'esprit, de lui imposer 
tel ou tel objet, de l'engager dans telle ou telle direction ^. Il 
est vrai qu'il prétend, avec raison peut-être, que la réflexion 
par laquelle nous saisissons, pour ainsi dire, notre activité sur 
le fait, ne s'exerce qu'à l'occasion des impressions sensibles, et 



1. « Spectare proinde ad hune locum posset apprehensio honestatis et 
turpitudiais;... speciatim vero relationum : paternitatis, filiationis,dominiiy 
servitutis, etc.. » {Loc. cit.) 

2. Voy. plus haut, page 144. 

3. Consulter p. 195 et sq. 



ORIGINE DES IDÉES ET DÉS PREMIERS PRINCIPES 177 

qu'elle est non pas une opération sensitive, mais bien une opé- 
ration purement intellectuelle *. 

Voyons maintenant comment de ce jugement particulier : tel 
fait Si telle cause, nous pouvons nous élever à cet autre, à ce 
principe : tout fait a une cause. Après avoir, une première fois, 
constaté qu'un fait a sa raison d'être dans un autre, nous cons- 
tatons une seconde fois, puis une troisième... qu'il en est de 
même pour tous les faits particuliers que nous observons. Alors, 
grâce à l'entendement « qui conçoit par sa puissance propre, vi 
sua, non seulement les principes universels, mais encore l'essence 
et les conditions de ces principes; qui reconnaît que l'universel 
est d'autant plus pur et parfait qu'il apparaît plus dégagé de 
toute propriété spéciale aux singuliers, ou, selon l'expression 
usitée, de toute différence propre * », nous dégageons des expé- 
riences, pour le mettre à l'écart, tout ce qu'elles ont de parlicu- 
culier et ne retenons que ce qu'elles ont de commun entre elles, 
à savoir : le rapport de causalité. De sorte que, si nous avons à 
formuler le résultat de notre généralisation, nous ne dirons plus, 
sous une forme concrète : la statue a sa cause dans le sculpteur, 
le iils a sa cause dans le père,... mais bien : tout ce qui devient a 
sa raison d'être, tout changement a une cause. — C'est l'expé- 
rience qui a suggéré ce principe, c'est l'expérience qui le vérifie; 
c'est l'entendement qui le formule et en voit toute la portée. 

Nous pourrions reprendre cette analyse pour tous les autres 
principes et nous verrions que le rôle de l'expérience ou des sens 
et celui de Tentendement sont toujours les mêmes. Le principe 
moral, à cause de son importance exceptionnelle, mérite cepen- 
dant un examen spécial. 

En étudiant l'instinct, nous avons vu ^ que Gassendi n'admet 
en nous qu'une seule tendance vraiment première, naturelle et 
innée : l'amour de soi, d'où découlent bien vite ces deux affir- 
mations : il faut aimer et suivre le plaisir; il faut fuir et haïr la 
douleur. S'il s'en était tenu à ces simples constatations, nous 

1. Voir page 158. 

2. « Hinc ergo inlellectus, qui, ex anledictis, percipit vi sua non modo 
universalia, sed etiatn naturam conditionemve universalitatis, depre- 
hendit rem universalem, universeve spectatam, tanto esse absolutiorem 
quanto intelligitur esse a specialibus singularium notis proprietatibusve, 
et, ut appellant, dilTerentiis individualibus secretior. » (Gass., II, 458.) 

3. Voy. plus haut. Physique, 2^ partie, ch. u. 

Thomas. — Gassendi. lî 



178 DES FACULTÉS DE L'AME 

pourrions, dès à présent, prévoir que sa morale n'est autre que 
la morale du plaisir ou celle de Tintérèt; mais, en analysant 
Tentendement, il remarque que, sur ce point encore, son lan- 
gage est tout autre que celui des sens et de la phantaisie. C'est 
ainsi qu'au-dessus du bien sensible, il entrevoit Thonnète ou le 
bien moral qui lui est souvent opposé et, à côté ou au-dessous du 
mal physique, le mal moral plus dangereux encore *. Dès lors, 
dès qu'une action libre se produit, Tentendement la compare à 
ce bien moral et la juge; et, comme ce bien lui paraît être 
le suprême désirable, il prononce naturellement qu'il faut l'ac- 
complir et éviter tout ce qui s'en écarte. — Ici encore, les sens 
ont été pour l'entendement l'occasion de s'élever de faits parti- 
culiers à une loi générale : la loi de la volonté libre *. 

lY. — S'il nous fallait, en terminant, résumer en quelques mots 
la doctrine de Gassendi sur la raison, il nous semble que nous ne 
pourrions le faire d'une manière plus exacte qu'en empruntant 
à un philosophe contemporain la conclusion de son propre sys- 
tème : « Pour expliquer psychologiquement, dit-il, et, tout 
ensemble, justiûer scientifiquement la croyance à la causalité, il 
faut faire appel, à la fois, à Texpérience et à la pensée. La 
nature ne se dévoile pas tout entière à l'expérience dans son 
harmonie et son unité. Mais c'est justement le propre de rintel- 
ligence d'entendre les choses à demi-mots^ de voir plus loin que les 
yeux, de dépasser la réalité pour conquérir la vérité. Les signes 
d'ordre et d'unité qui se manifestent çà et là dans l'expérience, 
l'intelligence les saisit, les dégage, les rapproche, leur donne une 
valeur de preuve ; et, fondée sur cette preuve sans cesse accrue 
et fortifiée, elle affirme Tordre et l'unité dans le tout. 

« La croyance à la causalité ressort donc d'un commerce de 
Tesprit et des choses, « commercium mentis et rerum » (Bacon). 
Elle n'est due ni à l'expérience brute, ni à l'esprit pur, mais à un 
empirisme intelligent ^. » — Un empirisme intelligent , tel est bien 
le litre le plus précis et le plus exact qui nous semble convenir 
au système de Gassendi. 

1. Gass., Il, 451. 

2. Gassendi, à Toccasion des premiers principes, examine également 
plusieurs autres règles de conduite et notamment la joie et le remords, 
dont il s'efTorce de nous donner une explication purement empirique. 

3. Rabier, Leçons de philosophie, t. 1, p. 405 et 406. 



CHAPITRE V 



DE l'appétit 



*• ^n quoi l'appétit diffère de l'imagination et de rentendement. — 1<* Sa 
ï^ature. — 2" Classification des appétits : de l'appétit raisonnable. — • 
^^ De l'appétit irraisonnable; siège où il réside; causes qui le favo- 
^îa^nt. — II. Des passions en général : 1® Opinions des philosophes; 
J^^nnition. — 2° Division des passions. — 3* Passions physiques : dou- 
J^Hl», plaisir, désir. — 4* Passions de l'esprit; leur classification. — 
"^- Du plaisir et de la douleur; leur nature; classification des plaisirs et 
douleurs. — IV. De Tamour et de la haine : du désir et de Taversion. 



Tespérance et de la crainte. De l'audace et de la pusillanimité. De la 
^ol^re et de la douceur. — Conclusion. 

I. — Bq étudiant la phantaisie et, par occasion, l'instinct, Gas- 

i a pris soin de nous faire remarquer qu'il existe en nous, 

me dans tout être vivant, une tendance naturelle et innée qui 

^^Us porte à développer de plus en plus nos facultés, à rechercher 

^ qui leur agrée, à fuir ce qui leur nuit; tendance qui, suivant 

^^'ôlle est contrariée ou satisfaite, détournée ou non de son 

^*> est agréablement ou désagréablement émue *. — C'est cette 

'^^«lance même que les Grecs désignaient sous les noms d"ôp[jL^ 



â.''J|p4tc; les Latins, d*impetus et d'appetitus; les philosophes 
^^^demes, ^inclination^ et Gassendi, se conformant au langage 
^Ktttnairei soiu la domination générale d'appétit. Il la définit : 

.^ J importe de remarquer que Gassendi ne laisse échapper aucune 
'^ l'as bien établir non seulement que l'activité est le fond de l'être, 
■V cette- aetivitô est en quelque sorte déterminée d'avance et tend, 
{ina» vem une fin précise. 



180 DES FACULTÉS DE L'AME 

« La faculté que possède Pâme d'être émue ou affectée par la 
perception ou la connaissance du bien et du mal ^ » 

1° Cette faculté se distingue nettement des facultés sensitives 
et des facultés intellectuelles, et par Tobjet qu'elle poursuit, et 
par son mode de développement, et par ses effets. 

L'objet de l'entendement est la vérité, ce que la chose est ou 
parait être; l'objet de l'appétit est la bonté des choses, leur con- 
venance, leur utilité : est bien pour lui, tout ce qui est agréable, 
conforme à notre nature; est mal, tout ce qui nous est désa- 
gréable et contraire *. 

L'entendement et la phantaisie peuvent connaître sans que 
l'appétit soit ému ; on ne saurait être ému sans connaître. Qu'un 
étranger s'offre à nous, Inopinément, sur notre passage, sa vue 
nous laisse indifférents : nous acquérons une connaissance, nous 
n'éprouvons pas une émotion. Qu'au lieu de cet étranger, nous 
rencontrions un ami, un parent qui nous est cher, et aussitôt la 
connaissance est suivie d'un vif sentiment de plaisir. 

Enfin, « la partie connaissante demeure comme attachée dans 
l'âme, au lieu que la fonction de l'appétit redonde sur le corps; 
c'est pourquoi il y a plus de trouble dans un cas, dans l'autre 
plus de calme ^. » 

L'appétit, ainsi défini et caractérisé, peut donc être considéré 
comme une force qui s'ignore elle-même et qui ignore sa fin, 
mais qui apprend à connaître ce qu'elle est et où elle tend grâce 
à la phantaisie et à l'entendement. Tant que son bien ne lui a 
pas été révélé par la sensation ou l'image, elle reste, pour ainsi 
dire, plongée dans le sommeil; dès qu'elle l'a aperçu, elle s'élance 
à $a poursuite, aspirant à le posséder d'une manière de plus en 
plus complète. Gassendi ne saurait donc souscrire à l'opinion des 
sensualistes qui, d'une façon absolue, placent la source de l'in* 
clination dans le plaisir : c'est le plaisir, au contraire, qui a sa 



i. « Appetitus estseu pars, seu facultas qua anima ex apprehenso cogni- 
tove bono autmalo commovetur et afficiiur. » (Gass., II, p. 469.) 

2. « Appetitus in eo maxime a parte, facultateve cognoscente differt 
quod ut ista ad veritatem, reive existentiam, seu id, quod res est, essevc 
apparet, terminatur, ac falsitalem aversatur, in quam potest incidere : its 
ipse ad bonitatem reive congruentiam, seu id, quo res juvans, aut talis 
videtur, contendit, et malitiam, seu id, quo res nocere potest, exhorres- 
cit. » (Gass., t II, p. 469, 410.) 

3. Id., même page. 



DE l'appétit 181 

source dans rioclioation ; seulement il Téclaire, lui montre en 
quelque sorte sa voie, lui permet de se diversî6er *. 

2° Comme Tappétit peut entrer en exercice soit à l'occasion des 
iinages de la phantaisie, soit à Toccasion des données de Ten- 
tendement, on peut distinguer en lui deux formes principales : 
l'appétit raisonnable et l'appétit irraisonnable. 

L'entendement, pris en lui-même, dont le propre est de con- 
naître et dont Tobjet est la vérité, semble être sans passion, 
oLitxQrfi ; cependant est-il possible d'admettre qu'il aperçoive tou- 
joQrs le vrai et l'bonnéte et les contemple, sans éprouver abso- 
lument aucune émotion, sans les aimer? — Comment expliquer 
^lors qu'il préfère la vérité à rerreur, Tbonnéte au déshonnête'? 
^^11 paraît plus naturel, dit Gassendi, d'accorder qu'il y a dans 
^ette partie supérieure quelque sorte d*appétit auquel ces choses 
^t autres semblables se doivent rapporter'. » — Mais cet appétit 
^t les passions qu'il éprouve, gardons-nous de les identifier avec 
^* appétit et les passions physiques. Dérivant de l'entendement 
^^i est immatériel, ils doivent être purs, calmes, exempts de 
^^^^s les troubles, de toutes les secousses des passions ordi- 
i res : tels sont l'amour de l'honnêteté, le désir de faire le bien, 
bienveillance, etc. C'est pourquoi les dénominations d'appétit 
^^ de passion ne leur conviennent que par analogie. — Cette 
^t^inion, Gassendi la croit conforme à celle des plus grands phi- 
^^^ophes : quand Platon et Pythagore, nous dit-il, dénient la 
T^^^ion et l'appétit à la partie raisonnable, ils veulent nous faire 
^^tendre simplement qu'elle est exempte des passions vulgaires et 
^^rbulentes, « qu'elle est comme le sommet de l'olympe jouis- 
^^Dt d'une parfaite sérénité », non qu'elle est incapable de toute 
^Qaotion et de tout amour. — De même, lorsque les stoïciens 
^ous disent que le sage ne se laisse jamais émouvoir, « ils n'en- 



1. Gassendi remarque qu'il serait facile de retrouver l'analogue de cette 
liUïulté dans les plantes, même dans les minéraux; nous avons même 
montré ailleurs quel rôle joue cette hypothèse dans tout son système. 
Toutefois, il n'examine à proprement parler ici que Tappétit tel qu'il 
se révèle à nous chez les animaux et chez les hommes. 

2. « Toute faculté connaissante se porte par une inclination naturelle 
vers son objet, ce n'est donc pas merveille que Tâme ait de Tinclination 
à connaître, n (Gassendi, II, 482.) Bernier, V, 513. 

3. « Esse ergo videtur in ea (anima rationali) appetitus aliquis, ad quem 
ista et caetera, quœ id genus sunt, roferantur. » (II, p. 470.) 



iSi DES FACIXTÉS DE L'AME 

tendent autre chose sinon que le sage n'est point troublé de ^ 
misère d'autrui, mais que paisiblement et sans trouble il don 
Taumône, relève le misérable qui est tombé, secourt le na 
fragé... ; ce qui n'est visiblement autre chose qu'ôter de l'enta 
dément tout ce qui peut en altérer le calme, mais y laisser né^ 
moins les passions pures, douces, paisibles » dont nous parlio 
tout à rheure. Au-dessus de lamour sensible, il y aurait do 
une sorte d'amour intellectuel d*une nature plus parfaite; ol 
dessus des passions ordinaires, des passions raisonnables, ar& 
logues à celles que nous attribuons à Dieu lorsque nous diso 
de lui qu'il aime, qu'il s'irrite, qu'il se venge *. 

Si cette forme de l'appétit attire peu notre attention; si so^ u- 
vent même on en méconnaît l'existence, c'est que par suit& ^^ 
l'étroite union qui existe entre l'âme raisonnable, l'âme sensiti- '^^ 
et le corps, il est rare que l'une de ces parties soit affectée se*- '^^ 
que les autres le soient également. Aussi les passions simples ^^ 
douces sont-elles presque toujours mêlées aux passions vraies ^^ 
turbulentes : de là la difQculté de les distinguer et d'en k>î- ^^ 
marquer les caractères. ^ .^ 

Quant au siège où réside\rappétit raisonnable,\il est évid 
qu'il ne peut se trouver que dans la partie mente où se tra 
l'entendement, c'est-à-dire dans le cerveau. 

3** L'appétit déraisonnable lui-même présente des caraclô^^^^ 
différents, suivant les causes qui le font entrer en exercS-^^^* 
Or, il peut être mû soit par une image^ soit par le sin3 ;^^^^ 
contact d'une chose sensible : dans le premier cas, il seirB M^^^ 
qu'il ait son siège dans la poitrine; dans le second, dans Vorg^^^^^ 
affecté. Lorsque notre main est en contact avec la flamme; l.<^^ ^' 
qu'un objet nous blesse le pied, n'est-ce pas dans la main ®^ 
dans le pied que nous ressentons l'émotion? Lorsque, au (^c:^^" 
traire, nous songeons à un danger passé, lorsque nous nc:^^^^ 
représentons un mal imaginaire, lorsqu'on nous blâme ^" 
lorsqu'on nous félicite, ne semble-t-il pas que notre poitrine ^^ 
resserre ou se dilate, que notre cœur batte plus fort? C'est qu*' ^^ 
eux probablement réside l'appétit. 

On objecte que si l'image, cause de l'émotion, réside eoinni^*^^ 
la phantaisie, dans le cerveau, il est difficile d'admettre q ^^^ 

1. Gassendi, H, 471. 




DE l'appétit 183 

Tappélit soit situé dans les autres parties de rorganisme. Mais 
nous rappellerons ici ce que nous avons dit déjà avec Bernier : 
« Si Gassendi fait résider la faculté sensitive, généralement 
prise, dans le cerveau, il n'exclut pas absolument la spéciale et 
n'en prive pas absolument les parties. Comme il admet une 
espèce d*âme, de perception, de sentiment, dans les insectes 
coupés, il admet aussi que le pied, par exemple, étant animé, 
sent effectivement du plaisir et de la douleur selon que le contact 
est rude ou poli *. » — Dans ce cas, la cause de l'émotion est 
Tobjet même qui affecte Torgane commodément ou incommodé- 
ment '; elle n'est pas une image quelconque de la phantaisie. 

On objecte encore que ces émotions ont souvent leur contre- 
coup dans la poitrine, ce qui semble nous autoriser à conclure que 
là se trouve véritablement le siège de tout appétit, quel qu'il soit. 
— Le ffitit invoqué est exact, seulement, pour en rendre compte, il 
suffît d'admettre à la suite de l'émotion première, l'intervention 
de l'imagination. Alors, que se produit-il? Une émotion nouvelle, 
assurément, qui fortifie la première et se fond en quelque sorte 
avec elle. Il s'établit entre les parties écartées du corps et la 
partie centrale, entre la main, par exemple, et la phantaisie un 
double courant que Gassendi décrit avec une rare clarté. Lorsque 
ce courant va de la périphérie au centre, il active la phan- 
taisie; lorsqu'il part de la phantaisie, il active l'émotion : ainsi 
s'explique comment certaines émotions, faibles à l'origine, peu- 
vent aller croissant, grâce à la force que leur communique 
l'image qu'elles ont fait naître ^. 

Dans ce cas, l'appétit, soit qu'il poursuive un objet, soit qu'il 
s'en éloigne, grandit de plus en plus et devient de plus en plus 
tyrannique. 

IL — Après avoir ainsi étudié l'appétit en lui-môme et dans ses 
causes, Gassendi l'étudié dans sesefTets. Ces effets sont les passions . 

1° Et d'abord, il indique avec précision ce qu'il entend par ce 
mot et en quoi il s'écarte de l'opinion des philosophes les plus 
connus. — Suivant Zenon, la passion est une émotion de l'âme 

1. V. plus haut, Physique, 2° partie, I, 11. 

2. « Notaadum debere quidetn organum, sive sensorium esse anima- 
tum. » (T. II, p. 335.) — Id., p. 473. 

3. Gassendi, 11, 474. 



184 DES FACULTÉS DE L'AMB 

contraire à la nature. — La définir ainsi, dit Gassendi, c'est 
écarter de son étude le plus grand nombre de nos émotions, car 
on ne saurait soutenir que toutes nous soient contraires. Suivant 
Cicéron, d'autres philosophes définiraient la passion un appétit 
trop véhément : définition trop particulière encore et qui oflTre le 
grave défaut d'envisager l'appétit à un point de vue spécial, 
point de vue auquel il convient de se placer non ici, mais en 
morale. 11 est plus simple de considérer, d'une manière tout 
à fait générale, la passion « comme une émotion ou agitation de 
l'àme dans la poitrine ou dans quelque autre partie du corps, 
excitée par la sensation ou par Topinion du bien ou du mal '. » 
Par les termes (Témotion et d^agitationj nous marquons la 
différence qui la sépare de Tamour purement intellectuel dont 
nous avons parlé et des joies qu'il éprouve ; par ceux qui sui- 
vent, nous indiquons nettement quelles causes la provoquent. 

â® D'après ces causes, nous classserons toutes nos passions 
en deux grandes classes : celles qui se localisent facilement dans 
un organe particulier et semblent se rapporter plus spécialement 
au corps, et celles qui, ayant leur siège général dans la poitrine, 
paraissent plus particulièrement se rapporter à Tesprit. 

3° Examinons d'abord les premières. L'expérience nous 
apprend que toutes les parties du corps pouvant être touchées 
par quelque chose de commode ou d'incommode, Vappétit étant 
di/fus dans tout le corps, toutes peuvent éprouver du plaisir et 
de la douleur. Plaisir et dotJeur. telles sont donc les deux prin- 
cipales passions, celles auxquelles peuvent se ramener toutes 
les autres. 

Il y a douleur, toutes les fois que le corps ou quelqu'une de ses 
parties est détournée de sa voie naturelle ou troublée dans son 
état normal ; plaisir, lorsque ce trouble cesss^ et que tout rentre 
dans Tordre *. Comme on le voit, pour Gasss^ndi, la première 
émotion, la passion première, o*e$l la douleur; le plaisir n'est 

1. «^ .vrTivtus est commoUo «nim» in )y<u>re, i^Nove alîa^ex boni, vel 

i. • >'^t îniprimis ratio je^n^^raït^ ;i^nt;en«)i \K^Kwm,*Mrtctîo corporis, par- 
ti$\c illiu:!^ a nAturJiH «N^nstitutk^ie^** «lein^W )Nitk^ jK^n^rsilis sentiendi 
xolnputem e:iit iv$t(iutHx \N>r|Kvrt«, |4irti$Y^ iUio* iii iMt^mlom constitu- 
tioncm. K\ ^uo )\ri>ind« M>i|iiilliir« «I v\^hi|kU* mim» )^v«'<<«<iit^ dolore non. 

^it : quatenu^ ^ tuiaU «MwU* a m^— >l MiNt Ikl^ «k^lii ^«oque (àcienda 

sil m n«tuimk«ii «Mam it^ ^^ 



DE l'appétit 185 

qa'uDe émotion ultérieure, dérivée. « Platon, nous dit-il, pense 
que cette théorie ne saurait être admise pour la vue, Touïe et 
Todorat, comme si la douceur de quelque couleur, de quelque 
son et de quelque odeur fût capable de la faire sentir encore 
qu'il n'eût précédé aucune douleur dans leurs organes; mais 
Aristote tient le contraire et déclare que, si cela paraît dans ces 
sens, ce n'est qu'à cause de l'i^ccoutumance qui fait que nous 
ne sentons pas qu'ils souffrent, car de voir même et d'entendre^ 
c'est une chose pénible, mais nous y sommes de longtemps accou" 
tumés *. » 

Entre la douleur et le plaisir se place le désir. Pour nous ren- 
dre compte de son rôle et de celui des passions qui l'accompa- 
gnent et le précèdent, supposons un être vivant exempt de 
toute passion et dans cet état qu'on appelle Vindolence. Un 
trouble survient dans son organisme, aussitôt il souffre, mais, 
en même temps, dans la partie affectée naît le désir d'être 
rétablie dans son premier état et affranchie de la douleur. Si ce 
désir est satisfait, il y a plaisir. Quel est donc ici le rôle du 
plaisir? Simplement de disposer l'être vivant à satisfaire ses 
désirs : l'exemption de la douleur, telle est la fin principale; 
le plaisir n'est qu'un simple adjoint et ce qui le prouve c'est 
que, l'exemption obtenue, le plaisir s'évanouit et Vindolence 
demeure *. 

Sans doute, souvent, l'être vivant se propose pour but le 
plaisir lui-même et non pas simplement l'affranchissement de la 
douleur, mais alors c'est que l'imagination est intervenue : le 
désir a été éclairé par l'opinion et le jugement; or, jusqu'ici nous 
n'avons considéré que les passions qui naîsssent antérieurement 
à tout jugement et à toute opinion; il nous reste maintenant à 
étudier les autres. 

4° Ces passions nouvelles que nous avons plus particuliè- 

1. • Videre, inquit (Aristoteles), et audire Vj7cr,p(Jv, molestum est; àXX'iiÔrj 
tnyrfitii i<T(xèv, sed dudum assueti ils sumus. » (Eodem loco.) — Gassendi 
donne plusieurs exemples à Tappui de cette théorie, qui est également 
celle d'Epicure et qu'il généralisera, comme nous le verrons tout à l'heure, 
en parlant des plaisirs de Tesprit. 

2. « Voluit quidem natura cupiditatem ita explere, ut voluptate ipsàm 
doloris exemptionem condierit ; at cum doloris exemptio foret quasi finis 
prœcipuus, adjuncta solum voluptas fuit, ut animal sese alacrius ad 
exemptionem compararet; indicioque est, quod exemptione facta voluptas 
evanescat, indolentia supersit. » (il, p. 479.) 



186 DES FACULTÉS DE L'AME 

rement rapportées à l'esprit diflcrent des précédentes par leur 
cause , d'abord , puisqu'elles supposent Fintervention de la 
phantaisie; elles en diffèrent encore, en ce qu'elles peuvent 
être modifiées par la volonté, ce qui n'a pas lieu pour les pre- 
mières; et, enfin, en ce qu'elles sont très variées, par suite des 
images mêmes que nous nous faisons des choses. 

Gomme les précédentes, ces passions peuvent se ramener au 
plaisir et à la douleur, ou mieux à la joie et à la tnstesse. Seu- 
lement, il faut remarquer ici que « le plaisir est non seulement 
un bien, mais qu'il est bien absolument, en tant qu'il n'est pas 
désiré pour autre* chose, mais pour lui-même; et que la douleur 
est absolument un mal, car elle est fuie parce qu'elle est mau- 
vaise, parce qu'elle est elle *. » — Ces passions, tout à fait géné- 
rales, peuvent être provoquées non seulement par ropinion d'un 
bien présent, mais encore, grâce à la mémoire et à la prévision, 
par l'opinion d'un bien passé ou à venir : d'où plusieurs espèces 
de passions dérivant du plaisir et de la douleur, dont les plus 
générales sont Yamour et la haine^ qui offrent ceci de particulier 
de s'appliquer aux trois temps : présent, passé et futur et de 
s'étendre non seulement au plaisir et à la douleur considérés en 
eux-mêmes, mais à ce qui les produit. 

Lorsque l'àme, au lieu de se reposer dans la jouissance 
actuelle, songe à un plaisir passé ou à un plaisir à venir, elle 
éprouve du désir ou de Vespoir : le désir est l'aspiration vers un 
bien dont la possession est incertaine; l'espoir est une aspiration 
qui nous paraît pouvoir être satisfaite. De l'espoir naît la con- 
fiance et de la confiance Vaudace, 

Supposons maintenant qu'il s'agisse non d'un bien, mais d'un 
mal et nous obtiendrons des passions contraires : à l'amour 
s'opposera la haine; au désir, l'aversion; à l'espérance, la 
crainte; à la confiance, le désespoir; à l'audace, la pusillani- 
mité. 

A toutes ces passions, Gassendi ajoute la colère et la douceur, 
passions complexes et qui expliquent en quelque sorte toutes les 
autres '. 

1. Gass., II, p. 480. 

2. Gassendi, passant en revue les différents plaisirs que nous procurent 
les richesses, la vertu, l'honnêteté, la science, s'efforce de prouver que 
tous résultent d'une douleur apaisée. C'est que tous, en effet, sont pré- 



DE l'appétit 187 

De tontes ces passions, il faittine analyse des plus judicieuses 
où il se montre tout à la fois métaphysicien profond, psycho- 
logue éprouvé et moraliste ingénieux. Il est douteux que les 
théories de Descartes et de Bossuet, si souvent commentées et 
comblées d^éloges, les égalent en exactitude et en aperçus féconds. 

III. — Étudions d'abord la joie et la tristesse, qui ne sont que 
ce plaisir et cette douleur que nous avons rattachés à l'esprit. 
Entre elles et les autres émotions il y a d'abord ceci de commun, 
c'est qu'elles ont pour causes soit un trouble survenu dans notre 
constitution normale; soit Tapaisement de ce trouble lorsqu'il 
s'est produit; c'est, en second lieu, qu'elles se manifestent dans 
le même ordre, c'est-à-dire que toute émotion agréable est 
précédée, dans les deux cas, de quelque déplaisir. Quant aux 
différences qui les séparent, nous les avons déjà signalées. 

Les passions de l'esprit supposent donc une inclination natu- 
relle de toutes nos facultés vers un objet déterminé, une ten- 
dance à rester dans les voies de la nature ; elles supposent, en 
outre, le secours de l'imagination et le jugement qu'elle porte 
sur le bien ou le mal. Quant à la différence même des passions, 
elle a sa raison d'être dans la constitution propre de chacun. Par 
suite de l'étroite union qui existe entre l'âme et le corps, la 
phantaisie contracte des habitudes qui sont précisément confor- 
mes à l'état particulier de nos organes. Or, comme rien n'est 
aussi différent que les tempéraments des hommes, il en résulte 
que rien n'est aussi différent que leurs opinions et nécessaire- 
ment que leurs passions. Qu'on ajoute à ces oppositions celles 
qui résultent de la contexture même de l'âme sensitive et alors 
on ne sera plus surpris des variétés et des contradictions dans 
les goûts, qui parfois nous étonnent. 

Telles sont les causes de la joie et de la tristesse, nous pour- 
rions même dire du plaisir et de la douleur en général ; quelle 
en est maintenant la nature? Gassendi nous l'indique en quel- 
ques lignes où il commente et fait sienne la théorie d'Aristote : 

cédés du désir quMl compare & la faim et à la soif, états pénibles qui 
résultent d'un trouble, d'une rupture d'équilibre, d'une certaine désagré- 
gation de l'organisme. Supprimez la faim et vous n'aurez plus de plaisir 
à goûter la nourriture; supprimez le désir et la possession de la richesse 
vous laissera indilTérents. 



188 DES FACULTÉS DE L'aME 

« Aristote, nous dit-il, considérant le plaisir tant dans le sens 
que dans la pensée, et prenant garde que toute action soit du 
sens, soit de Tentendement est d'autant plus agréable qu'elle 
est plus parfaite, et qu'ainsi celle qui est très parfaite est aussi 
très agréable, dit que le plaisir perfectionne l'action, non comme 
une habitude inexistante, mais comme une certaine fin qui sur- 
vient; ce qui fait voir qu*il regarde le plaisir, non comme une 
motion, mais comme une perfection de Faction. C'est pourquoi 
il semble qu'on doit dire que la motion du cœur ou de l'âme est 
véritablement comme le sujet ou, comme on parle d'ordinaire, 
le matériel soit du plaisir, soit de la douleur, mais qu'outre cela, 
il y a comme Tadjoint ou le formel, en quoi consiste proprement 
et principalement Tessence de Tun et de Tautre. 

«Et ce n'est pas certes sans raison qu'Arislote dit spécialement 
que le plaisir survient à l' action comme fin; car le plaisir est 
comme le couronnement de la poursuite, de l'acquisition, de la 
possession ou de la jouissance du bien, en tant que cet épanche- 
ment du cœur par lequel Tàme embrasse pour ainsi dire le bien, 
le possède, en jouit « a comme une douceur répandue sur soi, à 
raison de laquelle la possession et la jouissance est souhaitée. 
Ainsi la douleur est comme quelque chose d'opposé à la fin, ou 
qui survient à Tact ion contre Fintention et la volonté, en tant 
que cette compression du cœur par laquelle Tàme a de Thor- 
reur )HMir le mal présent* a comme une amertume répandue sur 
soi à raison de laquelle lentrèo et fatteinte du mal est fuie ^ » 

Cwomme nos appétits. les plaisirs et les douleurs peuvent se 
diviser en plaisirs et douleurs n^latifs au oc^rps. et en plaisirs et 
douleur? relatifs à Tosprit. Toute autre classification, établie 
d'après les caus^>$ mêmes do la passion, serait naturellement 
inoomplète, ce$ causes étant on nv^mbre intini* 

iiassondi termine oolto anal\^5«o par une élude des principaux 

!. • Mer:î^> verv^ Ar;>:o;e'«i Ja-:; $îVNr;j»5;rj xoCjpU5esi «iperrenire lan- 
^;^:An*. 6»>e:«: e*5 <rn;ni XxV;:vUs >;;Mfciii <v«vv:ïAyft*rli;m proseqautionis, 
jiv^^:^:^v^ :js ',vv$^^;!^'ORi$^ $<<a fm;livv%bji tsMii: ^;Mt)Mïii$ îlla cordîs effusio, 
<;\i A 1 n^A N.^:^v,rtt ^r^N^tt^ «tiMi$â \V»|C<vH^«!£r. ijpkS«A possidet, ipso 
fr,::;^,^''. $;iAxiuii^a) hdkbH ^IMM Mi(«H^ifeMiNi^ ^»: ^«»ia ipsius possessio, 
fi^:.;;.v;u.'' <^\;%Mawrs \^ i^li*» ■nifcwliii <(M S|«M« alîquid opposilum 
:hr,« ^^4 ivwtiw Imnàllff' HM^iM «i^CiMM M^Mrnenîeiis; qua. 

i^n^i:^ iUa oiM4i* «M tMliNli r w NH »» liomL superfo- 

;jiMW h«M «i^MPi -tK Mtcm^ inlMalioqae ref a- 



DE l'appétit 189 

signes de la joie et de la tristesse : le rire et les larmes. Bien que 
cette étude soit avant tout physiologique, et que Gassendi soit 
spécialement occupé de nous rendre compte des mouvements 
qui se produisent quand nous rions ou pleurons, il signale 
cependant les causes psychologiques de ces phénomènes avec 
assez de sagacité. Distinguant avec soin le rire béat de l'idiot 
et le rire sardonique, qui n'est pas sincère, mais simulé, du rire 
vrai, naturel qui spontanément s'épanouit lorsque nous sommes 
heureux, il remarque que ce rire naturel, le seul qu'il soit 
ici intéressant d'étudier, suppose d'abord , comme cause, une 
chose qui nous étonne K En second lieu, il faut que cette chose 
s'offre à nous soudainement, inopinément : nous ne rions pas 
de ce qui nous frappe habituellement l'esprit *. Il peut arriver 
cependant que certaines choses, plusieurs fois répétées déjà, pro- 
voquent le rire; c'est qu'alors s'offrant à nous, lorsque l'esprit 
est occupé ailleurs, elles ont le charme de la nouveauté et le 
pouvoir de nous étonner encore^. 

IV. — Le plaisir et la douleur ayant été définitivement reconnus 
par Gassendi comme des adjoints^ des accidents, distincts à pro- 
prement parler de l'action dont ils sont le couronnement, l'achè- 
vement, il est clair que l'amour et la haine ne sauraient être des 
passions au même titre; ils désignent plutôt des aspects divers 
sous lesquels s'offre à nous l'appétit lorsqu'il a été éclairé par 
l'intelligence. Voyons, en effet, les définitions que nous en donne 
Gassendi : « L'amour est la passion par laquelle l'âme portée 

1. « Quippe, ut universe risus excitetur, débet ejus causa admirationi 
quodammodo esse, quo ât ut homo vulgo censeatur idcirco esse capax 
risus, quia admirationis capax est. » (Gass., 11, 485.) 

2. « Débet et quodammodo esse repentina; quoniam quœ res est assue- 
Ittdine nota, non perinde, est efflcax... » (Ihid.) 

3. « Quamvis autem adjecerim debere causam lœtitiœ de repente afficere 
non obstat hoc tamen, quin potest ipsam primum perspectam, itcrato 
rideamus, siquidem factaaiiqua mentis ab illa diversione, quui ejus cogi- 
tatio subit iterum, illam iterum quasi novam sistit, mensque iiiius con- 
sideratiooe nondum exsatiata, habet unde iterum lœtetur, iterumque in- 
risum erumpat. » (T. II, p. 485.) — Gassendi remarque de même que le rire 
peut être salutaire, comme dans certains cas il peut donner la mort. 

De tous les philosophes qui de nos jours se sont occupés du rire, même 
parmi les mieux informés (Léon Du mont, Philbert, A. Michiels, etc.), pas 
un ne fait allusion à l'analyse de Gassendi, qui cependant, quoique fort 
courte, est bien supérieure à la plupart de celles qu'ils citent dans leurs 
longues bibliographies. 



190 DES FACULTÉS DE L'AME 

nalurellemenl au plaisir comme premier bien, se porle conjoin- 
tement à la chose que Topinion représente comme bonne ou 
capable de produire du plaisir, et Tembrasse, pour ainsi dire, et 
se rattache étroitement. — La haine est une passion par laquelle 
Tâme ayant naturellement de Taversion pour la douleur, comme 
premier mal, a conjointement de l'aversion pour la chose que 
l'opinion représente comme mauvaise ou capable de produire du 
mal, et Tccarte pour ainsi dire de soi et s'en détourne ^ » 

L'amour ^ est donc Tinclination qui a conscience de son plaisir, 
qui s'ëj^féh^a*^d'elie-même et de son objet, qui est unie à son 
bien et se'com^faiE aans cette union. Spinoza déûnit l'amour : 
u la joie accompagnée de l'idée de sa cause » ; plus précise et plus 
complète est la définition de Gassendi, car elle nous représente 
l'amour lui-même comme embrassant en quelque sorte dans un 
même acte et le plaisir et la cause qui le produit et dont il a l'idée. 
Cette définition offre un autre avantage, c'est de nous faire com- 
prendre et les excès et les erreurs dans lesquels peut tomber cette 
passion. Ayant, en effet, sa source dans lopinion, comme l'opi- 
nion peut être vraie ou fausse, il est naturel que l'amour s'emporte 
et s'égare, considère comme un mal ce qui est un bien et comme 
un bien ce qui est un mal véritable. 11 est naturel également, 
et pour les mêmes raisons, que notre haine soit illégitime et 
nous fasse brûler ce que nous devrions adorer — « Toutes les 
passions, dit Gassendi, étant excitées par l'entremise de 1 opinion, 
on dit vulgairement que Tappétit est une puissance aveugle '. 
C'est pourquoi elles suivent de même de Topinion soit qu'elle 
soit fausse, soit qu'elle soit vraie: et ce n*est par conséquent pas 
merveille que le bien vrai ou faux excite de Tamour et que le 
mai vrai ou faux excite de la haine. » — Enfin celle définition 
nous fait entendre que seuls le plaisir et la douleur provoquent 
Tamour et la haine; les choses n étant réputées bonnes ou mau- 
vaises qu\iutaut qu'elles sont agréables ou non; qu'elles contri- 

1. * Amor aiToctus est, quo anima in voluptatem, ut primarium bonum 
sua s ponte propeusa. propende t simul in rem optuioue booam, Tolupta- 
tisve etlectricem, ipsamque in se intime quasi complectitur ac stringit. • 
:C.ass.. 4S7.' 

2. « Suppono animamedse ipsatpoalenalaneiQ voluptatem propensam, 
îllam4|ue adeo spoate aalanik laft^ «TJiiiflm boDon amare, quod éb ipso 
usque exortu et eitm v i«iiiKT« î^ml affieialur. » (Icf.) 

S. « £xiudeqiie Ml «liaU« c«ca dicitur. » (Id.) 



DE l'appétit 191 

buent à notre perfection ou lui nuisent. On a, il est vrai, Thabi- 
lude « de distinguer, à Tégard de Thomme, trois genres de biens, 
à savoir : l'honnête, l'utile et le délectable ; mais cette division, 
selon Aristote même, est improprement établie, attendu que le 
plaisir accompagne toutes les actions, aussi bien celles qui sont 
dites honnêtes que celles qui sont appelées utiles on simplement 
agréables. Mais nous traiterons la chose plus au long en morale, 
où nous ferons voir que le plaisir qu'une chose est capable de 
produire est dans cette chose l'essence du bien, comme le 
déplaisir est en elle Tessence du mai ^ » 

En nous appuyant sur tout ce qui précède, nous pourrions 
classer les diflFérentes espèces d'amours et de haines en deux 
grandes catégories : celles qui se rapportent au corps et celles 
qui se rapportent à l'esprit ; mais il est plus simple de distinguer, 
d'une part, l'amour du bien comme fin et l'amour du bien comme 
moyen pour la fin ; d'autre part, la haine du mal lui-même et la 
haine des moyens qui l'occasionnent. 

L'amour du bien en soi n'est autre que l'amour du plaisir; 
l'autre amour n'est que l'amour de soi-même : (piXr,8ovtx xal 
«iXauTix. « L'un et l'autre sont d'ordinaire improuvés comme 
vicieux; néanmoins cela n'empêche pas qu'ils ne soient tous 
deux naturels '. » En effet, il est facile de constater que toutes 
les fois que les hommes agissent avec réflexion, ils agissent en 
vue de quelque plaisir, même lorsqu'ils paraissent se proposer 
une fin toute différente : comme lorsqu'ils se dévouent pour leurs 
enfants ou pour leur pays. Si parfois ils blâment certains plai- 
sirs, c'est uniquement à cause du mal qu'ils entraînent ou qu'ils 
peuvent entraîner*. L'amour de la vertu et de la science n'échappe 
pas à cette règle; non plus que l'amitié, qu'on distingue d'ordi- 
naire de l'amour proprement dit. 

« Il n'y a point, dit Gassendi, d'amour d'amitié sans quelque 
relâchement sur nous-mème, mais ce sera toujours un amour 
d'amitié pourvu que quelqu'un n'aime pas son ami pour le gain 
ou pour le profit, car ce serait un amour de concupiscence, 
mais qu'il l'aime seulement pour cette douceur intérieure qu'il 

1. Gass., t. II, 487. 

2. « Uterque licet vulgo improbetur, baberive vitiosus soleat, cibilo 
tamen minus naturalis est. » (II, 486.) 



192 DES FACULTÉS DE L'AME 

goûte lorsqu'il converse avec lui, Jui rend des services, se sent 
aimé de lui. » Il ne semble donc pas que Gassendi conçoive la 
possibilité de cette espèce d'amour ou d'amitié mystique, où 
rhomme s'oublie complètement et ne pense qu'à la personne 
aimée. Au fond de toute affection il croit apercevoir en nous une 
certaine part d'égoïsme : même quand nous nous abandonnons 
le plus, nous ne nous livrons jamais complètement et il reste 
toujours comme une arrière-pensée qui nous rattache au plaisir 
actuel ou au plaisir espéré ^ 

Quant aux illusions de l'amitié et de l'amour, elles s'expliquent 
par l'imagination qui exagère les qualités et atténue les défauts. 

Le désir et Taversion ont, comme Tamour et la haine, pour 
objet, le bien ou le mal. Ils en diffèrent ce pendant e n ce que 
l'amour et la haine les précèdent. Le désir tend uniquement 
vers un bien imaginé; dès qu*ît est atteint, il disparaît : il semble 
donc qu'il regarde plutôt la génération du plaisir que le plaisir 
lui-mome. Il en est de même de l'aversion dans ses rapports 
avec la douleur. 

Les anciens divisaient nos désirs en nécessaires, non néces- 
saires, vains ou inutiles, d'après les causes qui les font naître. 
D*une manière générale, ils proviennent de l'opinion où nous 
sommes qu il nous manque quelque chose pour être heureux. 
Or, il peut arriver que cette opinion soit juste : c'est ce qui a 
lieu lorsque nous avons faim ou soif. Si le désir qui aceompagne 
ces états n*est pas satisfait^ il en peut résulter la mort : il est 
donc nécessaire. — D'autres fois, Topinion nous représente cer- 
taines choses comme nécessaires qui. en réalité, ne le sont pas : 
de là le désir non seulement de la nourriture, par exemple, 
mais des mets exquis. Dans ce cas. il est naturel, mais non 
néeesi^aire. Entre ce désir et le précédent, il y a celle grande 
dilTérenee que celui-ci est facilement satisfait, tandis que celui-là 
ne eonnait guère de limites* — EnGn« l'opinion peut nous offrir 
comme bonnes des choses qui ne le sont pas : telles que les 
richesses^ les honneurs, lopinion des hommes: dans ce cas, 
alors, nos désirs sont vains, inutiles^ bien plus : dangereux*. 

1. Nou$ \erD>a$^ eo morale, vUq$ ^uell^î^ Uoù^e^ svk» pouTons rap> 
prvKher cette théorie Ue:$ mctiut&tiou^. qui Uottoe c>ottr lia à ractÎTÎté le 
plaisir, vie eeUe Je La Hv.vhef(.>ttcauld, 

2. Ui:>S., U 11> pw 4'^1 et $4- 



DE l'appétit 193 

Les plus importantes de ces passions sont : la bienveillance, 
Fenvie, l'émulation et la jalousie. 

h^espérance et la crainte sont intimement unies au désir et à 
l'aversion^ : « Le désir est comme une simple aspiration vers le 
bien; Tespérance comme une certaine élévation de Tâme vers le 
bien à cause de l'opinion qu'elle a que ce bien doit arriver. La 
crainte s'oppose de la même manière à Taversion. » — Quand 
elle espère, Tâme n'aspire plus simplement, comme lorsqu'elle 
désire, vers le bien ; mais elle l'atteint, pour ainsi dire, « le tient 
comme sien, se le rapporte par avance et en jouit ». Nous sommes 
d*autaflt plus prompts à espérer ou à désespérer que nous avons 
plus ou moins d'expérience, que notre imagination est plus ou 
moins vive et que nous sommes plus ou moins actifs et coura- 
geux. — L'espérance a ordinairement pour effets la confiance, la 
crainte, le découragement^ le désespoir. 

Comme on le voit, toutes ces passions découlent les unes des 
autres, celles qui suivent supposant celles qui précèdent; or, la 
colère, que nous avons placée au dernier rang, semble résumer 
précisément en elle toutes les passions de l'âme. Gassendi la 
définit : « une passion par laquelle l'âme pressée de douleur à 
cause de l'injure prétendue, outrée de haine contre l'auteur du 
fait, et enflammée par les bouillonnements du cœur, se porte à 
la vengeance pour faire repentir celui qui a offensé et l'obliger 
à n'entreprendre désormais rien de pareil ». La colère suppose 
donc l'amour de soi, le sentiment de sa propre dignité, le désir 
d'une réparation, la haine de l'offense et de l'offenseur, et sou- 
vent même l'audace, l'indignation, voire la témérité '. 

La réunion de ces passions, la prédominance de quelques-unes 
d'entre elles, l'effacement de certaines autres, constituent le 
caractère propre à chacun. La nature de ce caractère, dit Gas- 
sendi, « vient en partie de la constitution naturelle du corps, 
et en partie de l'habitude contractée par la répétition fréquente 
des mouvements, car, en premier lieu, quoique ces mouve- 
ments s'attribuent spécialement à l'âme, en tant qu'ils sont 
dits spécialement être des passions de l'esprit, cela se fait 
néanmoins parce que l'âme est le principe du mouvement et 



1. Gass., II, p. 495 et sq. 

2. II, p. 500 et sq. 

Thomas. — Gassendi. 13 



194 DES FACULTÉS DE L'AME 

que l'opinion du bien et du mal par laquelle ces mouvements 
sont excités, est propre et particulière à Pâme. Car, du reste, 
il arrive à cause de la liaison intérieure de Tâme et du corps 
que, de même que le mouvement de l'âme redonde sur le corps, 
ainsi la constitution du corps, ou, comme on parle d'ordinaire, 
la complexion et la température donnent occasion à ces mou- 
vements *. » 

De cette analyse nous avons dû écarter toute la théorie physio- 
logique de Gassendi ; il n'en ressort pas moins avec évidence que 
nul avant lui n'avait étudié avec autant de méthode et de pro- 
fondeur les passions de l'âme et qu'il est le premier qui ait 
ébauché la science du caractère, qui a pris une si grande impor- 
tance de nos jours. Sur ce point, d'ailleurs, comme sur beau- 
coup d'autres, nul écrivain ne cite les recherches de Gassendi. 

1. Gass., II, 503, 597 et sq. 



CHAPITRE VI 



DE LA VOLONTÉ ET DE LA LIBERTÉ 



L De la Volonté. Analyse de Tacte volontaire. — II. De la Liberté. — 
1" Liberté physique, liberté civile et liberté morale. Définitions. — 
2** Conditions de la liberté morale. — 3*" Cette liberté appartient non à 
Pactivité spontanée on à la volonté, mais à la raison. — III. Objection : 
« Video meliora proboque, etc. « Réponse : Commentaire de la théorie 
d'Aristote. — IV. Du fatalisme. 



I. — La volonté est à l'entendement ce que Tappétit est à la 
phantaisie. De même que Tappétit proprement dît se porte vers 
tout ce que l'imagination nous représente comme un bien et se 
détourne de tout ce qu'elle nous représente comme un mal ; de 
même la volonté ou appétit raisonnable se porte vers tout ce que 
la raison approuve et se détourne de tout ce qu'elle blâme. Pour 
en bien comprendre la nature et le rôle, il suffit, nous dit Gas- 
sendi, d'analyser l'acte volontaire. 

Supposons que nous nous trouvions en présence de deux alter- 
natives : l'entendement, comme un juge, un arbitre qui étudie 
une cause, les examine et les pèse, après quoi il se prononce. Si 
le débat porte sur une question d'ordre purement spéculatif, on 
dit alors qu'il donne son assentiment (jsDyxcLxi^&aiç) ; s'il porte au 
contraire sur une question d'ordre pratique, on dit qu'il fait un 
choix (^po(x(pe(;iç). 

La délibération close et le jugement rendu, l'appétit naît aus- 
sitôt qui nous entraine vers certains objets ou nous en éloigne. 
C'est à cet appétit, appétit raisonnable, que convient proprement 
le nom de volonté : ^ouXiq(;iç. 



196 DES FACULTÉS DE L'AME 

Enfin la volonté est suivie de l'action, grâce à la force motrice 
qu'elle provoque. C'est Faction de cette force qu'Aristote désigne 
sous le nom de irpa^t; et qu'il semble n'accorder qu'à Thomnie, 
rhomme seul étant doué de réflexion et de raison. 

La volonté est donc bien une sorte d'intermédiaire entre le juge- 
ment et l'action : deux caractères principaux la distinguent de 
l'appétit sensible; le premier, c'est d'être, comme elle a sa 
source dans un principe immatériel, exempte de trouble et 
de toute violente passion; le second, c'est d'être dirigée et mo- 
dérée par la raison, grâce à la liberté. L'étude de ce dernier pou- 
voir que l'on confond souvent avec elle, qui, dans tous les cas, 
lui est étroitement uni, comme il est étroitement uni à l'entende- 
ment, achèvera de nous la bien faire connaître. Recherchons 
donc quelle est la vraie nature de la liberté, quelles en sont les 
conditions et les limites ^ 

II. — Notons, en premier lieu, que nous ne saurions nous 
occuper ici ni de la liberté physique, ni de la liberté civile qu'on 
définit d'ordinaire : « des pouvoirs d'agir et de vivre comme on 
veut ». Ces libertés sont tout extérieures et à chaque instant 
entravées soit par les forces qui nous entourent, soit par les lois 
qui nous régissent. La liberté que Gassendi étudie est, au con- 
traire, tout intérieure et morale, c'est celle que les Grecs ont 
coutume d'appeler tô Trap tjjaSç, qui ne dépend d'aucun maître 
étranger et ne saurait être asservie par rien '. — Cette liberté, 
Gassendi nous indique avec précision comment il la conçoit : 
« La nature de la liberté, dit-il, semble premièrement consis- 
ter dans l'indifférence par laquelle la faculté qui est appelée libre 
peut se porter ou ne se porter pas à quelque chose : ce qui 
s'appelle liberté de contradiction ; ou se porter de telle manière 
à une chose qu'elle se puisse porter au contraire : ce qui s'appelle 
liberté de contrariété ^. » Cette liberté qu'on désigne encore 

1. Ce problème étant inséparable de celui de la responsabilité, Gassendi 
a cru devoir en renvoyer l'étude à la morale; toutefois, il nous a semblé 
préférable de Texposer ici à cause des liens étroits qui l'unissent à toutes 
les questions qui précèdent. 

2. « Id quod in nobis seu pênes nos, nostrove in arbitrio, potestateque 
situm est » (Epie); u dicam liberum, quod prohiberi, impedirique nuUatenus 
valeat. » (Gass., II, 821.) 

3. « Videtur primum natura libertatis consistere in indifferentia, qua 
acultas libéra vocata ferri, aut non ferri ad aliquid potest (quam contra- 



DE LA VOLONTÉ ET DE LA LIBERTÉ 197 

SOUS le nom de libre ou libéral arbitre implique donc deux 
conditions, deux alternatives qui rendent le choix possible, le 
pouvoir de se porter indifféremment vers Tune ou vers Tautre 
sans contrainte. 

Supposons qu'un seul but nous soit proposé et que nous 
n'ayons même pas Tidée de nous en écarter : notre action suit 
fatalement; elle est toute mécanique, n'engage en rien notre res- 
ponsabilité et ne laisse évidemment aucune place à la liberté. 
— Il en est absolument de même si, placés en présence de deux 
partis, nous sommes portés vers Tun avec tant de force qu'il nous 
est impossible de choisir l'autre; nous ne pouvons nous croire 
libres, dans ces deux cas, sans être les jouets d'une illusion ^. 

Ces caractères nous permettent de distinguer la liberté et de 
l'activité spontanée et de l'activité volontaire, avec lesquelles on 
la confond quelquefois. 

L'action spontanée est due uniquement à une impulsion de la 
nature et ne présuppose aucun raisonnement, aucun choix anté- 
rieur, comme l'action libre; c'est pourquoi nous disons que 
la pierre tend spontanément \qt^ la terre; que l'animal et l'enfant 
se portent spontanément vers la nourriture ; que spontanément 
nous recherchons le plaisir et fuyons la douleur. 

L'action volontaire, bien que précédée de réflexion et de juge- 
ment, n'est pas libre davantage. C'est que, par elle-même, la 
volonté est une puissance aveugle « qui ne saurait se porter à 
rien que l'entendement ne précède et ne porte le flambeau 
devant elle » ; c'est que tout son rôle se borne à suivre la raison, 
s'engageant dans les voies qu'elle lui montre, se détournant de 
celles qu'elle fuit. Cette dépendance servile dans laquelle se 
trouve la volonté à l'égard de l'entendement, nous est prouvée à 

dictionis libertatem vocant) aut sic ferri ad unum, ut possit ad opposi- 
tum ferri (quam appellant contrarietatis). » (Gass., II, 822.) 

1. Quelques philosophes, surtout parmi les théologiens, pensent, au con- 
traire, que la volonté est surtout libre quand elle est tellement déterminée 
à une chose, au souverain bien, par exemple, qu'elle ne peut être 
fléchie vers une autre, car, disent-ils, la poursuite et la jouissance de ce 
bien est souverainement volontaire, par conséquent libre. — Gassendi 
concède que la volonté, dans ce cas, agit bien volontiers, sans contrainte ; 
mais il conteste qu'elle soit libre, car la liberté implique toujours la pos- 
sibilité du contraire. L'acte volontaire n'est ici qu'un acte de spontanéité. 
Il ne faut pas confondre la liberté humaine avec la liberté de Dieu ou 
celle des êtres plus parfaits que l'homme. (II, p. 823.) 



198 DES FACULTÉS DE L'AME 

chaque instant par Texpérience. Ne voyons-nous pas la volonté 
varier incessamment dans ses appétitions, suivant que Ten- 
tendement varie : tantôt ferme, tantôt hésitante, selon qu'il 
est lui-même assuré ou hésitant? « En un mot, nous voyons que 
la flexion de la volonté se fait conformément à la flexion de 
l'entendement et que, suivant les notions qu'il a des choses et les 
jugements qu'il porte, elle poursuit ces choses ou s'en éloigne *. » 

Si la liberté existe, elle ne peut donc résider que dans l'enten- 
dement, car en lui seul se trouve l'indifiFérence dont nous avons 
parlé et sans laquelle il n'y a pas de liberté. Quant à cette 
indifférence, elle semble consister « en ce que l'entendement 
n'est pas tellement adhérent à un jugement qu'il ne puisse, en 
le laissant, se porter à un autre; car il ne ressemble pas à ces 
facultés qui sont déterminées d'avance, comme la pesanteur ou 
la chaleur; il est, au contraire, tellement flexible, qu'ayant le 
vrai pour objet, il peut juger tantôt ceci, tantôt cela, d'une cer- 
taine chose, et, entre divers jugements possibles, tenir tantôt l'un, 
tantôt l'autre pour vrai. » — Gassendi rend sa pensée frappante 
par un exemple qu'il emprunte à Gicéron et qui sera bien sou- 
vent reproduit plus tard : il compare l'entendement à une balance 
qui penche toujours du côté où se trouve le poids le plus lourd. 
Le poids ici, c'est la chose évidente. Cette comparaison nous 
off're le grand avantage de bien mettre en relief de quelle nature 
est rindifl*érence de l'entendement : « Si celui-ci est indifférent à 
suivre un jugement ou un autre, il n'est pas indifférent pourtant 
à laisser une chose évidente pour une chose obscure, ou à rejeter 
un jugement vrai pour un jugement vraisemblable. De même 
que le bassin de la balance s'incline sous la pression du poids le 
plus lourd, de même il cède à l'évidence nécessairement *. » — 
Quand nous hésitons, c'est que les raisons contraires paraissent 
d'égale force. 

Gassendi admettrait donc complètement ces deux principes 

1. « Uno vcrbo, pro ut intellectus notiones de rébus habuerit, judiciave 
de iis tulerit, voluntas ipsas easdem res aut prosequitur, aut aversatur. » 
(Gass., II, 824.) 

2. « Quod quidem eo tendit, ut intelligamus, cum intellectus indilTerens 
sit, ut unum vel aliud judicium sequatur, non esse tamen indifferenteai, 
ut dimissa perspicua re, sequatur minus perspicuam, quoniam, uti lanx 
pondère graviore depressa, nunquam attoletur ob levius, sic Oeri non 
potest ut intellectus assensio, etc. >» (Id.) 



DE LA VOLONTÉ ET DE LA LIBERTÉ 499 

des déterministes : d*une part, que nous n'agissons jamais sans 
motif d'autre part, que c'est toujours le motif le plus fort qui 
remporte; aussi n'hésite-t-il pas à souscrire à ce jugement de 
Platon : « que personne de son bon gré ne se porte au mal et 
qu'il n'est pas dans la nature de l'homme de vouloir se tourner 
vers ce qu'il répute être mal au lieu de se porter vers le bien ; de 
sorte que, si de deux maux il est nécessaire d'en choisir un, il n'y 
a personne qui, pouvant choisir le moindre, choisisse le plus 
grand », d'où il semble qu'on ait tiré cet adage vulgaire : « omnis 
peccans est ignorans ». 

Nous aboutissons ainsi à cette conclusion : c'est que la liberté 
n'existe ni dans l'action de la force motrice, ni dans la volonté, 
ni même dans le jugement de la raison, puisque ce raisonnement 
est déterminé par l'évidence des motifs. Il ne reste donc plus 
qu'une ressource, c'est de la chercher dans les causes mêmes qui 
produisent cette évidence et c'est précisément en elles que Gas- 
sendi la place. Lorsque l'esprit penche d'un certain côté, « cela 
peut venir, nous dit-il, de ce qu'il est plus attentif h. un poids; 
ou même de ce que la seule attention plus constante jointe à 
rimpatience aura pu faire quelque poids » *. En quoi donc, en 
définitive, consiste la liberté? Dans le pouvoir d'être attentif, 
de retenir en quelque sorte les idées sous le regard de la raison, 
pour que la lumière se fasse plus complète, de retarder l'action. 
C'est là ce qu'a bien compris Bernier lorsqu'il résume et appré- 
cie de la sorte la doctrine de son maître : « Il est constant que 
dans l'hypothèse où se place Gassendi on peut toujours très bien 
sauver la liberté en ce que, lorsque nous sommes sur le point 
d'agir, il est toujours en notre pouvoir de suspendre l'action et 
de nous arrêter à considérer mûrement les choses, en sorte que 
distinguant les véritables biens des biens apparents, nous puis- 
sions changer les fausses connaissances de l'entendement et par 
suite la pente de la volonté *. » L'entendement va naturellement 
au vrai et naturellement il est porté à l'aimer ^ ; il sait de plus, par 



1. « Quod si videatur nunc in unam, nunc in aliam partem nutare, id 
non alia ratione fit, quam quia efficitur nunc in unum, nunc in aliud 
momentum attentior,,.; sola attentio constantior adjuncta impatientiœ, 
facere potuerit momentum. » (Gass., Il, 824.) 

2. Bernier, t. VIII, p. 624, 2« édit. 

3. Gass., II, p. 825. 



300 DES FACULTÉS DE L'AME 

rexpérience, que Terreur prend souvent l'apparence de la vérité, 
le bien, l'apparence du mal; on conçoit donc qu'il cherche à dis- 
siper toute illusion et à éviter d*ètre dupe. Gomment y parvien- 
dra-t-il? En observant avec soin, en pesant le pour et le contre, 
en cherchant, en un mot, une évidence qui ne soit pas trompeuse ; 
mais, pour atteindre ce résultat, il est nécessaire qu'il soit maître 
de lui-même, maître de se porter sur tel ou tel point particulier, 
à Texclusion de tout autre, de retenir Tappétit qui nait sponta- 
nément de nos connaissances et par suite Faction qu'il entraîne. 
Or, c'est dans ce pouvoir même, pouvoir tout intérieur, que con- 
siste notre libre arbitre. Nous comprenons maintenant dans quel 
sens nous pouvons dire, par extension, que nos jugements, nos 
volitions sont libres. Puisque l'évidence est notre œuvre — en 
partie du moins — n'est-il pas juste de considérer également 
comme nôtres et les déterminations, et les volontés, et les actes 
qui n'en sont que les effets * ? 

III. — Gassendi n'ignore pas que cette théorie est en contra- 
diction avec l'opinion commune, qui considère non la raison, 
mais bien la volonté comme libre. 

Video meliora proboque, 
Détériora sequor. 

Je vois le bien, je l'aime et je l'approuve, et cependant c'est 
le mal que je fais : n'est-ce pas là l'expression d'un sentiment 
profond et naturel à tous les hommes ; une preuve de la liberté 
de la volonté? Gomment l'expliquer si tout péché vient d'igno- 
rance, si tout acte volontaire est conforme au jugement de la 
raison? 

Aristote, répond Gassendi, nous fournit à cette objection une 
réponse judicieuse lorsqu'il nous dit qu'on peut savoir une chose 

1. Suivant M. Ravaisson, voici ce qui a été dit de plus jaste touchant 
le rapport des volontés et de leurs motifs : « De ce que la Tolonté dépend 
toujours des motifs qui la déterminent, faut41 en conclure que la volonté 
n'est pas libre? Non, car les motifs qui me déterminent sont mes motifs; 
eu leur ot>éissant, c'est à moi que j'obéis et la liberté consiste précisé- 
ment à dépendre de soi. » Cette explication ne se trouve-t-elle pas déjà 
dans celle de Gassendi? — Toutefois le philosophe qui nous parait le plus 
se rapprocher de Gassendi est M. Liard, dans sa théorie si neuve et si 
forte de la liberté. Voy. la Science positive et (a Mét€qihysique, !*« édit., 
p. 384 et sq. 



DE LA VOLONTÉ ET DE LA LIBERTÉ 2(M 

de deux manières : habituellement ou actuellement. On la sait de 
la première manière lorsque, la connaissant, on ne pense pas à 
elle, comme il arrive dans la distraction, la folie, Tivresse ou le 
sommeil; on la sait actuellement, au contraire, lorsqu'on est 
attentif, lorsqu'on y pense et qu'on s'en sert. Or, lorsqu'on sait 
de cette manière, ajoute Aristote, il est impossible qu'on ne 
conforme pas sa conduite à sa science; qu'on déserte le bien 
pour le mal; lorsqu'on ne sait qu'habituellement, on ressemble 
alors à celui qui ignore et il n'est pas étrange qu'entre cette 
science purement virtuelle et nos actes, il y ait parfois contradic- 
tion. 

Mais on insiste et l'on soutient que souvent celui qui pèche 
voit effectivement la beauté de la vertu qu'il néglige, comme le 
prouvent les regrets et les remords qui le poursuivent pendant 
et après son action. 

Aristote fait remarquer qu'il en est de cet homme comme de 
celui qui est en état d'ivresse. Son esprit, troublé par la passion, 
n'a plus de la véritable science du bien qu'une notion confuse. 
Pour lui, le charme de la vertu est obscurci, la laideur du vice 
atténuée; c'est pourquoi Tattrait de l'une est diminué, tandis 
que l'attrait de l'autre est accru. « Ainsi un homme qui pèche 
peut bien dire qu'il voit les choses qu'il quitte meilleures pour 
un autre temps, ou suivant l'habitude qui le fait souvenir confu- 
séricnt qu'il a autrefois jugé de la sorte; mais il ne le peut néan- 
moins pas dire pour ce temps-là même qu'il pèche ; car alors il 
tient pour meilleur ce qu'il suit et pour pire ce qu'il laisse ; de 
façon qu'en disant qu'il approuve actuellement comme meil- 
leures les choses qu'il aura autrefois approuvées, il ment et se 
contredit lui-même approuvant plutôt ce qu'il suit*. » Quant 
au regret qu'il éprouve et au remords dont il souffre, ils viennent 
simplement de ce qu'il s'aperçoit de tous les biens qu'il perd et 
de tous les avantages dont il se prive; ces biens, il voudrait les 
posséder et c'est pour lui une douleur de savoir qu'il en est 
privé, mais cette douleur le cède au plaisir procuré par l'action 
présente, qu'il juge encore préférable à l'autre. Si cette action 
est mauvaise, si ses avantages sont illusoires et si cependant elle 
est choisie, c'est encore parce que l'esprit est dupe de fausses 

1. Gass., II, p. 826. 



202 DES FACULTÉS DE L'AME 

apparences et nous sommes de nouveau autorisés à eonclure que 
tout péché vient d'ignorance : « omnis peccans est ignorans ». 

Cependant nous ne saurions être autorisés à conclure que 
tout péché est excusable. — L'une des principales critiques 
qu'on élève contre la théorie qui précède, est de détruire 
toute responsabilité. C'est qu'il y a deux sortes d'ignorances: 
l'une qui est fatale et absolument indépendante de nous : telle 
fut celle de Céphale lorsqu'il tua Procris cachée dans les buis- 
sons, l'ayant prise pour une bête sauvage; l'autre qui vient 
de négligence, paresse ou manque de soin et dont nous sommes 
la cause. Ainsi, il est évident que l'ignorance de Thomme ivre 
est coupable, car il dépendait de cet homme de ne pas se mettre 
en état d'ivresse. Est coupable également l'ignorance de celui 
qui, sans rien faire pour la maîtriser à ses débuts, a laissé grandir 
en lui la passion. Il se peut qu'aujourd'hui il ne puisse lui 
résister, car elle a obscurci sa raison ; mais pourquoi n'agissait- 
il pas plus tôt? Il ressemble à celui qui, lançant une pierre, 
voudrait ensuite la ressaisir : il ne fallait pas qu'il l'abandonnât 
à elle-même ; quant à celui qui peut encore réfléchir et se dire, 
comme la Médée d'Ovide, « video meliora proboque... » il peut 
toujours, s'il veut être attentif, éviter la faute, en se détournant 
du mal par la science du bien. Si nous constatons que notre acte 
est mauvais, c'est que nous sommes capables de délibérer; or, 
dès que nous sommes capables de délibérer, nous sommes maî- 
tres de notre action. L'important est de ne pas céder trop tôt. 

Maintenant, comme les causes de notre ignorance sont extrê- 
mement complexes, il en résulte que la liberté est loin d'être 
égale chez tous les hommes et. dans le même hoimne, à tous les 
instants de la vie, et qu'il est extrêmement difGcile d'apprécier 
exactement notre degré de responsabilité. Parmi les causes indé- 
pendantes de nous qui l'atténuent et qui sont les unes naturelles, 
les autres héréditaires, Gassendi signale spécialement : la force, 
la violence, la nécessité et la crainte ^ 

1. Beraier^ après avoir rêsomé les arguments de Gassendi et clairement 
exposé sa doctrine sur le libre arbitre, insinue qu*on pourrait concevoir 
autrement la liberté. Sans doute^ nous dit-îK on ne peut vouloir sans 
raison ; sans doute, entre deux biens iné^ux, la volonté embrasse d'ordi- 
naire le plus grand : « Toutefois, il semble que lorsqu>Ue est sur le point 
d*agir, eUe peut, nanchsioHi ceii€ comnaissamct et sam$ qu'il en Mervienne 
une autre, laisser celui qui ptnti le plus gr«nd el eatmsBer ou suivre 



DE LA VOLONTÉ ET DE LA LIBERTÉ 203 

IV. — Gassendi s'est plutôt efiForcé jusqu'ici de bien caractériser 
la liberté, que d'en démontrer l'existence. Cette démonstration, 
il nous la fournit en faisant l'examen critique des théories diverses 
qui aboutissent à la négation du libre arbitre. 

Il divise ces théories en deux classes. Dans la première, se 
trouvent celles qui représentent tous les événements comme liés 
les uns aux autres, de toute éternité, par un décret de l'intelli- 
gence divine. Que cette intelligence soit l'âme du monde, comme 
le pensent les stoïciens, ou qu'elle soit distincte des choses, 
comme l'admet Platon, dès que la série des faits est ordonnée 
par elle d'une manière fixe et invariable, le résultat est le même : 
l'impossibilité de la liberté. « De même que Teau des rapides 
torrents, dit Sénèque, ne retourne point sur elle-même, ni ne 
s'arrête point, parce que celle qui survient précipite la première, 
ainsi la suite éternelle du Destin fait l'ordre des choses sous cette 
première et éternelle Loi de s'en tenir irrévocablement au 
Décret *. » 

• 

celui qui parait le moindre. Il semble même que la volonté exerce quel- 
quefois celte puissance; car si nous voulons nous consulter nous-mêmes, 
n'est-il pas vrai qu'il est des temps que nous prenons garde à la bonté et 
à Pexcellence de la vertu, que, nous la voyons clairement, et que nous 
demeurons d'accord qu'elle est préférable à la bonté ou au plaisir qui 
se trouve dans le vice, en sorte que, si nous suivions notre propre intérêt, 
nous laisserions le vice et embrasserions la vertu? N'esl-il pas vrai, dis-je, 
que quelquefois nous avons les connaissances et que nous ne laissons pas 
pour cela de nous porter au vice, que nous voyons en un mot le meilleur 
et le pire? 

tt Cela étant, il semble que nous devons davantage étendre la puissance 
de la volonté, que nous ne devons pas la faire tellement attachée aux 
jugements de l'entendement, qu'elle ne puisse s'en départir, et que, si 
nous voulons sauver notre liberté sans qu'il reste aucun scrupule, nous 
ne la devons point tant faire consister dans l'in différence de l'entende- 
ment qui détermine la volonté, que dans l'indifférence de la volonté qui 
se détermine d'elle-même, en sorte que toutes les choses nécessaires pour 
agir étant posées, elle puisse agir ou n'agir pas, suivre le bien ou ne le 
suivre pas, suivre le bien qui paraît le plus grand ou celui qui paraît le 
moindre; de façon qu'il n'en soit pas de la volonté comme d'une balance 
qui est déterminée à trébucher du côté qu'il y a le plus de poids, mais 
comme d'une balance qui se déterminerait elle-même, et par sa propre 
force, et quelquefois même du côté qu'il y a moins de poids, qu'il y a 
moins de raisons, qu'il parait moins de bien. » (Bernier, t. YIII, p. 620 
et sq.) — La preuve de conscience que l'on considère ordinairement comme 
la plus puissante en faveur de la liberté est donc indiquée ici d'une 
manière aussi nette et aussi précise que possible, et il ne semble pas que 
Bossuet ait, sur ce point, rien ajouté à Bernier. 

1. Gass., II, p. 831. 




204 DES FACULTÉS DE L'AME 

Dans la seconde classe se trouvent les théories des philosoo 
phes qui, sans recourir à la divinité, expliquent tous les mouv^^ 
ments de Tunivers, tous nos actes, toutes nos volontés par 
nécessité en quelque sorte inhérente aux choses elles-méme 
naturelle et inéluctable. Telle est l'opinion de Heraclite, Parm 
nide, Leucippe, Démocrite... Suivant ces philosophes, tout cha: 
gement a sa cause dans un fait antérieur^ celui-ci dans un auteur ^zr 
cet autre dans un troisième et ainsi de suite à TinOni ^ Ici encc^^^^)! 
nulle place pour la liberté. 

Le mérite de ces systèmes est de bien mettre en relief l'o 
et l'enchaînement des faits de la nature. Leurs défenseurs 
bien vu que rien ne vient de rien, que tout fait a sa cause na 
relle,que l'esprit d'ailleurs la connaisse oul'ignore : «causa pen 
ex causa ». Le hasard ou la fortune auxquels souvent nous av 
recours ne sont que des mots creux et vides par lesquels n 
dissimulons notre ignorance des causes véritables : un évé 
ment fortuit n'étant qu'un phénomène dû à la rencontre 
prévue de deux causes distinctes *. Seulement, ce que ces phîir 
sophes ont tort de méconnaître c'est que, parmi ces causes 
forment la trame des choses, il en est de libres, comme le pr 
vent et la conscience et le raisonnement. 

En effet, nous dit Gassendi, toute doctrine qui nie le liH^''* 
arbitre « répugne à la lumière de la nature qui nous fait rec^^^" 
naître par notre propre expérience que nous sommes libres ^ *'• 
Or, que peut être cette lumière naturelle dont parle ici GasseE^'^^' 
sinon le « sentiment vif interne », la conscience en un mot d^:::^^ 
le témoignage est aussi irrécusable quand il affirme notre liber**-^' 
qu'il est irrécusable, comme le remarque fiossuet, lorsq 
affirme que nous existons. 

En second lieu, sans liberté, la conduite ordinaire des 
devient inexplicable. A quoi bon la prudence, la réflexion, 
conseils; à quoi bon les législateurs, si tout est réglé d'avan<5^ 

1. Gass., II, p. 835. 

2. « Videri potost nomine Fortunée intelligendus esse concursus variari^^'' 
causarum absqiie mutuo consilio factus; adeo ut sequatur eventus, ^^^ 
effectus fortuitus dictus, quem vel omnes, vel aliquœ, vel is carte, o*'* 
evenit, minime intenderint. » {Id., II, p. 828.) 

3. tt Imprimis explodeoda Democriti sententia est, quatenus stare ci»*^ 
principiis Sacr» Fidel nni"-*—"- ~itest, ac manifeste adeo répugnât tl^ 
nature lumini^ ar «rimur. » (Id., p. 840.) 




i 



DE LA VOLONTÉ ET DE LA LIBERTÉ 206 

nos efforts ne sauraient rien changer à Tordre immuable des 
choses. 

Enfin, sans liberté, il n'y a plus de moralité, partant, plus de 
vertu ni de vice, de mérite ni de démérite ; les imprécations sont 
vaines comme les prières et Ton comprend ces railleries à 
Jupiter : « Je ne crains pas tes foudres; elles ne sauraient m'at- 
teindre si le destin en a autrement décidé ! * » 

Ainsi la liberté nous apparaît non seulement comme un fait 
réel, attesté par notre conscience et la croyance des hommes, 
mais encore comme un fait nécessaire sans lequel le sentiment 
religieux et le sentiment moral seraient incompréhensibles. Il 
nous faut donc repousser la doctrine des fatalistes. 

De ce fatalisme en quelque sorte physiologique Gassendi rap- 
proche le fatalisme logique brillamment illustré par les argu- 
ments subtils de la nouvelle académie. On peut le résumer ainsi : 
Tel événement arrivera demain ou n'arrivera pas, point de 
milieu entre les deux propositions; Tune est nécessairement 
vraie, l'autre nécessairement fausse; or, s'il est vrai que cet 
événement arrivera, rien ne peut s'opposer à ce qu'il arrive; 
s'il est vrai qu'il n'arrivera pas, rien ne saurait le faire arriver. 
Ce sont là, dit Gassendi, après Aristote et Épicure, pures 
tautologies qui ne prouvent absolument rien contre la liberté. 
Ce qu'il y a de nécessaire, c'est que si l'une des propositions 
contradictoires qui précèdent est vraie, l'autre est fausse, mais 
rien plus. Les futurs ne se trouvent en rien par cela même déter- 
minés. Il ne faut pas oublier, en effet, que la réalité des choses 
ne dépend pas de la vérité des propositions ou des jugements, 
mais que la vérité des jugements dépend de leur conformité aux 
choses. Ce n'est point parce qu'il est vrai que telle chose arri- 
vera, qu'elle arrivera; c'est parce qu'elle doit arriver, qu'il est 
vrai qu'elle arrivera. Ainsi, il peut être vrai qu'un événement se 
produise, mais qu'il se produise librement; donc l'argument qui 
précède ne détruit en rien le libre arbitre. 

Épicure et Lucrèce avaient bien compris les défauts de ces 
doctrines dont ils nous ont judicieusement montré les dangers; 
mais, dans leur ardeur à défendre les droits de la liberté 
humaine, ils en sont arrivés à la dénaturer : c'est ainsi qu'ils 

1. Gass., Il, p. 832. 



206 DES FACULTÉS DE L'AME 

nient toute intervention de la divinité, comme incompatible 
avec le pouvoir de choisir à notre gré. Gassendi ne pouvait 
admettre ces conclusions : pour lui, Faction de Diea sur le 
monde, sa providence souverainement éclairée et puissante ne 
sont pas moins incontestables que la liberté elle-même; c'est 
pourquoi, la seule difficulté qu'il lui reste à résoudre est celle 
des rapports qui existent entre cette liberté' et la providence de 
Dieu. 

Cette difficulté se présente sous deux aspects différents suivant 
que l'on considère Tintelligence ou la volonté divine. 

Lorsque Ton considère Tintelligence divine, on est forcé d'ac- 
corder que cette intelligence est parfaite, partant qu'elle connaît 
ou prévoit l'avenir, comme elle connaît le présent et le passé. 
Or, si elle prévoit l'avenir, comment la liberté est-elle possible? 
On aboutit nécessairement à ce dilemme : <« Ou Dieu sait déter- 
minément et certainement que Pierre reniera, ou il ne le sait 
pas. L'on ne peut pas dire qu'il ne le sache, car il l'a prédit et il 
n'est pas menteur, et, s'il ne le savait pas, il ne saurait pas tout 
et ne serait par conséquent pas Dieu. Il sait donc cela détermi- 
nément et certainement. Il ne se peut donc pas faire que Pierre 
ne nie; puisque s'il se pouvait et que, se servant de sa puissance, 
il ne niât effectivement pas, on pourrait dire que la prénotion 
de Dieu serait trompeuse et sa prédiction menteuse. Que s'il ne 
se peut, il n'est donc pas libre à nier ou à ne nier pas. Il n'a 
donc point de liberté *. » 

Les théologiens répondent d'ordinaire à cette objection en 
distinguant deux sortes de nécessités. Tune absolue, l'autre de 
simple supposition : ainsi il est nécessaire de nécessité absolue 
que deux et deux fassent quatre. Il est nécessaire également, si 
vous supposez que demain je sortirai de la ville, que je me 
déplace à cet effet, mais cette nécessité est toute de supposition, 
c'est-à-dire relative à ma conduite et sans influence sur ma 
liberté. Telle est précisément la nécessité que nous rencontrons 
dans l'objection précédente. Elle ne répugne pas à la liberté, 
car, loin de la précéder, elle en est la conséquence. Dieu prévoit 
sans doute la conduite de Pierre, mais il prévoit que cette con- 
duite sera libre. C'est parce que Pierre doit agir de telle manière, 

1. Gass., II, p. 841. Trad. Dernier. 



DE LA VOLONTÉ ET DE LA LIBERTÉ 207 

que Dieu prévoit ; ce n'est point parce qull prévoit, que Pierre 
agit ainsi. « En eiSel, toute connaissance est extérieure à la 
chose connue et une chose n'a pas ce qu'elle est de la connais- 
sance, mais elle Ta de soi ou de sa cause. De même que la neige 
n'est pas blanche parce qu'elle est connue blanche, mais elle est 
connue blanche parce qu'elle est blanche *. » Cette réfutation se 
ramène en définitive à celle du fatalisme logique : de part et 
d'autre, l'objection à réfuter se réduit à un paralogisme. 

Les autres difficultés que l'on tire de la volonté et de la puis- 
sance divines ont donné lieu à deux opinions célèbres parmi les 
théologiens. — Pour tous, sans doute, cette volonté et cette 
puissance sont immuables; pour tous, inviolables sont leurs 
décrets : d'où le dogme de la presdestination ; seulement, sui- 
vant les uns, Dieu, par pure bonté, aurait destiné à la félicité un 
certain, nombre d'hommes, sans aucun égard à leur mérite 
futur, et destiné les autres, en prévision de leurs mauvaises 
actions, aux peines éternelles. On conçoit quelles conséquences 
découlent de cette interprétation : si, d'avance et quoi que je 
fasse, je suis créé pour être heureux, à quoi bon me préoc- 
cuper? De là le nom de sophisme paresseux, X^yo; àpyo;, donné 
à cet argument, « parce que si nous y obéissions, dit Cicéron, 
nous demeurerions les bras croisés sans rien faire dans la 
vie ' ». 

Suivant d'autres théologiens, au contraire, Dieu nous aurait 
tous prédestinés soit au bonheur, soit au malheur, mais unique- 
ment en considération de notre mérite ou de notre démérite à 
venir. — Gassendi pense que, pour sauvegarder la liberté et 
la concilier avec cette prédestination, on pourrait peut-être 
répondre comme nous l'avons fait tout à l'heure, en disant 
que ce sont nos actes qui expliquent la prédestination, non la 
prédestination qui explique nos actes,... mais il n'est pas dupe 
de la faiblesse de cette réponse. Aussi, se hâte-t-il d'ajouter 
que nous touchons ici à un mystère et que les décrets de Dieu 
sont impénétrables. « altitudo divitiarum sapientiœ et scientiœ 
Dei^ quam incomprehensibilia sunt judicia ejus^ et investigabiles 

1. L'abbé fiesson, qui est celui de tous les orateurs religieux de nos 
jours qui ont examiné de plus près ces objections, n*ajoute aucun argu- 
ment nouveau à ceux que donne ici Gassendi. 

2. Gass. II, p. 842. 



208 DES FACULTÉS DE L'AME 

viœ ejus! » — La conclusion de Gassendi n'est donc autre que 
celle de Deseartes et de Bossuet. « La puissance et la science de 
Dieu, dit Descartes, ne doivent pas empêcher de croire que nous 
avons une volonté libre : car nous aurions tort de douter de ce 
que nous apercevons intérieurement et savons par expérience être 
en nous, parce que nous ne comprenons pas une chose que nous 
savons incompréhensible de sa nature. » — « Il ne faut jamais, 
dit à son tour Bossuet, abandonner les vérités une fois connues, 
quelque difficulté qui survienne, quand on veut les concilier; 
mais il faut, au contraire, pour ainsi parler, tenir toujours forte- 
ment comme les deux bouts de la chaîne, quoiqu'on ne voie pas 
toujours le miheu par où Tenchaînement se poursuit. » 



CHAPITRE VII 



DE LA FORGE MOTRICE ET DU LANGAGE 



L De la force motrice. Sa nature. Ses principales manifestations. — IL Du 
langage : les cris et la parole. Du langage intérieur et du langage exté- 
rieur. Du langage chez Thomme et chez Tanimal. — III. Origine du 
langage : différentes théories proposées par les philosophes. Opinion 
d'Épicure. 



I. — La force motrice achève l'œuvre commencée par Ja phaa- 
taisie et continuée par Fentendement, l'appétit et la volonté. 
« C'est le complément que la nature donne à son ouvrage quand 
elle entreprend de former un animal. » On peut la définir : « le 
pouvoir qu'a l'être vivant de se conserver et de se mouvoir tant 
pour se porter au bien que pour se détourner du mal *. » 

Si, après avoir reçu l'image des choses qui lui conviennent et 
les avoir désirées, l'esprit était incapable d'agir sur le corps, 
image et désir resteraient sans effet : il faut qu'aux excitations du 
dehors l'être vivant puisse répondre par une action du dedans 
et, dans une certaine mesure, modifier et diriger son organisme 
conformément à sa fin. 

Celte tâche, la force motrice la remplit, grâce aux esprits ani- 
maux qui jouent, dans ce cas, le rôle d'intermédiaires et de mes- 
sagers. Ce sont eux qui transmettent, avec une rapidité et une 
sûreté merveilleuses, par les nerfs qui leur servent en quelque 

1. « Superest vis,seu facultas movens, quse in animalibus cognoscentem, 
appetentemque consequitur, quamque aggressa Natura parens animalium 
fabricam, videtur quasi complementum sui operis implan tare... ut movere 
se animal cum ad salutaria habenda, tum ad contraria declinanda possit. >» 
iGass., t. II, p. 503.) 

Thomas. — Gassendi, 14 



210 DES FACULTÉS DE L'aME 

sorte de véhicule, Tordre parti du cerveau, aux muscles et aux 
tendons qui doivent obéir. Ils ne sont donc, à proprement parler, 
que l'occasion du mouvement des organes, ils n'en sont pas la 
cause réelle et véritable. C'est que les tendons et les muscles sont 
doués de vertu motrice et capables de se dilater ou de se con- 
tracter d'eux-mêmes; il suffit, pour qu'ils le fassent, qu'avis leur 
en soit donné. Il en est du corps animé, pour employer une 
comparaison, déjà citée, d'Aristote, « comme d'une République 
dont chaque membre a en soi assez de sentiment et assez d'intelli- 
gence pour connaître et distinguer les ordres qui lui sont signifiés 
par commandement, et assez de force pour les exécuter ». 

Il arrive même que, par suite de l'habitude, tout ordre devienne 
inutile et que nos divers organes accomplissent, sans avis parti- 
culier, toutes leurs fonctions essentielles d'une m€mière régulière 
et naturelle. Car, pour reprendre l'exemple de tout à l'heure, 
« de même que dans une République lorsque le bon ordre a été 
une fois établi, il n'est pas nécessaire d'aucun secret conducteur 
qui assiste à tout ce qui se fait en particulier, parce que chacun 
s'acquitte exactement de son office selon qu'il lui a été prescrit 
et qu'ainsi une chose se fait enfin par accoutumance après une 
autre; de même aussi, dans l'animal, la présence de l'esprit ou 
de la phantaisie n'est pas nécessaire dans toutes les parties pour 
qu'elles agissent et fassent leur devoir, mais elles sont si bien 
apprises par la nature, que toutes les fois qu'il est nécessaire, 
elles agissent et s^en acquittent ^ » 

Cette explication semble confirmée par de nombreuses expé- 
riences. Considérons un muscle, détaché de l'organe dont il fai- 
sait partie : si on le pique, il se resserre; on ne saurait, sans 
invraisemblance, attribuer ce mouvement de contraction à la 
force des esprits émis par l'aiguille qui l'a piqué. Il est plus rai- 

1. « Facit maxime quod quemadmodum observatum,eIeganterque expres- 
sum ab Aristotele est, habet se perinde animal ac Republica bene instituta. 
Ut in bac enim postquam ordo est semel probe constitutus, nihil opus est 
secrelo duce, quem interesse singulis, quse geruntur oporteat; cum quis- 
que, ut mandatum est, id, quod est sui muneris agat, sicque aliud post 
aliud ex consuetudine effîciatur; eodem modo in animali, nibil opus est 
animi ad singulas partes prœsentia, ut illse sua munia exsequantur; sed 
omnes a natura ita probe institut» sunt, ut quoties est opus, illa congrue 
obeant. » (T. II, 509.) — « Animal ut Republica, aut exercitus, cigus membra 
omnia suum ordinem teneant snisque offîciis débile fùngantur. » (Gass^ 
II, 554.) 



DE LA FORGE MOTRICE ET DU LANGAGE 211 

sonnable de supposer que ce muscle conserve un certain senti- 
ment et une certaine intelligence de ce qui lui est utile et de ce 
qui lui est nuisible. Il en est de lui, comme de Thuître qui se 
replie sur elle-même, quand on la blesse. L'impression venue du 
dehors n'est que l'occasion des mouvements qu'ils exécutent. 
— Les mêmes remarques s'appliqueraient aux mouvements du 
cœur et à ceux du pouls qui en dépendent. « Ces mouvements 
s'exécutent par une intention primitive delà nature; c'est-à-dire 
que le cœur ayant de soi l'âme sensitive, a, par suite, assez d'in- 
telligence pour connaître les mouvements nécessaires à la con- 
servation de l'organisme, et assez d'énergie pour les accomplir*. » 

L'étude de la force motrice nous conduit donc à la même 
conclusion que notre étude sur le principe de la vie. — S'il nous 
fallait caractériser d'un mot cette théorie, nous la définirions un 
animisme polyzoîste : un animisme, car l'idée directrice de l'évo- 
lution vitale vient de l'âme; un animisme polyzoîste, car tous les 
éléments qui constituent le corps sont doués d'activité, voire 
d'une certaine impressionnabilité sourde et subconsciente qui 
leur permet de concourir efficacement avec l'âme pour réaliser 
leur œuvre commune : la vie. 

Après avoir considéré ainsi la force motrice en elle-même, Gas- 
sendi l'étudié dans ses principales modifications. C'est par elle 
que sont rendus possibles la marche, le vol et la nage. Suivant 
les influences qu'elle subit et les milieux où elle se développe, 
elle explique la différence des tempéraments et, par suite, des 
caractères; la santé et la maladie, la durée plus ou moins 
longue des corps animés. Nous savons enfin quel rôle elle joue 
dans la génération et dans la vie qui n'est qu'une génération 
continuée. — Étudions-la maintenant dans sa manifestation 
extérieure la plus intéressante peut-être : le langage. Comme, 
en outre, le langage est aussi sous la dépendance directe des 
facultés intellectuelles, nous verrons combien est étroite l'union 
de toutes les fonctions de l'âme. 

IL — Le langage se traduit au dehors par la voix. La voix est 
proprement « un son formé par l'émission du souffle dans la 

1. « Sane vero videtur tendo in se ipso habere unde imperatum motum 
exsequatur, contractionemve illam suam peragat. » (II, 509.) 



312 DES FACULTÉS DE L'AME 

bouche d'un animal qui est touché de quelque passion ^ ». Lors- 
que ce son est articulé, il prend le nom de parole. La voix exige 
donc plusieurs conditions difTérentes : d'abord, un organisme 
spécial capable de la produire ; ensuite, une passion qui anime 
l'âme et enfin une tendance à l'exprimer. C'est là ce que recon- 
naît Aristote lorsqu'il nous dit qu'il n'y a point de voix sans 
quelque imagination et qu'elle est toujours proférée « pour quel- 
que bien ou quelque mal qui se présente ». En résumé, la voix 
est le signe extérieur d'un état mental. Aussi n'est-ce pas sans 
raison que les pythagoriciens, les stoïciens et les péripaléticiens 
distinguent deux espèces de langage : l'un intérieur, l'autre 
extérieur, Tun cause et l'autre effet; celui-là identique à la 
pensée, celui-ci traduction de la pensée elle-même. Supprimons 
le premier et le second disparaît; le second au contraire peut 
disparaître sans que le premier soit nécessairement supprimé *. 
On s'est quelquefois demandé si l'homme seul est doué de la 
parole et si les animaux n'ont pas, comme nous, leur langage 
propre qui leur permet de communiquer entre eux et de s'en- 
tendre. C'est là, pense Gassendi, une pure question de mots. Il 
est évident que si, par parole, on désigne le langage dont nous 
nous servons, la parole n'appartient qu'à nous; mais si, par 
ce mot, on entend, ce qui est plus logique, tout son articulé 
employé pour signifier quelque chose, nul doute que les ani- 
maux ne possèdent la parole. Est-ce que dans les cris qu'ils 
poussent nous ne remarquons pas des nuances infinies? Suivant 
qu'ils menacent ou caressent, sont tristes ou joyeux, tranquilles 
ou inquiets, leur voix sait prendre des inflexions diverses, se 
prolonger ou s'interrompre, s'élever ou s'abaisser, se moduler 
en un mot d'après les passions qu'ils éprouvent. Les faits ne 
prouvent-ils pas, en outre, que les animaux se comprennent? 
Aux cris poussés par leur mère, tous les poussins viennent se 
ranger sous ses ailes; n'entendons-nous pas les oiseaux s'appeler 
et se répondre, s'avertir mutuellement d'un danger? Si leur lan- 
gage a moins d'inflexions que le nôjtre, c'est que leurs passions 
sont moins nombreuses ; mais prétendre, d'une manière absolue, 

1. a Vox proprie est sonus emissione spiritus in ore animalis aliquo affectu 
incitât! creatus. » (Gass., II, 520.) 

2. «Et esse quidem sermo internus sine externo valeat; at nonexternus 
sine interno. » (II, 522.) 



DE LA FORCE MOTRICE ET DU LANGAGE 213 

qu'ils ne parlent ni ne se comprennent, serait aussi absurde que 
de prétendre que les Chinois ou les Canadiens ne parlent ni ne 
se comprennent, sous le prétexte que nous n'entendons pas ce 
qu'ils disent. 

La multiplicité des émotions et des idées que doit traduire 
notre langage explique sa complexité et la lenteur avec laquelle 
nous Tacquérons. Tandis que celui de l'animal est très vite acquis 
et présente, suivant les espèces, une grande uniformité, celui de 
rhomme exige les plus grands efforts et offre, suivant les races 
et les pays, les différences les plus notables. Pour se rendre bien 
compte de son développement, il suffirait d'observer l'enfant et 
de voir comment peu à peu, en imitant les cris des personnes 
qui l'entourent, il en arrive à prononcer des syllabes, puis des 
mots, puis des phrases entières, travail d'interprétation et 
d'adaptation qui implique à la fois le concours de toutes les 
facultés de l'âme. 

III. — Si l'on explique assez facilement, par l'exemple et 
rhérédité, le langage dont nous usons aujourd'hui, il semble 
plus difûcile d'expliquer sa création première. Aussi les philo- 
sophes ont-ils défendu, touchant l'origine du langage, des théo- 
ries fort différentes. 

Suivant Hermogène, les noms seraient d'institution humaine ^ 
S'ils ont telle ou telle signification, c'est que les hommes l'ont 
ainsi voulu. Cette opinion est également celle d'Aristote et de 
Démocrite. Aristote définit expressément le nom : une voix 
dont le sens dépend d'une convention, et la raison qu'il en 
donne, c'est « qu'il n'y a aucun nom par nature ». Quant à 
Démocrite, il appuie cette thèse sur les quatre arguments sui- 
vants : « le premier est tiré de l'homonymie, ou de ce qu'un 
même nom est attribué à des choses différentes; le second, de la 
polyonymie, ou de ce que divers noms sont attribués à une 
même chose; le troisième, du changement, ou de ce qu'une 
même chose a tantôt un nom et tantôt un autre, ce qui sans 
doute n'arriverait pas si les noms étaient purement naturels; 
le quatrième, du défaut de semblables, d'où vient que de sagesse 
nous tirons bien savoir, mais que de justice nous n'en tirons pas 

• 

i. Gass., t. II, p. 523, 524. 



ili DES FACULTÉS DE L'AME 

de même un autre : pour nous faire voir que les noms sont des 
effets de la fortune et non pas de la nature ^. » 

Suivant Gratyle, au contraire, les noms seraient naturels et, 
s'il faut s'en rapporter au témoignage de Proclus, cette doctrine 
serait également celle de Pythagore et d'Epicure. Sans entrer, 
sur ce point, dans une discussion historique, Gassendi constate 
qu'il est bien difficile de se faire une idée exacte de l'opinion de 
Pythagore qui, de l'aveu même de Proclus, parle /wir énigme; il 
fait remarquer, en second lieu, que la théorie de Gratyle diffère 
beaucoup de celle d'Epicure. Que soutient, en effet, Gratyle, lors- 
qu'il nous dit que les noms sont /7ar nature^ (puasi? « Qu'ils sont 
accommodés pour exprimer et signifier les natures des choses; 
qu'ils sont par conséquent des inventions de l'art et de la science 
et qu'ainsi ils viennent non de quelque impétuosité naturelle, 
mais de l'àme raisonnante '. » Ainsi, dans cette théorie comme 
dans la théorie précédente, le langage serait le fruit de la ré- 
flexion : seulement, Gratyle ne croit pas, comme Hermogène, 
qu'il soit purement arbitraire : la création de chaque mot aurait 
été inspirée par quelque caractère des objets et c'est dans la 
nature des uns qu*il faudrait chercher la vraie raison des au- 
tres. 

Plus complexe est l'explication d'Epicure. Bien que Gassendi, 
sur cette question de l'origine du langage, évite de se prononcer 
d'une manière formelle, le soin qu'il apporte à nous exposer 
l'explication d'Epicure, à rapprocher les textes qui Téclairent, à 
recueillir les jugements des philosophes qui s'en occupent, nous 
fait suffisamment comprendre de quel côté penchent ses préfé- 
rence. Or, suivant Epicure, et nous pouvons dire aussi suivant 
Gassendi, pour rendre compte du langage il faut recourir à la 
fois à l'instinct et à la raison. 

« Epicure, nous dit Proclus, a pensé que la faculté de désigner 
les choses par des noms est aussi naturelle que la faculté de voir 
et d'entendre ^. » En effet, tout homme, lorsqu'il est sous le coup 
d'une émotion, est porté spontanément à l'exprimer par une voix 

1. Gass., II, p. 525. 

2. «Cratylus omnia esse natura dicit, quod naturis rerum exprimendis, 
signiOcandisque sint accommodata, atque adeo sint excogitata ex arte et 
scientia, ac sint proinde opéra non alicujus irapetus, sed animœ ratioci- 
nantis. » (II, 523.) 

3. II, id. 



DE LA FORGE MOTRICE ET DU LANGAGE 215 

correspondante, et cette voix ne la désigne pas moins clairement 
qu'un mouvement du doigt ou quelque autre geste du corps. Ne 
disons donc pas que, à l'origine, ce sont quelques savants qui, 
les premiers, ont nommé les choses, car ce travail est dû à tous 
les hommes. Bien plus, entre les moyens d'expression chez 
l'homme et les moyens d'expression chez les animaux, l'analogie 
est frappante. 

L'interjection est donc le premier élément et la première 
source du langage. Sa seconde source est l'imitation, qui nous 
porte à reproduire les sons de la nature et à désigner les objets 
par les caractères qui nous ont le plus frappés. 

Quant aux causes qui rendent compte de son développement 
et de ses modifications, elles sont à la fois intérieures et exté- 
rieures. Les causes intérieures sont nos passions, notre tempéra- 
ment, la vivacité de notre imagination; les causes extérieures 
sont le climat, nos relations, les voyages. Chacune de ces causes, 
en modifiant le langage intérieur, modifie le langage extérieur 
qui doit en rendre toutes les nuances. On comprend ainsi que le 
langage des peuples du Midi ne ressemble point à ceux des peu- 
ples du Nord, dont les émotions diffèrent; que le langage d'une 
nation civilisée soit plus riche que le langage d'une nation sau- 
vage; que les relations fréquentes qui s'établissent entre les 
habitants de deux pays, amènent des changements dans le voca- 
bulaire dont ils se servent. 

Ce manque d'uniformité dans la création des mots rendrait 
toutefois rétablissement durable d'une langue impossible, s'il ne 
s'établissait pas entre les hommes certaines conventions. « Ceux 
qui devaient vivre dans un même pays et en société, nous dit 
Gassendi, ont dû, afin de se pouvoir signifier la même chose les 
uns aux autres, convenir de la voix qu'iJs proféreraient, rete- 
nant celle ou que le premier avait prononcée, ou qui semblait 
avoir plus de beauté et d'agrément ; ou qui plaisait au plus grand 
nombre *. » 

On sait quelle brillante fortune a obtenue de nos jours cette 
théorie auprès des savants. « C'est, écrit un philosophe contem- 

1. « EfTectum hinc fuisse, ut qui in eadem regione, sociatimve victuri 
erant, quo possent aller alteri significare eamdem rem, convenire debuerint 
de voce, qua illa afTerrent, ac illam idcirco retinaerint quam aut primus 
quis protulisset, etc. » (II, 526.) 



i 



216 DES FACULTÉS DE L'aMB 

poraia, qui sans doute exagère un peu, Tune des plus justes qui 
aient été exprimées jusqu'en nos temps. Il suffirait d'en changer à 
quelques termes et de l*encadrer de quelques faits et de quelques " 
explications pour en faire une opinion scientifique *. » 



1. Zaborowski, V Origine du langage, p. 8. 



'-"♦.• ', •■♦• 

1» - 



TROISIÈME PARTIE 



CHAPITRE PREMIER 

DE l'aME 

I. De rame en général. Philosophes qui la considèrent comme incorpo- 
relle et philosophes qui la considèrent comme corporelle ; méthode à 
suivre dans cette étude. — II. De l'âme des animaux. 1. Faits qui 
prouvent son existence : elle n'est ni une forme, ni un simple rapport; 
elle est une substance active, de la nature du feu et, comme le feu^ 
soumise à un renouvellement continuel. 2. Origine de cette âme. 
3. Comment, étant formée d'éléments insensibles, peut-elle sentir? Objec- 
tions de Plutarque et de Galien. Réponse de Lucrèce et de Gassendi. — 
III. De rame humaine. 1. Différentes manières dont les philosophes 
Font conçue. 2. Cette âme est formée de deux parties. Tune matérielle, 
l'autre immatérielle. Raisons qui le prouvent. 3. Comment l'âme rai- 
sonnable est-elle unie à Tâme sensitive et, par elle, au corps? 

I. — Après s'être efforcé de découvrir, à travers les qualités 
qui nous la révèlent, la nature propre des corps qui nous entou- 
rent, Gassendi s'efforce également de découvrir quelle est la 
nature de Tâme dont les opérations nous sont connues. Il 
n'ignore point quelles difficultés entourent ce nouveau pro- 
blème. « S'il existe en philosophie, nous dit-il, un labyrinthe 
des opinions, c'est bien ici qu'il se trouve, comme en convien- 
nent les plus grands philosophes * », et il suffît, pour s'en con- 
vaincre, de voir combien sont différentes les hypothèses qu'ils 
nous proposent. 

Beaucoup la conçoivent comme incorporelle, mais ne s'accor- 
dent plus dès qu'il en faut préciser davantage les caractères. Pour 

1. tt Si uspiam certe in philosopbia labyrinthus est opinionum, in hoc 
ipso loco occurrit. » (II, 237.) 



218 DE L'AME 

les uns, elle est une substance, c'est-à-dire quelque chose qui 
subsiste par soi; pour les autres, elle est une simple qualité, 
une forme, un accident. C'est ainsi que Pythagore et Platon la 
considèrent comme une parcelle de l'âme du monde; qu'Origène 
et Manès, s'inspirant de ces philosophes, nous la représentent, 
celui-là comme créée à l'origine du monde et ayant péché avant 
de s'unir au corps; celui-ci, comme formée de Tâme même de 
Dieu. Aristote ne voit en elle qu'une forme, d'où sa définition 
célèbre : Fâme est Tentéléchie première d'un corps organisé 
naturel qui a la vie en puissance, et Simmias qu'une résultante, 
une harmonie analogue à celle de la lyre, harmonie que mille 
sons concourent à former *. 

Se plaçant à un point de vue opposé, Diogène, Anaximandre; 
Anaxagore, Leucippe, Epicure, Démocrite, Zenon, s'écartent des 
théories précédentes et n'hésitent pas à affirmer que l'âme est cor- 
porelle. Il semble même que cette opinion ait été celle de nom- 
breux théologiens. Il n'y a qu'à lire les travaux des anciens 
conciles. « Des anges et des archanges et de leurs puissances 
auxquelles j'ajoute nos âmes, ceci est le sentiment de l*Eglise 
catholique : que véritablement ils sont intelligibles, mais qu'ils 
ne sont pourtant pas invisibles et destitués de tout corps^ comme 
vous autres Gentils le croyez, car ils ont un corps fort délié, soit 
d'air, soit de feu. » Tertullien devait être de ce sentiment lors- 
qu'il soutenait : « que l'âme ne serait rien si elle n'était corps et 
que tout ce qui est ou existe est corps à sa manière ». D'où vient 
que saint Augustin dit de Tertullien qu'il a cru que l'âme était 
corps « parce qu'il n'a pu la concevoir incorporelle, et qu'ainsi 
il craignait que, si elle n'était corps, elle ne fût rien ». 

On comprend, remarque Gassendi, en présence de doctrines si 
diverses que nous nous estimions heureux si, à l'aide de la seule 
raison, nous pouvons atteindre non au vrai, mais au vraisem- 
blable ^ 

1. C'est dans l'exposition critique de ces théories qu'il faut aller cher- 
cher la véritable opinion de Gassendi sur les philosophes de l'antiquité et 
notamment sur Aristote. Ici, en effet, il n'est plus préoccupé, comme dans 
les Animadversiones, pdiV exemple, de détruire une autorité dont on abusait 
étrangement, au grand préjudice de la science, mais bien de recueillir 
des arguments en faveur de ce qui lui semble être la vérité. 

2. « Abunde erit, si utcaligando, ita balbutiendo aliquid tentemus, unde 
quid inter tôt placita videri possit habere speciem probabilitatis sequa- 
mur. » (II, p. 250.) 



NATURE DE L'AME 219 

» ^Vir* bien saisir la pensée de Gassendi, voyons comment il 

cotiçoit Tâme des animaux, Tâme de Thomme et les rapports 

qui \xnissent ensemble Tâme sensitive, Tâme raisonnable et le 
corp^. 

^l* — La première idée que nous nous faisons de Tâme est celle 
d'utx principe actif qui, par sa présence et son action, explique la 
^^ ? par son absence, explique la mort *. Ce principe, nous ne 
povi\ons le percevoir directement par les sens, mais nous sommes 
amenés, par le raisonnement, à en affirmer l'existence, car ni 
^* iiutrition, ni le mouvement, ni la sensation, ni les autres 
fonctions du corps ne peuvent se concevoir sans une cause. 

Quelle est la nature de ce principe? — Gassendi pense d'abord 

qu'il ne saurait élre une forme, au sens où l'entendent quelques 

Péripatélitiens, c'est-à-dire une certaine substance « qui, n'étant 

POâ faite de rien, soit néanmoins de telle sorte tirée de la matière 

qu'elle n'y ait point été auparavant, et n'en ait pas même été la 

plus petite portion » : ce qui est tout à fait inintelligible. Gas- 

^^Odi pense, en outre, que ce principe ne saurait être davantage 

^*ic simple qualité, un rapport, une disposition d'éléments, 

^Omme paraissent l'avoir admis les anciens disciples d'Aristote : 

^ ^st qu'en effet, une disposition, un rapport ne sont rien en eux- 

"^^mes, du moins rien d'actif, tandis que l'âme est conçue, avant 

''^^t, comme un principe de mouvement et d'action ^. 

« L'âme semble donc être plutôt quelque substance très ténue 
comme la fleur de la matière, avec une disposition ou habitude 
symétrie particulière de parties au dedans de la masse gros- 
sière du corps ^ ». En tant que substance, elle peut être principe 
^'action; en tant qu'ordonnée et disposée de telle ou telle 
Manière, elle est propre à telle fonction et non à telle autre. 

i. « Dici potest primum, animam videri esse aliquid, quo existente in 
Corpore animal vivere dicitur, et existera, desinente mori. Videlicet vita 
^t quasi prœsentia animœ in corpore et mors quasi ejus absentia. » 
(6as8., II, 250.) 

2. « Quippe spectata prœcise partiiim habitudo, seu dispositio ac symme- 
tria activum nihil est, sed mera relatio, ut ex sigilli, aut statuse figura 
intelligitur, cum eonstet tamen animam esset ut actuosam, sic in animali 
mg«ndi principium. » (II, 250.) 

3. « Videri ergo potius esse animam substantiam quandam tenuissimam, 
ac Teluti florem materiœ, cum speciali dispositione, habitudineve et sym- 
metria partiom intra ipsam massam crassiorem corporis degentium. » {Id.) 



220 DE l'ame 

Si nous cherchions à préciser davantage et à nous réprésenter 
sous des contours mieux définis cette substance de Tâme, peut- 
être pourrions-nous la comparer à une espèce de feu très subtil 
qui entretient en nous la chaleur et, avec elle, la vie. De nom- 
breux faits, du reste, nous autorisent à faire cette assimilation : 
ne constatons-nous pas, d'abord, que la vie ne va pas sans 
quelque chaleur, et que la chaleur disparaît à la mort, c'est-à- 
dire au départ de l'âme? En second lieu, il est incontestable que 
l'âme, comme le feu, a besoin d'aliment : si on l'en prive, inca- 
pable de réparer ses forces qui s'épuisent dans le travail de la 
vie, elle ne tarde pas à périr. Nous savons encore que la flamme 
peut être activée par le souffle de l'air ou étouff'ée par des vapeurs 
ou des substances ennemies; or, le jeu des poumons, du cœur 
et des artères ne semble-t-il pas avoir précisément pour but 
d'activer ce feu intérieur que nous désignons du nom d'âme, de 
chasser loin de lui les éléments nuisibles, de le distribuer ensuite, 
par mille petits canaux, dans toutes les parties du corps? — Enfin, 
si nous remarquons que l'âme est douée d'une force merveilleuse, 
puisqu'elle est capable d'ordonner et de mouvoir les corps les 
plus délicats et les masses les plus colossales, d'animer à la fois 
le ciron et l'éléphant; qu'elle est d'une prodigieuse activité et 
d'une mobilité incessante, comme le prouvent et les fonctions 
physiques jamais interrompues et le travail de la phantaisie qui 
se poursuit même pendant le sommeil, nous comprendrons 
qu'elle puisse être considérée comme une petite flamme ou 
quelque espèce de feu intérieur. C'est que, de tous les éléments, 
ceux du feu sont les plus actifs, comme nous le montrent les 
étincelles de la flamme; et les plus puissants, comme le prou- 
vent les effets qu'ils produisent quand s'allume, par exemple, la 
poudre à canon. 

Ajoutons que l'âme comme la flamme ne reste jamais iden- 
tique à elle-même et qu'elle est soumise à la loi d'un renouvelle- 
ment continuel. Ce n'est donc pas sans raison qullippocrate * « dit 
que l'âme ou chaleur naturelle naît continuellement jusqu'à la 
mort. Car quoique l'âme dès le commencement naisse dans l'ani- 
mal, néanmoins, comme elle se perd et se répare continuellement, 
elle n'est qu'équivalemment la même, et il en est de l'âme comme 

1. Gass., t. II, p. 252. 



NATURE DE L'AME 221 

de la flamme d^uae lampe, qui parait toujours la même quoi- 
qu'elle soit toujours renouvelée *. » 

D'où vient maintenant cette âme, et comment se fait-il que, 
composée d'éléments multiples insensibles, elle puisse produire 
la génération, la vie et le sentiment? 

Suivant Gassendi, le flambeau de l'âme aurait été allumé dès 
le commencement de la génération. Les êtres qui sont engen- 
drés d'autres êtres de même espèce, ont reçu de leurs ancêtres 
l'âme en même temps que la vie : qu'on s'imagine une étincelle 
détachée d'un foyer de lumière et conservant les propriétés du 
tout qui l'a produite. Quant aux êtres qui naissent par une sorte 
de génération spontanée, ils ont leur raison, comme nous l'avons 
prouvé déjà, dans une semence, un germe préexistant, créé par 
Dieu et possédant une sorte d'Ame en puissance qui n'attend pour 
se manifester et remplir sa tâche que des conditions favorables. 
Donc rien de contradictoire à admettre que cette âme agisse 
avec une sûreté merveilleuse, accomplisse les travaux les plus 
délicats, puisqu'elle a été prédisposée à ces fonctions par l'ordon- 
nateur divin. 

Beaucoup plus difficile semble ce second problème : comment 
l'âme étant composée d'éléments insensibles peut-elle devenir 
capable de sentir? 

Plutarque considère le problème comme insoluble. « Les 

1. Tout le monde connaît Tingénieux commentaire qu'a fait La Fontaine 
de cette théorie. Après avoir, par plusieurs exemples, prouvé que les bêtes 
ont de Fesprit, il ajoute : 

Pour moi, si j'en étais le mattre. 
Je leur en donnerais aussi bien qu'aux enfants; 
Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans? 
Quelqu'un peut donc penser ne se pouvant connaître 

Par un exemple tout égal, 

J'attribuerais à l'animal, 
Non point une raison selon notre manière, 
Mais beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort 
Je subtiliserais un morceau de matière, 
Que l'on ne pourrait plus concevoir sans effort, 
Quintessence d'atome, extrait de la lumière. 
Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encore 
Que le feu : car enfin si le feu fait la flamme, 
La flamme, en s'épurant, peut-elle pas de l'Âme 
Nous donner quelque idée? Et sort-ii pas de l*or 
Des entrailles du plomb? Je rendrais mon ouvrage 
Capable de sentir, juger, rien davantage. 

Et juger imparfaitement. 
Sans qu'un singe jamais fit le moindre argument. 



222 DE l'ame 

atomes en s'assemblant, dit-il, ne font que se pousser et se re- 
pousser Tun l'autre et il ne s'en peut pas faire un parfait mélange 
et une parfaite union, parce qu'ils sont dépouillés de toute qua- 
lité et incapables d'aucun changement. Il ne s'en pourra jamais 
engendrer ni l'âme, ni le sentiment et bien moins encore l'en- 
tendement et la sagesse. » — Galien défend la même opinion : 
<( Puisqu'un atome, nous dit-il, est incapable de douleur, parce 
qu'il est incapable d'altération et de sentiment, il est évident 
que si, lorsque la chair est piquée avec une aiguille, un atome 
ne sent pas, deux atomes, trois, quatre atomes ne sentiront pas 
davantage et que ce sera de même que si on enfonçait une 
aiguille dans un tas de diamants ^ » 

Ces objections ne sauraient valoir sans doute contre Platon 
qui considère toutes les choses comme animées; elles ne sauraient 
valoir davantage contre Anaxagore, pour qui « tout est dans 
tout », de telle sorte que les éléments sensibles sont tellement 
unis à ceux qui ne le sont pas, que les animaux peuvent être 
considérés comme engendrés de parties véritablement douées de 
sensibilité. Mais elles conservent toute leur force contre la théorie 
d'Épicure. 

Se plaçant donc au point de vue de l'atomisme, Gassendi passe 
en revue les principales réponses qu'on peut leur faire, commen- 
tant et complétant les arguments d'Épicure et de Lucrèce, lors- 
que ceux-ci lui paraissent insuffisants. 

Et d'abord, il semble que rien ne nous autorise à prétendre 
que toutes les propriétés qui se trouvent dans les composés, 
doivent également se trouver dans les composants, partant que 
les choses sensibles doivent être formées d'éléments capables de 
sentir. Si nous appliquions ce principe dans toute sa rigueur, 
nous serions conduits aux conséquences les plus étranges, à celle- 
ci, par exemple, que les êtres qui sont doués des facultés de voir, 
d'entendre, de rire et de pleurer, sont formés d'éléments qui en 
peuvent faire autant : ce qui est manifestement absurde *. — 11 
y a plus, ce prétendu principe est à chaque instant contredit par 
les données de l'expérience. Est-ce que nous n'obtenons pas 

1. Gass., II, p. 343. 

2. (( Si debeant res, sensiles cum sint, gigni ex sensilibus, hoc est, similes 
ex similibus, necesse sit ergo, hominem, v. c, constare ex principiis quae 
ipsa rideant, plorent, ratiocinentur, etc. » (II, 344.) 



NATURE DE L'AME 223 

tous les jours des corps composés dont les propriétés diffèrent 
de celles des éléments qui les ont formés? L'huile de vitriol et 
l'huile de tartre, qui sont froides Tune et l'autre, donnent un 
mélange qui est chaud ; on pourrait multiplier les exemples ^ 
Nous savons quelle brillante fortune a obtenue, depuis Gassendi, 
cet argument auprès des matérialistes et des positivistes, grâce 
aux progrès de la science. 

Ces conclusions, d'ailleurs, les philosophes eux-mêmes qui 
accordent la sensibilité à tous les éléments des choses, doivent les 
admettre, sinon ils ne pourraient expliquer ni l'unité de la vie 
physique, ni l'unité de la vie sensible. En effet, qu'obtenons-nous 
dans leur hypothèse? Un agrégat de petits êtres vivants, par 
suite une multitude de sentiments divers; mais nous n'obtenons 
pas un être un, d'une espèce particulière et déterminée *. Force 
est donc de reconnaître que dans la synthèse des éléments pre- 
miers il se forme un tout qui possède des qualités que ces élé- 
ments ne possédaient pas '. 

Il faut toutefois bien comprendre, ajoute Gassendi, dans quel 
sens nous entendons que l'âme est formée d'atomes insensibles. 
« Toute sorte de semence étant animée, et non seulement les ani- 
maux qui naissent de l'accouplement, mais ceux qui s'engendrent 
de la pourriture, étant formés de petites molécules séminales qui 
ont été assemblées et formées ou dès le commencement du monde 
ou depuis, on ne peut pas, pour cette raison, dire absolument 
que les choses sensibles se fassent d'éléments insensibles, mais 
plutôt qu'elles se font de choses qui, bien qu'elles ne sentent pas 
effectivement^ contiennent néanmoins le principe du sentiment^ de 

1. « Nihil répugnât convenire aliquid toti, quod non conveniat partibus. » 
(Gass., II, 344.) 

2. « Quartum... quia licet admittantiir et quasi auimalia et immorlalia 
simul : tum nuUum animalium, qualia jam visuntur, gigni poterit, sui 
scilicet generis, coalitumve in unam speciem, sed acervus solummodo 
variorum animalculorum. » {Id,^ 344.) 

3. M. Rabier, qui fait de cette théorie un examen critique minutieux, 
s'applique surtout à en montrer la faiblesse. M. Boutroux (De la contin- 
gence des lois de la nature) admet, au contraire, que dans les synthèses 
chimiques il se forme quelque chose de nouveau et qu'il y a dans les 
composés un élément qui ne se trouve pas dans les composants. La 
synthèse serait donc un mystère, un miracle dans la nature, puisqu'elle 
implique un commencement absolu. Cette opinion est également celle que 
défend Gassendi; il ne croit la difficulté soluble que si Ton s'élève jus- 
qu'à Dieu. 



224 DE l'ame 

même que les principes du feu sont contenus et cachés dans les 
veines du caillou. D'où vient que, comme le feu qui a été une fois 
engendré d*un caillou peut ensuite tirer de pareilles semences 
des matières dont il se nourrit, ainsi l'âme qui a été une fois en- 
gendrée de semence peut des aliments tirer de pareilles semences 
dont elle soit fortifiée et amplifiée et par lesquelles elle sente ou 
devienne le principe du sentiment '. » — Ce qui revient à dire, 
en définitive, que si Tàme peut sentir, c*est que les éléments qui 
la composent ont été disposés dès Torigine, par Dieu, dans un 
ordre convenable à cet effet et que le sentiment est le résultat 
de cet ordre môme. Tout être vivant et sentant vient en effet 
d'un germe, d'une semence préexistante : germe ou semence qui 
possèdent virtuellement la sensibilité. 

A quoi donc se ramènent les objections de Plutarque et de 
Galion? A ce simple postulat dont nous avons montré l'inexacti- 
tude : qu*il ne saurait y avoir, dans le tout, rien qui ne se trouve 
déjà dans les parties. 

Vax rendant compte ainsi de la naissance du sentiment par la 
disposition des parties de i'àme, avons-nous élucidé tous les 
points obscurs du problème à résoudre? « Comment des atomes, 
insensibles quand on les considère isolément, deviennent-ils 
sensibles ijuand ils sont unis? » La difficulté ne reste-trelle pas 
au contraire tout entière? — Gassendi ne semble pas éloigné de 
le croire. « Il faut certes avouer, dit-il, qu'il n'y a pas lieu d'es- 
pérer que ceci nous puisse devenir sensible et manifeste, puisque 
cVst une chose, ou je me trompe fort, qui surpasse l'esprit humain 
de comprendre quelle doit être la tissure et la contempération 
soit de la potite flamme pour pouvoir être censée âme et prin- 
cipe do sentir, soit de Torgane dont Tâme se sert pour sentir. 
C'est pourquoi je propose seulement ces choses comme en 
béirayant pour insinuer autant qu*il m*est possible le pro* 
grès par lequel les choses d'insensibles deviennent sensibles; et 
ce d'autant plus que la nature n a pas coutume de passer d'une 
ovtrèmito à l'autre qu'en parcourant certains degrés qui sont 
ontro doux. Car c'est ainsi, ptf exemple, qae lesfmits des arbres 
d'aigres deviennent doux, et^ «ft progrès tellemeat msen- 

siblo que dans le comnM ttaÂeerne rien de la qualité 

4. Gass., Il, S4T. 4 



NATURE DE L*AME 235 

qui doit suivre, ni sur la fin, rien de celle qui a précédé au com- 
mencement; comme pour nous faire entendre qu'une chose 
insensible devient sensible par une espèce de progrès de la sorte 
que les hommes ne sauraient observer ^ » Ainsi les qualités 
qu'acquièrent les choses inanimées et les plantes ne lui parais- 
sent pas moins difficiles à expliquer que le sentiment même de 
l'âme. 

III. — Étudions maintenant l'âme humaine. Qu'elle soit plus 
complexe que l'âme des animaux, le moindre examen nous le 
prouve, car les fonctions qu'elle accomplit sont plus nombreuses, 
quelques-unes même, au moins en apparence, tout à fait diffé- 
rentes. Si, d'une part, elle nous apparaît comme douée des facultés 
nutritive, végétative, sensitive, comme l'âme des bêtes; de 
l'autre, elle nous apparaît comme douée de raison et de volonté : 
facultés qui n'appartiennent qu'à l'homme. Cette opposition 
nous explique les hésitations des philosophes et la variété des 
hypothèses qu'ils nous proposent pour en rendre compte. 

Suivant les uns, l'âme humaine serait une substance simple 
et incorporelle, mais douée de deux pouvoirs distincts : l'un ca- 
pable d'agir sans organe ; l'autre, sans organe, incapable de rien 
produire. Cette âme ils la conçoivent comme créée par Dieu et 
infuse dans le corps soit au moment de la génération, soit plus 
tard. Dans cette dernière hypothèse, elle remplace à son arrivée 
l'âme sensitive qui a, en quelque sorte, préparé un organisme 
pour la recevoir et qui meurt dès que sa tâche est remplie. 

Suivant les autres, l'âme serait non une substance simple, 
mais une substance double, c'est-à-dire composée de deux 
parties de nature différente : l'une raisonnable, l'autre irrai- 
sonnable. Mais, ici encore, les divergences d'opinions sont 
considérables. C'est ainsi que Pythagore et Platon, suivant la 
remarque que nous en avons faite déjà, considèrent l'âme rai- 
sonnable comme parcelle de l'âme du monde et simplement 
assistante et non informante; que Manès voit en elle un tout 
formé de deux éléments, l'un venant du principe du bien, l'autre 
du principe du mal. Reste enfin une dernière théorie, celle à 
laquelle se rattache Gassendi et qui consiste à soutenir que 

1. Gass., VII, p. 346, trad. Bernier. 

Thomas. — Gassendi. 15 



226 DE l'ame 

« rame est composée de deux parties, Tune irraisonaable qui, 
comprenant la végétative et la sensitive, est corporelle, tire son 
origine du père et de la mère, et est comme une espèce de milieu 
et de lien pour unir et joindre Tâme raisonnable avec le corps; 
Tautre raisonnable et intellectuelle qui est incorporelle, créée de 
Dieu, infuse et unie comme une vraie forme au corps par le 
moyen de l'irraisonnable *. » 

Voyons quels arguments il invoque à l'appui de cette théorie. 

Il constate d'abord qu'elle a été soutenue par un grand nombre 
de théologiens, bien que Thypothèse d'une âme unique compte 
aussi des défenseurs d'une grande autorité. Cette division des 
théologiens en deux camps prouve au moins que la question est 
encore ouverte et qu'on en peut discuter librement. 

Cette précaution prise, il tire sa première preuve de la lutte 
qui constamment se livre en nous entre les sens et Tentende- 
ment; entre la passion et la raison. « Je vois, dit TApôtre, dans 
mes membres une autre loi qui répugne aux lois de mon esprit. » 
Or, comment expliquer cette opposition, si souvent décrite par 
les moralistes et les poètes, si le principe du sentiment et de la 
vie se confond avec le principe de la pensée et de la volonté? 
Nulle chose ne peut être en contradiction avec elle-même : 
nîhil potest sibi adversari. Dans une substance simple, le feu, 
par exemple, nous ne pouvons admettre l'existence de deux 
facultés opposées, l'une le froid, l'autre le chaud. Il doit en être 
de même pour l'âme. 

Nous avons vu avec quel soin, en étudiant l'entendement, il 
en oppose les fonctions à celles de la phantaisie. Celle-ci ne peut 
se représenter les choses [que sous des formes sensibles ; elle est 
incapable de réfléchir à son action; l'entendement, au contraire, 
peut connaître des choses incorporelles, se connaître lui-même, 
s'élever par le raisonnement jusqu'aux conceptions les plus abs- 
traites et jusqu'à Dieu. Comment assimiler deux principes aussi 
différents*? C'est là ce que Cicéron met clairement en lumière : 
« Il n'y a rien dans les natures terrestres, dit-il, qui contienne 
la puissance de la mémoire, de l'entendement, de la pensée. 
L'esprit est donc une certaine force particulière, séparée des 



1. Gass., II, p. 257. 

2. Voy. Physique, 2© partie, chap. m. 



NATURE DE L'AME 227 

natures connues et ordinaires. Ainsi quel que soit ce qui sent, ce 
qui entend, ce qui veut, c'est quelque chose de divin et par con- 
séquent éternel ^ » 

Un autre avantage de cette explication c'est de nous faire 
comprendre quelle est la part de Dieu et quelle est la part de 
rhomme dans Tœuvre de la génération. De Dieu vient Tâme rai- 
sonnable et incorporelle; de Thomme, Tâme inférieure qui se 
transmet avec la semence. De plus, nous entrevoyons quelle est 
notre véritable place dans la nature, puisque Thomme devient, 
en quelque sorte, un moyen terme entre l'animal qui n'a qu'une 
âme sensitive et l'ange qui n'a qu'une âme raisonnable. Par là 
se trouve complétée la série des êtres du minéral à Dieu, sans 
qu'il y ait ni lacune, ni brusque passage de l'un à l'autre. Nous 
avons vu Gassendi insister plusieurs fois déjà sur cette progres- 
sion des êtres et leur développement graduel, chacun d'eux pré- 
sentant quelque perfection de plus que celui qui le précède, jus- 
qu'à Dieu qui réunit en lui les perfections de tous les autres. On 
sait quel parti Leibniz tirera de cette idée, qui est plutôt d'ordre 
esthétique que d'ordre logique ou moral. Elle semble avoir ins- 
piré Bossuet lui-même. « Il est d'un beau dessein, dit-il, d'avoir 
voulu faire de toutes sortes d'êtres : des êtres qui n'eussent que 
de rétendue ; des êtres qui n'eussent que de l'intelligence et enfin 
des êtres où tout fût uni et où une âme intelligente se trouvât 
jointe à un corps '. » 

Bien que ces preuves lui paraissent concluantes, Gassendi 
n'ignore pas les objections qu'elles peuvent soulever; aussi 
cherche-t-il à les prévenir et à les réfuter d'avance. La plus 
grave est celle-ci : cette dualité de principes qui se trouve dans 
l'âme ne compromet-elle pas l'unité de la nature humaine? 

Il est bien vrai, répond Gassendi, qu'en parlant de notre âme 
nous en parlons comme si elle était une. Mais quand nous par- 
lons de l'homme en général, n'en parlons-nous pas aussi comme 
d'un seul et même être, bien qu'il soit composé d'une âme et 
d'un corps? Or, si l'homme ne cesse pas d'être un, bien qu'il 
soit composé de deux parties, pourquoi n'en serait-il pas de 
même de l'âme bien qu'elle soit double? Si, en parlant d'elle, 

1. Gass., II, p. 443. Voy., dans Bernier, le commentaire de ces arguments. 

2. Bossuet, Conn. de JJieUy IV, I, 



228 DE L'AME 

nous disons simplement qu'elle est raisonnable, sans faire aucune 
mention de Tâme sensitive, c*est qu*ordinairement on dénomme 
les choses par leur partie la plus noble, laissant les autres dans 
Tombre. 

Toutefois, Gassendi sent bien que ce n'est là qu'une demi- 
réponse; car peu importe la manière dont nous désignions les 
choses; il reste toujours à se demander si véritablement nous 
n'avons pas ici, non un être simple, mais deux êtres : unum quidj 
unum per se, sed duo. Gassendi croit répondre à cette diffi- 
culté en remarquant que l'âme sensitive est à Tâme raisonnable, 
ce que la puissance est à l'acte et le corps à Tàme. « Si l'homme 
étant composé d une si grande diversité de parties, dit- il, ne 
cesse pas d'être un ou un par soi, en ce que l'un est puissance, 
comme on dit, et l'autre, acte, ou si vous voulez, en ce que l'un 
est de sa nature propre à recevoir et l'autre à être reçu, l'âme 
humaine sera certainement aussi une par soi, unum quid per se, 
en ce que la sensitive sera comme la puissance recevante et la 
raisonnable comme Tacte reçu, et le composé de Tune et de 
Tautre sera un acte propre à être reçu dans le corps, et à faire 
avec lui un tout par soi, aliquidper se unum. Joint à cela qu'il 
est assez ordinaire qu'un chacun de nous soit dit deux, à savoir 
homme intérieur et homme. extérieur, ou homme spirituel et 
homme animal, homo splntualis, homo animalis, à cause des 
deux parties de l'âme *. » L'âme sensitive est donc un intermé- 
diaire, une sorte de moyenne proportionnelle entre le corps et 
l'âme raisonnable *. 

Gomment se fait-il maintenant que l'âme raisonnable qui est 
incorporelle, qui n'a ni grandeur, ni parties, ni étendue puisse 
être unie à l'âme sensitive qui est corporelle, partant composée, 
et devenir pour le corps non seulement un principe assistant, 
mais une forme informante? — Gassendi résout ce dernier pro- 
blème par un système auquel un de ses historiens ^ donne le nom 
de système de destination et qui est assurément ingénieux, sinon 
convaincant. 

1. Gass., II, p. 443. 

2. Voir l'exposition et la réfutation de cette théorie dans Pouvrage de 
M. F. Bouillier, Du principe vital et de l'âme pensante, édit. de 1862, 
p. 158 et sq. 

3. Étude sur le syntagma philosophicum^ par L. Mandon, op, cit., p. 147 
et sq. 



Nature de l'amb 239 

Pour que rien ne manquât à son ouvrage, dit Gassendi, Dieu 
ayant créé trois espèces de natures différentes, de purement cor- 
porelles, de purement intelligentes et de mixtes, il a voulu que 
Tâme raisonnable « eût de sa nature une destination et une incli- 
nation au corps et à Tâme sensitive, et qu'étant comme l'acte, 
la perfection, le complément, la forme de cette àme sensitive, 
elle devînt, par son moyen, l'acte et la véritable forme du corps. 
La chose se comporte ici, ajoute-t-il, comme lorsqu'un prince 
destine sa fille cadette à un paysan et que la jeune 011e est dis- 
posée à cette alliance, soit à cause que son père la lui destine, 
soit parce qu'elle espère avoir ainsi des enfants. Dans ce cas, le 
mariage a lieu, non à cau^e de l'égalité de rang, mais par suite 
de la destination et de l'inclination ; ainsi, l'union de l'âme et du 
corps a lieu, non par suite de l'égalité de substance, mais par la 
destination du Père suprême de la nature, et par l'inclination de 
l'âme vers le corps. Si l'àme raisonnable est unie d'abord à l'âme 
sensitive, ce n'est point parce que celle-ci est composée d'élé- 
ments plus subtils, c'est parce qu'elle possède l'imagination dont 
la raison a besoin pour féconder. » Ne recherchons donc pas 
d'explication en quelque sorte physique de leur union : cette 
union vient de ce qu'elles ont été créées l'une pour l'autre, de 
ce qu'elles se complètent mutuellement, se fondent en quelque 
sorte ensemble pendant la vie. Or, si le corps a été formé pour 
recevoir l'âme sensitive et rendre ses fonctions possibles; l'âme 
sensitive, pour recevoir l'âme raisonnable et lui permettre de 
penser; l'âme raisonnable pour parachever les deux principes 
précédents, on conçoit que ces trois principes, bien que distincts, 
réalisent un tout un, pendant qu'ils sont ensemble, et qu'il y ait 
entre la vie physique, la vie sensible et la vie intellectuelle une 
dépendance réciproque et un parfait accord *. 



1. a Videtur naturse author triplici quodam naturarum génère mundum 
exornasse, primum ut puta pure incorporearum, sive Intelligentiarum ; 
alterum pure corporearum, sive corporum; et lertium ex corporeo incor- 
poreoque constantium, sive homiDum; idquc, ne ullum naturœ gcnuH 
tanto ac tam perrecto operi déesse videretur. Quare et eam esse voluisse 
rationalis animœ conditionem, ut suapte natura destinalionem, inclina- 
tionemque haberet ad corpus, senlienlemque animam; et facta hujus 
animée quasi aclus, pcrfectio, complementum, forma; efiiceretur per ipsam 
actus, veraque forma corporis. Corpus vero tanquam subjectum, materia, 
potentia receptrix sensitivœ animœ, ficret ipsa intercédante, subjcclum 



230 DE l'ame 

Il resterait à se demander si Tâme raisonnable étant la forme 
informante du corps est présente à tout l'organisme ou simple- 
ment à l'une de ses parties essentielles. Cette dernière hypothèse 
est celle qu'admet Gassendi. De même qu'un roi, dit-il, peut, de 
son palais, diriger toutes les afifaires du royaume, grâce aux 
moyens d'information qu'il possède et aux serviteurs qui trans- 
mettent ses ordres, de même l'âme peut être informée de ce qui 
a lieu dans l'organisme et lui transmettre ses volontés tout en 
ayant son siège dans le cerveau. L'expérience, fort vague, il 
est vrai, dans ce cas, ne semble-t-elle pas nous montrer que 
c'est bien dans le cerveau et non dans une autre partie du corps 
que nous pensons? Une dernière preuve enGn, tirée de l'analogie, 
paraît justifier ces conclusions : il est incontestable que l'âme 
sensitive informe le corps entier, et cependant il est certaines par- 
ties du corps d'où la sensibilité est absente, les os par exemple. 
Or, si l'âme sensitive peut être absente de tant de parties où 
est l'âme végétative et néanmoins être forme du corps, rien ne 
s'oppose à ce que l'âme raisonnable soit absente d'un plus grand 
nombre encore d'organes, et qu'elle reste cependant la forme 
informante de l'être organisé. 



seu potentia animse ipsius rationalis receptrix. Id se période habet, ac 
si princeps postremam familiarum rustico destinet , ipsaque ad eas 
nuptias propendeat, tum ob patrie destinationem, tum quia sese prolem 
ex iis suscepturam prœsentiat. Quippe ut hic nuptias non paritas generis, 
sed destinatio et propensio facit; ita adhœsionem rationalis animœ ad 
corpus facit; non paritas substantiœ, toto entm génère distant, sed summi 
naturœ parentis destinatio et propensio, qua ipsa anima substantiarum 
separatarum infima, ob spéciales usus inclinatur ad corpus. » (Gass., 
II, 444.). 



\ 

•.4 



CHAPITRE II 



DE l'immortalité DE l'aME 

^f'^^^^^^^rses théories des philosophes sur Tlmmortalité de l'âme. — 
^. • _ï^reuves de rimmortalité. A. Preuve physique. B. Preuves morales 
^^**^^8 : 1* de la croyance universelle; 2« du désir de l'Immortalité; 
'^ ~5 la nécessité d'une sanction future. — III. Objections d'Éficure. 
tation. 




• Nous savons quelle est la nature de Tâme qui nous anime ; 

ons-nous également savoir ce qu'elle devient à la mort? Ce 

ème ne saurait nous trouver indifférents, car il s'agit de 

— félicité future *. 

jL^,^^" solution est évidemment subordonnée à la solution du pro 

^^^^e qui précède. Pour ceux qui ne voient dans Tâme humaine 

^- ^ ïi composé d'éléments corporels, cette âme ne saurait sur- 

^*^^ à sa dissolution. On connaît les nombreux arguments qu'ac- 



xilent en faveur de cette thèse après Démocrite, Épicure et 

^^^oat son disciple Lucrèce. A la même conclusion aboutissent 

^ ^^sssairement les philosophes qui, comme Simmias, ne voient 

^ s Tâme qu'une harmonie, résultant de la disposition et de Tac- 

1»^^^ des parties constitutives de l'organisme : l'accord détruit, 

% ^5^® ^^^^ s'évanouir, comme s'évanouit le son quand la lyre est 

5^^ée. — Enfin, l'âme ne saurait davantage survivre au corps, 

^ ^lle n'est qu'une forme, un acte, une qualité inséparable des 

^^%anes; car il serait contradictoire que la forme ou la figure ne 

^^^çmgent point, lorsque ce qui est figuré se modifie. 

1. « Yerum, quod spectat ad opinionem, animane hominis supersit, aut 
•^tereat, res indilTerens perinde non est; neque homo propensione ad 
ttlamperinde destuititur; quando agitur de ipsius summa, perpetuaque 
tWeitate. » (Gass., II, p. 630.) 



* 



232 DE l'ame 

L'Immortalité n'est donc intelligible que pour ceux qui font 
Tàrae incorporelle; et encore cette immortalité est-elle différem- 
ment conçue suivant l'origine qu'on attribue à cette âme et Tidée 
qu'on s'en fait. C'est ainsi que Pythagore et Platon qui la consi- 
dèrent comme une émanation, une parcelle de l'âme du monde, 
nous la représentent non seulement comme immortelle, mais 
comme éternelle. Elle aurait^ suivant eux, existé dans une vie 
antérieure et elle devrait, après la mort, vivre d'une vie nouvelle, 
soit en s'incarnant dans d'autres êtres, soit en retournant à son 
premier foyer. 

Nous connaissons déjà la valeur de ces hypothèses ou plutôt 
des principes sur lesquels elles reposent; voyons, en partant des 
conclusions que nous avons adoptées, quelles raisons nous avons, 
suivant Gassendi, de croire à l'Immortalité, et quelle idée nous 
devons nous en faire. 

II. — Le corps et l'âme sensitive étant formés d'éléments cor- 
porels, il est d'abord évident, a priori, qu'il ne saurait être pour 
eux question d'immortalité. Seule l'âme raisonnable peut être 
immortelle. Qu'elle le soit réellement, on peut le démontrer, 
pense Gassendi, indépendamment de la foi, et par des preuves 
physiques, et par des preuves morales. 

Toutes les preuves physiques se résument dans cette formule : 
« Si l'âme est immatérielle, elle est immortelle ^ ». Nous avons 
montré la vérité du premier postulat, il ne reste qu'à examiner 
si la conséquence logiquement en découle. — Une notion com- 
mune à tous les esprits, c'est que rien ne s'anéantit par les 
forces ordinaires de la nature : la mort, pour un être vivant, 
ne vient donc pas de la destruction de ses éléments constitutifs, 
mais de leur dissociation. Or, comment la mort serait-elle pos- 
sible pour l'âme qui est non composée, mais simple? — Ne se 
pourrait-il pas cependant que Dieu qui l'a créée, l'anéantisse? 
— Sans aucun doute : la puissance de Dieu étant sans limite, 
peut, à la rigueur, détruire l'âme comme elle peut détruire 
tout le reste; aussi la preuve physique n'a-t-elle de valeur 
qu'autant qu'on admet l'hypothèse de la persistance des lois 

1. « Anima rationalis immalerialis est; igitur est immortalis. » (Gass., 
II, 628.) 



DE l'immortalité DE L'AME 333 

de la nature, lois qui ont été établies par la sagesse divine K 
Beaucoup plus complexes, disons même plus concluantes, sont 
\es preuves morales. 

Lia première est tirée du consentement général des hommes. 
\e consentement de tous, sur un point donné, nous dit Gieéron. 
doit être considéré comme Tindice de la vérité. Or, nulle crovance 
ne paraît plus générale que la croyance à llmmortalilé, car si 
les hommes ont des opinions différentes touchant le sort de Tâme 
ftprès la mort et le séjour qui lui est réservé, tous pensent 
qu'elle survit et ne périt pas avec le corps. 

Gassendi sait quelles objections soulève cet argument, aussi 

pï'end-il à tâche de les discuter avec soin. — Et d'abord, est-il 

Wen certain que cette croyance à Tlmmortalité soit aussi géné- 

l'ale qu'on l'affirme? N'a-t-on pas, au témoignage de Strabon, 

découvert des peuplades qui n'en ont aucune idée? Ne trouve- 

**on pas des philosophes qui la nient? — Il est douteux, répond 

^^saendi, que les récits des voyageurs touchant les peuplades 

®^Uvages méritent une confîance absolue; mais, en admettant 

^^ ils soient vrais, que prouvent-ils? Simplement qu'il y a des 

^ncàmes dont Tintelligence est obscurcie par Tignorance et la 

*^^^^ion. En conclure que les hommes n'ont pas le sentiment 

^^Urel de l'immortalité serait aussi absurbe que de conclure, de 

, *îait qu'il y a des aveugles et des individus amputés, que les 

^ ^^^Ximes ne sont pas des bipèdes doués de la faculté de voir. 

^^fcjection tirée des théories des philosophes n'est pas plus 

^^'^^^cluante, car combien peu nombreux sont ceux qui nient 

^O:imortalité, en comparaison de ceux qui raffirmenl. Nous 

^^rons d'ailleurs plus loin ce que vaut leur négation. — Il est 

^*^lîn deux autres suppositions possibles. Ne se pourrait-il pas, 

^ïX premier lieu, que la croyance à l'immortalité ait été sug- 

S^rée par quelques législateurs habiles qui espéraient, par la 

Promesse d'une vie future heureuse ou malheureuse, main- 

^Qir les hommes dans la voie du bien? En second lieu, ne se 

ponrrait-il pas encore qu'il en fût de cette croyance comme de 

1. « Fàtendam est, ut totum muiidum, ita res incorporeas, quas pro- 
doxU ex nihilo, habere respeclu iJlius precariani dumtaxat iinmortalitcm, 
M posée absolute, si ille quidem velil, in nihilum redigi. Enimvero ex 
■nppoeiUcme, quod nihil molialur prêter natune ordinem, et hic rerum 
itatiis qaem sapientissime iDstiluil, idem constanler perseverel. » {Ibid.) 






234 DE l'amë 

tant d'autres, — la croyance qu'il n'y avait point d'antipodes, 
par exemple, — qui, avec le temps, ont disparu, comme pré- 
jugés sans valeur? Gassendi considère la première de ces sup- 
positions comme fiction pure, sans valeur historique et sans 
portée. Quels ont été ces législateurs dont on parle? Qui leur a 
suggéré cette idée? Gomment surtout ont-ils pu la faire admettre? 
La chose n'aurait été possible que si les hommes déjà avaient 
eu un secret pressentiment de l'immortalité; que s'ils l'avaient 
trouvée naturelle : qu'on les trompe facilement lorsqu'il s'agit de 
faits sans importance, rien de plus fréquent; mais il n'en est 
plus de même lorsqu'il s'agit de faits qui touchent à leurs plus 
chers intérêts, — Gassendi répond par une distinction analogue 
à la seconde supposition. Sur quoi portent les préjugés disparus? 
Sur des choses arbitraires et dont nous n'avons aucun sentiment 
naturel : admis une première fois, sans examen suffisant, sous 
l'influence de l'autorité, de l'utilité, de la religion, ils se sont 
glissés peu à peu dans la foule d'où il est difficile de les déra- 
ciner. Mais les croyances qui portent non sur des choses arbi- 
traires, mais importantes et naturelles ; qui intéressaient le premier 
homme comme elles nous intéressent nous-mêmes, ne sauraient 
craindre d'être infirmées un jour. Telle est cette croyance : il faut 
élever ses enfants; telle est celle-ci : nous sommes immortels. 

La deuxième preuve morale est tirée du désir inné que nous 
avons d'une autre vie. « Il n'est personne, dit Gassendi, qui ne 
veuille vivre après la mort du corps et ceux-là mêmes qui com- 
battent la doctrine de l'Immortalité l'accepteraient avec joie s'ils 
pouvaient, de quelque manière que ce soit, se persuader qu'ils 
sont immortels. L'espoir de vivre toujours ne les abandonne que 
difficilement; telle est la puissance de la nature que, malgré 
leurs efforts pour s'afl'ermir dans l'opinion contraire, ils ne sau- 
raient venir à bout de se défaire de tout soupçon et de tout 
regret à cet égard *. » Or, comme il est illogique d'admettre que 
la nature ait mis au cœur de l'homme un désir condamné 
d'avance à n'être jamais satisfait, n'en résulte-t-il pas que nous 
devons croire à l'Immortalité? 

On objecte qu'il en serait ainsi, peut-être, si nous ne consta- 
tions pas en nous une foule de désirs vains, dont la réalisation 

1. Gass., Synt,, II, p. 630; Adnimadv., I, p. 205. 




DE l'immortalité DE l'àme 235 

impossible : qui ne désire une perpétuelle jeunesse et une 
«rpétuelle santé? N'en est- il pas de même de notre désir d'im- 
ortalité ? 

Non, répond Gassendi, car entre ces désirs il n'y a pas parité. 

. faut distinguer avec soin, dit-il, les désirs même très généraux 

ni viennent de la réflexion et de Tespoir d'un plaisir ou d'un 

Taatage entrevu, et ceux qui précèdent toute réflexion et qu'on 

pporte en naissant. Ceux-ci sont naturels, ceux-là ne le sont 

as. Les premiers peuvent être irréalisables, non les autres. 

insi l'homme peut désirer avoir des ailes pour se transporter 

pJas commodément d'un endroit à un autre, mais ce désir ne 

^ient point de la nature car elle lui a refusé de quoi le réaliser : 

^u contraire, la nature, lui a donné de quoi réaliser son double 

désir d'Immortalité; il désire survivre dans d'autres lui-même et 

perpétuer l'espèce humaine : la nature lui a donné, en le créant, 

^^ puissance génératrice; il désire survivre lui-même, enconser- 

^&nt son individualité, et elle lui a donné une âme raisonnable, 

substance incorporelle et indestructible. — Comment alors 

expliquer la crainte de la mort? Si la mort n'est qu'un passage, 

"île délivrance, elle devrait être plutôt désirée? — Cette crainte 

s*6:3[plique sufBsamment par ce simple fait d'expérience que les 

^îens présents nous touchent toujours plus que les biens éloignés. 

I^e se pourrait-il pas cependant que l'Immortalité désirée par 

'^Oiis, fût uniquement celle de la renommée? Epicure croit que 

"^ine se dissout en même temps que le corps et cependant il 

*^die ses œuvres à la postérité : ne semble-t-il pas que la 

*^\ile chose qu'il ambitionne soit la gloire de son nom? — Rai- 

^^^iiner ainsi c'est être le jouet d'une double illusion. L'homme 

^^sire l'immortalité sous toutes ses formes, seulement il arrive 

*éblom par Tune d'elles, il ne songe plus aux autres; il oublie 

éme celle de la personne sans laquelle les autres n'ont plus 

•^^ur raison d'être. C'est ainsi qu'on en arrive à désirer tel genre 

^^ nourriture et à méconnaître que ce désir a sa source dans 

^elui de la nourriture en général. — En outre, quoi de plus vain 

^ue la renommée, dans l'hypothèse où nous mourrons tout 

^ntier? Il serait donc étrange d'admettre que la nature nous 

inspire le désir de choses absolument sans prix. 

A ces deux preuves, il en ajoute une troisième; c'est la preuve 
morale par excellence, celle que Kant reprendra plus tard et 



236 DE L'AME 

développera longuement et qui se tire de Tidée même que nous 
nous faisons de la vertu. Vertu et bonheur, vice et malheur, 
sont pour nous termes corrélatifs et qu'il nous semble inn possible 
de séparer. Or, que remarquons-nous ici bas? Que beaucoup 
sont comblés d'honneurs et de biens qui ont violé la justice; 
beaucoup, accablés d'épreuves et de maux, qui Font toujours res- 
pectée. 11 faut donc que l'équilibre qui sur terre est rompu, soit 
un Jour rétabli et que chacun obtienne ce qu'il mérite. Cette 
preuve trouve sa confirmation dans l'idée que nous nous faisons 
de Dieu : Dieu étant avant tout un être souverainement juste et 
bon. Supprimez maintenant toute sanction future et « vous fermez 
la porte à la vertu pour l'ouvrir au vice; vous détruisez toute 
religion, rendez inutile et ridicule la piété, brisez les liens qui 
maintiennent l'ordre dans les états » *. La richesse, les plaisii*s 
s'offrent à nous, faisons-leur bon accueil : pourquoi les repousser, 
tout périt avec nous? 

Prétendre toutefois que la justice doit présider à la distribu- 
tion des biens et des maux qu'éprouvent les êtres vivants, n'est- 
ce pas implicitement reconnaître que les âmes des animaux doi- 
vent être immortelles comme les nôtres? Est-ce que les animaux 
ne souffrent pas aussi injustement? Leur refuser l'immortalité, 
n'est-ce pas accuser Dieu? 

Il importe, répond Gassendi, de bien marquer les dififérences 
qui existent entre l'homme et l'animal. L'animal, sans doute, loin 
d'être un pur automate comme le voulait Descartes, est doué de 
sensibilité et d'imagination, mais il lui manque le sentiment du 
devoir. L'homme se sent obligé de faire le bien et de respecter ses 
semblables, le loup ne se sent pas obligé de respecter l'agneau. 
Celui-ci n'a d'autre notion que celle de l'agréable et de l'utile; 
celui-là a le sentiment de la justice, connaît la loi de Dieu, sait 
quand il fait bien et quand il fait mal. Ajoutons enfin que 
l'homme a de plus le sentiment de l'Immortalité, sentiment dont 
l'animal semble dépourvu. — Nous ne saurions donc être autorisés 
à conclure de l'un à l'autre et à affirmer que ce qui convient à 
celui-là convient également à celui-ci '. 

1. « Si secus sit janua prœcludetur virluti, aperietur sceleri, etc. » (Gass., 
II, p. 632.) 

2. a Addo... hominem teneri homini prodesse, non inferre injuriam, non 
teneri autem pari jure lupum erga ovem. Homo agnoscit rationem ipsam 



DE l'immortalité DE L'AME 337 

Plus spécieuse est robjection des philosophes qui nous disent 
que la vertu porte en elle-même sa récompense, le vice son châ- 
timent et que l'hypothèse de Tim mortalité est une superfé talion 
inutile *. Une telle conception est assurément fort belle et Gas- 
sendi rend hommage, en passant, aux stoïciens qui élèvent aussi 
haut la vertu; cependant il ne la croit ni humaine, ni vraiment 
raisonnable. Sans doute la vertu rend l'homme heureux et le 
place au-dessus de tous les coups de la fortune; sans doute 
l*homme vicieux ne possède qu'un bonheur apparent, et pour- 
tant nous sentons que ni l'un ni l'autre n'ont ce qu'ils méritent. 
La raison nous dit que l'un doit obtenir une récompense plus 
haute, l'autre un sort plus équitable. 

Mais n'est-ce pas exagérer la valeur de nos propres actions 
que de les juger dignes d'une récompense éternelle? — Non, car 
si, au point de vue physique, une action n'est rien; au point de 
vue moral, elle a un prix infini *. 

En résumé si l'homme est immortel c'est qu'il est un être libre, 
soumis à la loi du devoir, émanée de Dieu; c'est que la vertu a 
un prix infini, car elle est la réalisation des perfections divines 
et que toute perfection vaut par elle-même et ne saurait être 
anéantie. 

La plupart des historiens de Gassendi qui ont signalé les 
preuves précédentes ont cru suffisant de les résumer en quelques 
lignes, tout en laissant de côté le commentaire qui les accom- 
pagne, aussi ajoutent-ils bien vite, comme pour excuser leur 



justilise, agnoscit se prsescriptum aut sequi aut prœtergredi; ipsa vero 
bruta nihil taie agnoscunt. — Subit prsetere a cgitatio superfuturi a morte 
status, cum bruta nihil simile cogitent, expetant. » (Ibid.) 

1. « Nonne ipsa virtus sibimet pulcherrima merces? Ecquid igitur opus 
illo statu in quem virtutis prœmium differatur? » (Gass., II.) 

2. « Addo, licet bona actio virtusque adeo ac probitas physice spectata 
pertenue quid sit; quia meritum tamen secundum moralem œstima- 
tionem attenditur; idcirco eam esse ejus excellentiam, ut cum ex liber- 
tate, electione ac studio se componendi ad optima, conformandique, 
quantum licet, divinis perfectionibus nobilitetur ; ideo prsemium ipsi 
debeatur illustre, et quantum fîeri potest divinum, animumque beans : 
taie scilicet, ad quod animus ipse naturae sponte adspirat. Hujusmodi 
yero solum prœmium est, quod eripi ab animo, amittique non valeat, 
sempiternumque idcirco sit... Eadem actio, quœ quatenus est naturale 
quid elici quoque a bruto potest, non magni momenti in ipso est Bruto, 
immensi autem in Homine ob dignitatem animi, ipsumque studium 
honestatis. » (II, 633.) 



338 DE L*AME 

laconisme, qu'elles n'offrent aucune nouveauté ^ Damiron leur 
reproche surtout de négliger « certains faits de notre nature 
inexprimables sans l'immortalité * ». — Un tel jugement est 
assurément sévère : le désir de l'immortalité que Gassendi 
étudie avec tant de soin ne fait-il pas partie « des faits de notre 
nature » dont parle Damiron? Peut-on soutenir que la dernière 
preuve morale que nous avons exposée, bien que Tidée en soit 
fort ancienne, n*a pas été rajeunie et fortifiée par Gassendi? Il 
semble difficile de le faire, même après la lecture du simple 
résumé qui précède. 

1. Mandon, Étude sur le Syntagma, p. 58; de la Phiiowphie de Gas- 
sendi, p. 75. 

2. Damiron, I, p. 478, op. ait. 



LIVRE m 

MORALE ET THÉOLOGIE NATURELLE 



CHAPITRE PREMIER 

SCIENCE MORALE 

I. Origine de la science morale. Son importance. Diverses théories dos 
philosophes sur le Bonheur et le souverain Bien. — II. Théorie d'Épi- 
cure. 1. Différences des jugements portés sur elle. 2. De la volupté. 3. Du 
souverain Bien. 4. Moyens de Fatteindre. 5. Différences entre cette 
théorie et celles d'Aristippe et de Zenon. — III. Théorie de Gassendi i 
A. Que la volupté est de soi un bien ; B. Que tous les biens particuliers 
ne sont désirés que pour elle ; C. Rapports du bonheur et de la vertu. 

I. — L'homme étant un être essentiellement actif, doué de 
sensibilité, d'intelligence et de liberté, ne saurait rester indiffé- 
rent aux impressions qu'il subit, sans intervenir directement 
dans l'œuvre de sa destinée. Aussi pouvons-nous affirmer que 
de tout temps ces deux problèmes : quelle est notre fin? quels 
sont les meilleurs moyens de l'atteindre? Font préoccupé. En 
effet, nous savons qu'avant Socrate, qui, le premier, s'est efforcé 
d'y répondre d'une manière méthodique et rigoureuse, la Grèce 
eut ses Sages, qui firent de ce sujet Vobjet de leurs méditations; 
qu'avant les 'Sages, il y eut Orphée; avant Orphée, sans doute, 
tous les hommes sérieux et réfléchis. Inutile de rappeler quels 
progrès a faits cette étude depuis ces temps reculés. — Les 
diverses définitions que les philosophes nous en ont données, 
indiquent bien quel en est l'objet général. Pour les uns, la morale 
est la science des choses humaines, l'art de la vie; pour les 
autres, la connaissance de ce qu'il faut rechercher et de ce qu'il 



240 MORALE 

faut fuir; pour d'autres encore : la science des mœurs; pour 
tous, en un mot, i*art de régler sa conduite en vue d'un bpt 
déterminé. Gassendi résume toutes ces définitions en disant que 
la morale est la science de bien faire et de vivre conformément 
à la ve7*tu *. 

L'importance de cette étude ne le cède en rien à celle de la 
physique; aussi, serait-il plus juste de voir en elles deux chapi- 
tres distincts d'une même science, que deux sciences différentes, 
car s'il est nécessaire de connaître le vrai dans les choses, il ne 
Test pas moins de pratiquer le bien dans la vie. « II y a donc, dit 
Gassendi, dans un passage déjà cité, deux parties dans la philo- 
sophie. Tune qui s'occupe de la vérité, l'autre de Thonnêteté : la 
physique qui recherche la vérité en toutes choses; la morale 
qui tend à faire pénétrer l'honnêteté dans les mœurs. Les deux 
ensemble constituent la sagesse accomplie, ou, selon l'expre*- 
sion qui est dans toutes les bouches, la vertu, cette souveraine 
perfection de l'âme qui en dispose les deux facultés, l'intelligence 
et la volonté, de telle manière que l'intelligence atteigne autant 
que possible la vérité et que la volonté tende par une route 
inflexible à l'honnêteté *. » 

Ces déclarations nettes et précises nous indiquent aussi claire- 
ment que possible de quelle manière Gassendi conçoit l'objet et le 
but de la morale. A maintes reprises il nous fait entendre que son 
unique tâche est « de former et de régler les mœurs, en les impré- 
gnant en quelque sorte de vertu ^ ». Comment se fait-il cependant 
que sa doctrine ait été si souvent attaquée, comme une doc- 
trine purement égoïste et dangereuse? — Recherchons, une fois 
encore, si ces contradictions manifestes entre les textes que nous 
venons de citer et les interprétations qu'on en donne, n'auraient 



1. K Scienlia, sive mavis,Ar8 bene et ex virlute agendi.)»(Gass.,II,p.669.) 

2. a Esse duœ philosophiœ partes videntur, quarum altéra circa veri- 
tatem, circa honestatem altéra occupelur. lllam dicere physicam, quando 
veritatem scrutatur; istam,etbicain quando satagitiTi hominum mores hones- 
tatem inducere. Ex utraque autem consargit consummata sapientia, seu quœ 
in ore est omnium, virtus; summa nempe animi perfeclio, qua duse ejus 
partes, intellcctus seu mens et voluntas seu appetitus ita cooaparantur, 
ut intellectus ad veritatem collinet; voluntas vero ad honestatem tramite 
indeflexo tendat, » (T. I, c. i.) 

3. « Moralis pars philosophiœ in eo sita est ut mores formet, honestate 
imbuat ac regat. » (II, p. 661.) 



SCIENCE MORALE 241 

pas leur cause soit dans des préjugés d'école, soit dans un 
examen par trop superficiel de la doctrine que Ton combat. 

IL — Un fait d'expérience et qui ne souffre aucune exception, 
nous dit Gassendi dès le début de ses rechercbes, c'est que le^ 
hommes considèrent le bonheur comme la fin naturelle de la 
vie. Il serait ridicule, suivant la remarque de Platon, de deman- 
der à quelqu'un s'il désire être heureux, car vers le bonheur ou 
la félicité tendent les aspirations et les efforts de tous. Le bon- 
heur est à la fois le souverain Bien et la fin des Biens : « sum- 
mum Bonum et finis Bonorum ». Le souverain Bien, car il com- 
prend, embrasse et résume tous les biens particuliers, quoiqu'on 
réserve d'ordinaire ce nom à l'objet qui le produit: la lin des 
Biens, car, d'une part, celui qui le possède ne peut souhaiter 
aucun état meilleur et que, d'autre part, tandis qu'il est désiré 
pour lui-même, tous les autres biens sont désirés uniquement 
à cause de lui. C'est ainsi qu'on peut ambitionner la richesse, 
aimer la vertu, parce qu'elles procurent le bonheur; mais co 
bonheur suprême, pourquoi le recherchons-nous, sinon parce 
qu'il est la plus parfaite des choses parfaites, xeXeiwv TïXïfoTaTov, 
« rerum perfectarum perfectissima * ». 

Que ce bonheur parfait, idéal, tel que nous venons de le défi- 
nir, nous soit inaccessible, tous les philosophes volontiers en 
conviennent; le bonheur que nous pouvons atteindre ici-bas, le 
bonheur naturel et humain, n'est donc qu'un bonheur relatif; 
on peut le définir : « Cet état où l'on se trouve aussi bien ({uo 
possible, avec le moins de maux possible : status In f/uo f/uarn 
optime sit '. » Reste à déterminer les meilleurs moyens de l'ob- 
tenir. 

Gomme, en déQnitive, toutes les causes du bonheur sont ou 
les biens de l'esprit, ou les biens du corps, ou les bieuH de la 
fortune, il en résulte que quatre suppositions seulement sont 
possibles : ou bien le bonheur est dû à une seule des trois 
causes qui précèdent, ou bien il est dû à leur mutuel concours. 

Geux qui font dépendre le bonheur des biens de l'esprit se 
divisent eux-mêmes en plusieurs classes, suivant qu'ils mettent 

i. Gass., t. H, p. 661. 
2. /(/., p. 662. 

TflOMAS. — Gasseodi. 10 



242 MORALE 

au premier rang de ces biens, la pensée, la vertu ou le senti- 
ment. Parmi ceux qui considèrent la pensée comme le souve- 
rain Bien, on peut citer Anaxagore,Posidonius, Hérillus, Pytha- 
gore, Platon, les philosophes de la nouvelle académie. Tous, en 
effet, malgré les différences de doctrine qui les séparent, s'accor- 
dent à admettre que la connaissance des choses, la réflexion, 
la sience en un mot, nous permet seule de nous affranchir des 
passions et, en nous faisant recouvrer notre liberté, de vivre 
vertueusement et de devenir semblables à Dieu. — Zenon, 
Cléanthe et en général tous les stoïciens préconisent la vertu; 
Ariston, qui pousse le stoïcisme jusqu'à ses dernières consé- 
quences, en arrive même à soutenir que, pour Thomme ver- 
tueux, il ne saurait exister de mal redoutable : à celui qui est 
honnête, qu'importent l'infortune et la douleur? — Pour Apol- 
lodore et Leucinnus, le vrai bonheur consiste, au contraire, dans 
les plaisirs intellectuels et surtout dans la satisfaction que pro- 
cure la pratique du bien. 

Ceux qui font dépendre le bonheur des biens du corps sont 
généralement désignés sous le nom de Voluptueux. Tels sont 
Aristippe et les Cyrénaïques. L'homme heureux, suivant ces phi- 
losophes, c'est celui qui sait le mieux profiter des plaisirs du 
moment et n'écarte aucune des voluptés que le hasard lui 
envoie. 

Quant aux biens de la Fortune, ils ne trouvent guère d'apolo- 
gistes que dans la foule, incapable d'apprécier toujours les 
choses sainement et d'en calculer toutes les conséquences. 

De cette classification, toutefois, ajoute Gassendi, nous ne sau- 
rions conclure que les philosophes qui donnent la préférence 
à tel ou tel bien particulier, rejettent par cela même ou dédai- 
gnent tous les autres. Si nous en exceptons peut-être Ariston, ils 
s'accordent à reconnaître que tous les biens, quels qu'ils soient, 
biens du corps, de l'esprit ou de la vertu, contribuent au bonheur. 
C'est là ce qu'a admis et clairement établi Aristote. Ainsi, tout 
en soutenant que nulle cause n'est aussi propre à nous rendre 
heureux que la contemplation et la vertu, il déclare que ce 
bonheur ne saurait être qu'éphémère et imparfait si nous 
sommes en même temps accablés par les souffrances physiques. 
Défendre le contraire est pure bravade ou vain orgueil. Il 
n'hésite même pas à reconnaître que les biens de la Fortune sont 



SCIENCE MORALE 343 

loin d'être indifférents à la félicité, car ils nous procurent de 
grands avantages et nous mettent à l'abri de l'inquiétude et des 
ennuis. Si parfois nous accusons ces biens comme dangereux et 
trompeurs, c'est que, par ignorance, nous leur avons accordé 
une importance qu'ils n'ont pas : de là les déceptions qu'ils nous 
causent et notre injustice à leur égard *. 

Quelque importantes que soient ces théories et quelle que soit 
1 Sfc place qu'elles occupent dans l'histoire de la philosophie, Gas- 
sendi se borne à les énumérer sans en discuter de près la valeur, 
n sent qu'il a hâte d'en arriver à une autre doctrine plus consi- 
érabie à ses yeux, et d'autant plus digne d'examen qu'elle est 
lus critiquée et plus méconnue : cette doctrine est celle d'Epi- 
ure. 

III. — L'exposition que nous en fait Gassendi est intéressante 
plusieurs titres. — De nos jours, où la morale d'Epicure a été 
'objet d'études aussi remarquables que judicieuses *; où, après 
voir été longtemps délaissée comme une œuvre secondaire 
^t sans portée, elle est enfln tirée d'un injuste oubli, il est inté- 
ressant de voir quel jugement portait sur elle, il y a plus de 
cleux cents ans, un philosophe et un prêtre, et dans quelle 
mesure ce jugement a pu inspirer ses récents historiens. En 
outre, la bienveillance non dissimulée que montre à chaque 
page Gassendi pour la morale épicurienne ; le soin jaloux 
et presque pieux avec lequel il la défend contre ses adversaires, 
met en relief ses mérites méconnus, recueille tous les témoi- 
gnages qui sont en sa faveur, nous avertissent qu'entre le phi- 
losophe grec et son apologiste français il existe une affinité de 
pensée des plus étroites, et que la plupart des principes qui 
sont défendus par l'un sont également acceptés par l'autre. 
C'est donc à travers la doctrine d'Epicure qu'il nous faut étudier 
celle de Gassendi, si nous tenons à la bien comprendre. 

Gassendi recueille d'abord soigneusement les jugements portés 
contre la morale d'Epicure et en fait la critique. — Viennent au 
premier rang les jugements défavorables : il les connaît tous et, 
avec une impartialité digne d'éloge, il les place sous nos yeux. 



1. Gass., t. II, p. 663. 

2. Guyau, op, cit. 



.-. • 



iU MORALE 

Ces jugements soat ceux des stoïciens, des poètes comiques et 
de quelques théologiens. Ils se ramènent, en dernière analyse, 
à ceci : Epicure, en faisant Tapologie du plaisir et en représen- 
tant toute volupté comme un bien, encourage le vice et détruit 
la véritable vertu . 

Que valent ces jugements? Avant même de les examiner en 
eux-mêmes, Gassendi les déclare suspects pour deux raisons : la 
première, c'est qu'ils sont en contradiction formelle avec d'au- 
tres jugements non moins explicites sur la même doctrine; la 
seconde, c'est que leurs auteurs peuvent êtres soupçonnés, à juste 
titre, soit d'ignorance, soit de parti pris '. En effet, pendant 
que les stoïciens accusent la morale d'Epicure, écoutons ce 
qu'en dit Sénèque : « Je ne dis pas, comme plusieurs des nôtres, 
que la secte d'Epicure est la maîtresse des crimes infâmes et de 
la débauche ; mais, au contraire, qu'elle est à tort diffamée. Les 
choses qu'Epicure enseigne sont saintes et justes et ont même 
quelque chose de triste si on les considère de près. » Plutarque, 
bien qu'ennemi d'Epicure, n'a pu s'empêcher d'écrire que « les 
choses qu'on lui objectait étaient plutôt prises du bruit vulgaire, 
que de la vérité même * ». A ces témoignages, on pourrait 
ajouter ceux de Tertullien, de saint Grégoire de Nazianze, d'Am- 
monius, de Stobée, de Suidas, de Lactance et de beaucoup 
d'autres qui rendent, en partie du moins, justice à Epicure. Les 
suffrages sont donc partagés. 

Voyons quelle est l'autorité des premiers ^. Et d'abord, nous 
avons les plus sérieux motifs d'écarter ceux des stoïciens. Gas- 
sendi s'efforce de prouver que ces philosophes, jaloux de la 
renommée d'Epicure, eurent recours à tous les moyens, même 
les moins avouables, pour le discréditer : ils en vinrent jus- 
qu'à propager sous son nom des livres immondes dont ils 
étaient eux-mêmes les auteurs et à falsifier ceux qu'il avait 
composés. Il suffît, pour s'en convaincre, de comparer, par 
exemple, ce que dit Gicéron du livre de la Fin et des maximes 
qu'il. y trouve, à ce que nous rapportent sur ce même sujet 
D. Laerce et Hesichius. C'est qu'entre Zenon, le chef du stoï- 
cisme, et Epicure, entre les disciples de l'un et les disciples de 

1. Gass., t. II, p. 664, 665. 

2. Id,, II, 683. 

3. /d., 685, 686. 



F 



SCIENCE MORALE 245 

l'autre, doelriae, conduite, tout semble opposé : autant ceux-là 
sont fiers, hautains, rudes, sévères, autant ceux-ci sont simples, 
fetniliers, doux et bienveillants. De là une naturelle inimitié. 
Enfin, il y a plus et, comme le remarque Sénèque, il est pro- 
bable que les stoïciens qui n'avaient point pénétré « dans l'inté- 
ï^i^ur de TÉcole d'Epicure » en ignoraient les vrais caractères. 
N'ous sommes donc autorisés à n'accorder à leurs accusations 
^ vi'une valeur toute relative. 

Nous ne saurions, dit Gassendi, ajouter plus de crédit à celles 

^^s poètes comiques. N*est-il pas évident que leur seul but est 

^ "obtenir les applaudissements de la foule? Or, la morale épicu- 

«nne, défigurée comme elle Tétait par ses adversaires, leur 

urnissait une ample matière à raillerie et à bons mots et ils en 

•nt profité. 

Quant aux jugements des Pères de l'Église, leur autorité se 

cuve singulièrement atténuée par ces simples considérations : 

première, c'est qu'ils connaissaient fort mal la doctrine qu'ils 

ttaquaient et l'appréciaient le plus souvent d'après autrui; la 

^conde, c'est que leur préoccupation principale était, non d'im- 

rouver telle ou telle doctrine spéciale, mais bien d'inspirer 

^*amour de la vertu et le mépris des passions et des voluptés 

^^auvaises. 

Libres ainsi de tout préjugé, nous pouvons sans souci des 
interprètes qu'a trouvés Epicure dans l'antiquité ou au moyen 
&ge, étudier sa doctrine en elle-même. 

Le principe fondamental sur lequel elle repose c'est que la fin 
de notre activité est le plaisir. Tout être vivant, nous dit Epi- 
cure, à peine né, tend au plaisir comme à son bien naturel et 
fuit la douleur comme un mal. Les choses ne sont donc appré- 
ciées que par rapport au plaisir et à la douleur; de sorte qu'on 
peut considérer l'un comme notre souverain Bien, l'autre 
comme notre souverain Mal. * 

De ce principe mal compris ou volontairement dénaturé, vien- 
nent la plupart des critiques acerbes dirigées contre Epicure. On 
croit ou l'on feint de croire que, dans son système, le terme de 
volupté désigne surtout les jouissances corporelles. C'est d'ail- 
leurs en ce sens que nous le prenons le plus ordinairement, 
comme le prouvent nos sentiments envers les voluptueux. Et 
pourtant ne savons-nous pas que la plupart des philosophes 



246 MORALE 

l'entendent d'autre sorte? Platon et Aristole distinguent les plai- 
sirs ou les voluptés du corps et les plaisirs de l'esprit; les plai- 
sirs nobles, légitimes et purs, et les plaisirs bas, illicites, mauvais. 
« Nous croyons, dit Aristote, que la volupté doit être mêlée avec 
la félicité, et comme on demeure d'accord qu'entre les opéra- 
tions qui sont selon la vertu, celle qui vient de la sagesse est la 
plus douce de toutes, la sagesse semble pour cette raison con- 
tenir des voluptés admirables, pures et stables. » « Lorsqu'il 
rencontre la vérité, dit à son tour Gicéron, l'esprit est rempli 
d'une très douce volupté. » C'est donc tout à fait à tort qu'on 
attache, a priori et d'une manière générale, un sens défavorable 
au terme de volupté. 

Epicure a pris soin du reste de nous mettre en garde contre 
toute méprise, par les déclarations les plus formelles. 

Il distingue les plaisirs du corps des plaisirs de l'esprit et 
déclare ceux-ci préférables. « Par le corps, dit-il, nous ne pou- 
vons sentir que le présent, mais par l'esprit nous pouvons sentir 
le passé et l'avenir. Il est évident qu'une très grande volupté ou 
une très grande affliction contribuent davantage à la vie heu- 
reuse ou malheureuse que ne font une grande volupté ou une 
grande douleur du corps. » 

Ce n'est pas tout. De même qu'il place au-dessus des plaisirs 
du corps les plaisirs de l'esprit, de même il place au-dessus de 
tout le reste cette volupté qui résulte de la santé du corps et de 
la tranquillité de l'esprit ^ « Quand nous affirmons, dit-il, que 
la volupté est la fin, nous n'entendons point parler des voluptés 
des débauchés, ni même de celles des autres hommes, en tant 
qu'ils sont considérés dans l'action même de jouir, lorsque le 
sens est affecté agréablement et doucement; nous entendons seu- 
lement ceci : jjltqte aXyeTv xatà (rwaa, jjLiQTe xapaTTeo-Ôat xati ^u^^v, 
ne sentir point de douleur au corps et n'avoir point de trouble 
dans l'àme. » 

Par là, Epicure s'éloigne également et de l'opinion d'Aristippe 
et de celle de Zenon. 

Il s'éloigne de l'opinion d'Aristippe * parce qu'il met les 
plaisirs de l'esprit au-dessus des plaisirs du corps, et consi- 

1. « Profitetur beatîe vitae finem non alium esse quam tyiv tov (T66(j.aTO< 

Oyetav, xal xi^ç tj^yxf.ç àtapa^tav, » (Gass., II, 682.) 

2. Gass., II, ibid. 



SCIENCE MORALE 247 

dère, comme voluptés, le souvenir des biens passés et l'attente 
des biens à venir, — tandis qu'Aristippe, préoccupé surtout des 
jouissances physiques actuelles, ne compte cela pour rien; — 
ensuite, tandis qu'Aristippe ne considère que le plaisir « en 
ïïiouvement », celui qui résulte de l'exercice et du chatouille- 
ment des sens, Epicure, sans négliger ce dernier plaisir qui est 
passager et éphémère, lui préfère cette volupté stable et perma- 
ï^ente qui consiste dans le doux repos et qu'il appelle àrapaÇCa 
^ot\ dTTovia : tranquillité et indolence. — Maintenant, comment 
<ievons-nous concevoir ce plaisir dans lequel réside la félicité 
Ou le bonheur et qui est pour Epicure le souverain Bien? Aris- 
^ippe et les adversaires d'Epicure le considéraient uniquement 
^< comme l'état d'un homme endormi et d'un corps mort ». Aussi 
baillaient-ils Epicure au sujet de ce prétendu Bien et de ce 
suprême Bonheur! Cette raillerie et ces critiques nous les retrou- 
vons encore dans presque tous les historiens de la morale épi- 
curienne. Gassendi, cependant, avec un véritable luxe de textes 
et une grande force de raisonnement, en montre le peu de soli- 
dité. Il établit, en premier lieu, que pour Epicure il n'existe pas 
d'état absolument indifférent : «Epicure ne voulait pas, dit Tor- 
quatus, qu'il y eût un milieu entre la douleur et la volupté; car 
il soutenait que ce qui semble à quelques-uns être un milieu, à 
savoir être privé de toute douleur, était non seulement une vo- 
lupté, mais la souveraine volupté. » — En second lieu, il com- 
bat cette opinion fausse qui paraît considérer comme impossible 
tout autre plaisir que le plaisir tel que le définissait Aristippe. 
tt Aristote, nous dit-il, ne soutenait-il pas que toute action n'est 
pas nécessairement dans le mouvement, mais qu'il y en a aussi 
quelques-unes dans le repos et que la volupté consiste plutôt 
dans le repos que dans le mouvement. » Telles sont précisément 
l'action et la félicité divines. Or, ne pourrons-nous pas de même, 
par analogie, concevoir le souverain Bien de l'homme comme 
résidant dans l'indolence et l'ataraxie? Cet état n'aurait alors 
rien de commun avec le sommeil et la mort, comme le remarque 
justement Sénèque : « Epicure, dit-il, dont nous avons coutume 
de mal parler, ne tient pas une volupté oisive et paresseuse, mais 
une volupté que la raison affermit ». Cette volupté est celle qui 
résulte de l'harmonieuse disposition de toutes nos parties consti- 
tutives, de l'accord qui s'est établi entre le corps et l'esprit, alors 



248 MORALE 

que toutes les passions sont calmées, nos désirs apaisés, nos in- 
quiétudes bannies; alors que nous jouissons d'une sécurité et 
d'une sérénité complètes *. Nous ne saurions donc assimiler une 
telle doctrine à celle d'Aristippe *. 

Nous ne saurions Tassimiler davantage à celle de Zenon. La 
dilTérence essentielle qui existe entre elles, c'est que, suivant 
Tune, la vertu doit être recherchée pour elle-même, indépendam- 
ment de la félicité qu'elle peut procurer; suivant l'autre, que la 
vertu est recherchée pour le bonheur. — Or, sur ce point encore, 
Gassendi n'hésite pas à montrer ses préférences pour l'opinion 
d'Épicure. « Faire de la volupté, dit-il, un accessoire seule- 
ment ou comme quelque chose qui survienne par accident à la 
vertu, de même qu'une petite herbe qui naît et fleurit entre le 
froment, cela est populaire et captieux. Il faut véritablement 
comparer la vertu avec le froment, mais de même qu'on cherche 
le froment, non pas simplement pour le froment, ni pour cette 
petite herbe qui naît parmi, mais pour l'usage de la vie qu'on en 
espère ; ainsi la vertu n'est pas précisément cherchée pour elle- 
même, ou à cause d'elle-même, ni pour quelque chose de léger 
qui intervienne, mais absolument pour la vie heureuse, ou, ce 
qui est le môme, pour cette sorte de volupté que nous venons de 
dire... » Et (ju'on n'objecte pas, continue Gassendi, que raisonner 
ainsi, u c*est faire opprobre à la vertu, car autant nous estimons 
la Volupté, la Félicité, le souverain Bien, autant nous louons et 
honorons la vertu qui y conduit ' ». 

Après avoir ainsi bien caractérisé la théorie d'Épicure sur le 
souverain Dien, Gassendi passe en revue les moyens qu'elle nous 
in(li(|ue pour falteindre. — Ces moyens sont de deux sortes : 
l(»8 prtMuiors ont pour but de nous délivrer de nos préjugés et 
d'ôiNultT les causes de trouble et de douleur, les autres ont plus 
parliculièremcnt pour but de nous procurer le bonheur. 

Or, tous les moyens propres à nous délivrer des fausses opi- 
nions pouvtMU se ramoner aux cinq suivants : méditer sur la 
nntuiv do Diou ot sur la mort; n'espérer ni trop ni trop peu; 
savoir prolîtor du présent; faire l'apprentissage de la sagesse. 

1. r.oHo lulorprt^Ution i\o U doctrine d'Kpicure a été acceptée et bril- 
luiumout th^voloppfV pnr M. (Juyau. 

X II. \\. iV.M. 



SCIENCE MORALE 249 

Ces préceptes d'Épicure paraissent à Gassendi d'une ineontes- 
to.l>le justesse. Il est en effet bon, nous dit-il, de méditer sur la 
i^o.ture de Dieu, car « lorsqu'on se fait de lui une idée exacte, on 
®st aussitôt enflammé d'amour pour ses perfections; on s'ap- 
pliquesi ardemment à lui plaire qu'on s'attache uniquement à 
Ifit vertu, et on a une si grande conûance de le trouver propice, 
qu.'il n'y a pas de vrai bien qu'on n'espère recevoir de lui, et 
l'oix passe ainsi la vie quelle qu'elle soit, le plus paisiblement et 
^^ plus heureusement possible *. » Seulement il est fâcheux qu'Épi- 
^vii-e se soit fait une fausse idée de la divinité et nous l'ait repré- 
^^ritée comme indifférente aux actions des hommes et incapable 
^oit de s'irriter contre eux, soit de leur venir en aide. 

Il est bon de méditer sur la mort, car cette méditation nous 
apprend à mieux apprécier la vie et à ne pas nous créer des illu- 
sions chimériques. A celui qui a goûté le bonheur et honnête- 
**ent vécu, la mort apparaît comme une prolongation de félicité 
^tun surcroît de bien-être; à celui qui a souffert, elle apparaît 
^omme une délivrance. A ceux qui ont méprisé la vertu, elle 
Suggère des réflexions salutaires et le désir de revenir au bien, 
^our eux seuls la mort est redoutable. C'est là ce qu'Épieure, 
malheureusement, n'a point compris, puisque la mort, suivant 
lai, nous détruit tout entiers et ne dissout pas moins l'âme que 
le corps. Quoi qu'il en soit, il a eu le mérite, en cherchant à 
combattre la crainte qu'elle inspire, de réduire les biens de ce 
monde à leur juste valeur et de nous prouver que la vie, malgré 
la fin qui lui est réservée, n'est ni aussi désirable que le pensent 
la plupart des hommes, ni aussi méprisable que le pensait Hégé- 
sias : même lorsqu'elle est assaillie par la douleur, elle mérite 
d'être vécue et ne semble jamais justifier le suicide *. 

Il est bon de n'espérer ni trop ni trop peu, car dans un cas on 
se prépare des déceptions de toutes sortes, dans l'autre on s'en- 
lève tout courage et toute énergie pour la lutte contre les obs- 
tacles qui s'opposent au bonheur. 

Il est bon encore de savoir jouir du présent : remettre toujours 
au lendemain un plaisir qu'on peut, sans danger, se procurer de 
suite; temporiser sans cesse, c'est se rendre esclave de l'avenir 



1. Gass., II, p. 673. 

2. /d., p. 665. 



280 MORALE 

et faire faillite au bonheur : « Dum differtur, vita trans- 
currit. » 

Enfin il est bon, nous dit Épicure, de faire très tôt l'appren- 
tissage de la sagesse, car seule elle nous procurera la santé du 
corps et la tranquillité de l'esprit. N'en usons pas avec elle comme 
Thaïes à l'égard du mariage; sa mère le pressant de se marier, 
il pouvait bien avoir raison de répondre : Il n'est pas encore 
temps; puis : Il n'est plus temps; il n'est jamais trop tard pour 
s'instruire des choses qui peuvent nous rendre heureux*. 

Quant aux moyens directs d'obtenir le bonheur, ils se trouvent 
tous dans la pratique de la vertu. 

Par la Sagesse dont nous venons de parler et qui est Ja pre- 
mière de toutes les vertus, « nous apprenons à nous diriger dans 
la recherche de la véritable volupté, à faire un choix entre nos 
désirs, à apprécier les choses à leurjuste valeur par rapport à nous». 

Par la Tempérance, nous restons maîtres de nous-mêmes, 
domptons nos passions, savons nous priver des jouissances pas- 
sagères pour nous en procurer de durables. 

Par la Force, nous supportons les revers, écartons la crainte 
de la mort, bravons l'infortune. 

Par la Justice, enfin, nous jouissons de la sécurité la plus 
grande, exempts de tous les soucis qui assaillent ceux qui l'ont 
violée '. 

Nous voyons maintenant, conclut Gassendi, quels rapports unis- 
sent la vraie Volupté, le souverain Bien et la Vertu. « La vertu 
est inséparable du bonheur, car elle en est la cause nécessaire, 
en ce qu'étant posée, la volupté suit, et qu'étant ôtée, la volupté 
Test également : de même que le soleil seul peut être dit insépa- 
rable du jour parce qu'il est seul la vraie et nécessaire cause du 
jour, en ce qu'étant présent sur l'horizon, il faut que le jour soit 
et que n'y étant pas, il faut que le jour ne soit pas. Or la raison 
pourquoi Épicure a voulu que la vertu fût la cause effectrice de 
la félicité est qu'il a cru que la Prudence était, pour ainsi dire, 
toutes les vertus; en ce que toutes les autres vertus naissent de 
la Prudence ou Sagesse, et ont une connexion nécessaire avec 
elle ^. » 

\. Gass., I, p. 677. 

2. /rf., p. 692. 

3. Id. 



SCIENCE MORALE 251 

IV. — Bien qu'en exposant cette doctrine, Gassendi nous ait 
-sssez fait pressentir dans quelle mesure il l'approuve ou la blâme, 
il juge à propos de nous en donner un commentaire plus com- 
3)let qui nous laisse mieux entrevoir encore quelle est sa véri- 
table pensée et à quelles conclusions il s'arrête. 

Tout ce commentaire peut se ramener à ces trois points : 
« Tout plaisir, toute volupté, considérée en elle-même est un bien ; 
Toute vertu, quelle qu'elle soit, n'est un bien que par rapport au 
bonheur qu'elle procure; La véritable volupté, la Félicité par 
excellence consiste dans l'indolence et l'ataraxie. » 

A. — Que la volupté soit un Bien, l'expérience et la raison 
nous le prouvent avec une égale évidence. L'expérience ne 
nous montre-t-elle pas, en effet, que tout être vivant, comme 
Epieure le constate, se porte dès sa naissance et de lui-même 
vers le plaisir comme vers son bien naturel, et se détourne de la 
douleur comme d'un mal qui répugne à sa nature? La raison 
conçoit de même le bien comme ce qui peut mouvoir l'appétit, 
se faire aimer et rechercher; or, s'il en est ainsi, comment pré- 
tendre que toute volupté n'est pas de soi aimable et désirable, 
puisqu'il n'en est aucune qui ne plaise et n'attire? — H y a plus. 
Considérons toutes les voluptés, quelles qu'elles soient, et nous 
verrons que si quelques-unes d'entre elles sont repoussées, elles le 
sont, non pour elles-mêmes, mais pour les actes qui les occasion- 
nent et les conséquences qu'ils entraînent. Prétendre, comme on 
le fait, que la volupté est l'ennemie de la sagesse, c'est tomber 
dans un paralogisme, prendre la cause pour l'eff'et et l'effet 
pour la cause. Il est facile de s'en convaincre par des exemples : 
Pourquoi repoussons-nous le miel que nous savons empoisonné? 
— Non sans doute parce qu'il est doux et agréable, mais parce 
que le poison qu'il contient peut nous nuire. On accuse le plai- 
sir d'engendrer la pauvreté et la misère, mais on oublie que ces 
états fâcheux ont leur cause non dans le plaisir proprement dit, 
mais dans les actes accomplis pour se le procurer; au tribunal, 
ce n'est point le plaisir causé par l'adultère que l'on condamne, 
c'est l'acte lui-même dont les conséquences peuvent être dange- 
reuses pour l'ordre de l'État. On établirait de la même manière 
que la douleur est toujours un mal ; c'est là ce qui faisait dire à 
Aristote : « Toute douleur est de soi un mal et n'est un bien que 
par accident; toute volupté, comme étant opposée à la douleur, 



3o2 MORALE 

est de soi un bien et n'est un mal que par accident. » — Soute- 
nir, comme le font les stoïciens, que le bien ne se trouve que 
dans rhonnête; que la fortune, la santé, les amis, la gloire, 
doivent être considérés comme choses indifférentes, c'est, par 
amour du paradoxe, aller contre l'évidence même de la raison. 

De ce que tout plaisir est un bien et toute douleur un mal, 
il ne faut cependant pas conclure que nous devons, toujours et 
dans toutes circonstances, accepter l'un et repousser l'autre. 
L'important est de songer d'avance aux conséquences des actes 
qui les amènent. Nous comprendrons alors pourquoi il peut être 
utile de préférer, dans certains cas, une douleur à une volupté, 
une volupté moindre à une volupté plus grande. De là ces règles 
qu'énumère Gicéron : « Si vous pesez les voluptés présentes avec 
les voluptés à venir, l'on doit toujours faire élection de celles 
qui sont les plus grandes, et en plus grand nombre; si les déplai- 
sirs avec les déplaisirs, ceux qui sont moindres et en plus petit 
nombre. Mais si vous pesez les voluptés présentes avec les déplai- 
sirs à venir ou les déplaisirs présents avec les voluptés à venir, 
alors il faut choisir les voluptés si elles l'emportent, et faire le 
contraire, si ce sont les déplaisirs *. » 

B. — Après avoir ainsi montré que toute volupté est de soi un 
bien; que le plaisir est vraiment le premier désirable : « primum 
expelibile, primum familiare »; que l'amour qu'on a pour lui est 
aussi ancien que la vie elle-même; que cet amour est la sauve- 
garde de l'être vivant, car il l'invite à accomplir les actes utiles 
à sa conservation; Gassendi montre que toutes les autres choses 
considérées comme bonnes : l'utile et l'honnête, ne le sont, en 
réalité, que par rapport à la volupté. 

Considérons d'abord l'utile : Dira-t-on que la chasse, la 
pêche, la navigation, la médecine, la peinture sont en elles- 
mêmes des biens? Ge serait se méprendre étrangement : celui 
qui travaille soit d'une façon, soit d'une autre, se propose pour 
but soit le plaisir même de travailler, soit le gain qu'il retirera 
de ce travail et avec lequel il pourra se donner quelques satisfac- 
tions. L'avare se propose le plaisir qu'il éprouvera à posséder 
et à contempler son or, l'ambitieux le plaisir que lui causera le 
succès. 

1. Gass., II, p. 698. 



SCIENCE MORALE 253 

Pouvons-nous faire subir la même réduction à l'honnête? 
icéron ne le pense pas. Il définit en effet l'honnête : « Ce qui 
st tel qu'il puisse, toute utilité étant ôtée, sans aucune récompense, 
tre loué de soi ou par soi ». Prise au pied de la lettre, cette 
^:3éfinition est captieuse, mais commentons-la par Cicéron lui- 
'■même. A maintes reprises, il associe ces termes d'honnête et de 
louange : il déclare même formellement que « la vertu ne 
demande aucune autre récompense des travaux et des dangers 
<jiie la louange et la gloire ». C'est que, « chez les Latins Thon- 
nête est dit honnête de l'honneur qu'il mérite, et que chez les 
Grecs tô xàXov ne semble pas avoir d'autre signification ». Sa 
valeur lui vient donc de l'approbation des autres hommes et de 
la joie que procure cette approbation. Or, Épicure, remarque 
Gassendi, «^admettrait fort bien que les honnêtes gens ne se 
proposent aucun profit, ni aucun avantage tel qu'est l'argent, 
mais non pas qu'ils ne se proposent aucun autre bien, tel qu'est 
la louange, la gloire, l'honneur, la réputation ». Il ne semble 
donc pas qu'Épicure ait si mal défini l'honnête en disant : 
« L'honnête est ce qui est glorieux et honorable par la voix et 
par la recommandation générale du peuple. » — Au reste il y a 
mieux à dire : cette expression « l'honnête est recherché pour 
lui-même » peut s'entendre autrement : « Ne peut-il se faire que 
quelqu'un désire l'honneur, la science, la vertu, non pour en 
retirer quelque gain, pour s'enrichir davantage, mais simple- 
ment pour l'honneur qui en revient, pour posséder un entende- 
ment éclairé et savant, pour être modéré dans ses passions ; et 
tout cela néanmoins parce qu'il est doux d'être honoré, d'être 
Savant, d'être vertueux, d'avoir l'esprit sain et tranquille * ». 

Les rapports qu'il vient de signaler entre l'honnête et l'amour 
de la gloire et de la louange l'amènent à dire un mot du senti- 
ment de l'honneur, qui a été de nos jours si judicieusement et si 
finement * analysé : suivant Gassendi, ce sentiment aurait sa 
source dans deux désirs différents. Le premier est le désir d'être 
admiré, afin d'éprouver cette joie que même les plus indifférents 
ressentent lorsqu'ils se voient distingués par la foule, populaires 
et célèbres. Le second est le désir d'être libre, indépendant, res- 

1. Gass., II, p. 705. 

2. Voir l'analyse d'une remarquable leçon de M. Caro, par M. P. Janct, 
Revue politique et littéraire, 1877. 



284 MORALE 

pecté et aimé. L'homme vertueux qui accomplit des actions 
connues du public est généralement sympathique au plus grand 
nombre; s'il obtient quelques hautes dignités, il jouit d'une 
sécurité à peu près complète : entouré par les uns, parce qu'on 
a besoin de ses services; respecté par les autres, parce qu'on le 
craint. 

Considérant ensuite les principales vertus morales, Gassendi 
s'applique à montrer quels rapports étroits elles soutiennent 
avec la volupté. Il nous fait voir, en premier lieu, quels im- 
menses services nous rendent la science et l'érudition : outre la 
satisfaction qu'elles nous procurent par ce seul fait que, les pos- 
sédant, nous nous sentons supérieurs à ceux qui en sont dé- 
pourvus, elles nous mettent à l'abri des plus grands maux en 
nous apprenant à juger les choses à leur juste valeur, à distin- 
guer soigneusement ce qu'il faut rechercher et ce qu'il faut fuir. 

Quant aux autres vertus, la sagesse, la tempérance, la force 
et le courage, nous en avons fait ressortir les services : mais sup- 
posons qu'on les dépouille de tous les plaisirs qui les accompa- 
gnent, elles nous apparaîtront aussitôt froides et sans attrait. 
Enlever la volupté à la vertu, c'est lui enlever toute sa puissance 
et toute son efficacité. Quand nous déclarons la guerre à la volupté, 
c'est donc moins elle que nous poursuivons, que les actes qui 
lui nuisent. Si les stoïciens ont constamment sur les lèvres le 
nom de la vertu, c'est qu'en réalité la vertu peut seule nous 
donner un bonheur durable, exempt de trouble et d'angoisses. 
Entre leur opinion et celle d'Épicure, peut-être n'y a-t-il, en dé- 
finitive, qu'un simple difl*érence de nom. Reste toutefois cette 
objection qui reparaît toujours : n'est-ce pas ravaler la vertu 
que la rapporter à autre chose et en faire, en quelque sorte, la 
pourvoyeuse de l'intérêt et du plaisir? — Il est bien certain, 
répond Gassendi, qu'en considérant la vertu comme nous l'avons 
fait, nous la plaçons parmi les choses utiles; il est bien certain 
même que nous l'envisageons comme étant la plus utile de 
toutes; mais en quoi ce caractère peut-il en diminuer la valeur? 
Elle ne serait véritablement amoindrie que si les choses utiles 
étaient toutes placées sur le même plan, l'argent et l'honneur 
par exemple. Or, jamais Epicure n'a songé à une telle assimi- 
lation. Au-dessus de toute autre utilité, il y a celle de la 
vertu. 



SCIENCE MORALE 285 

Puis, poursuivant jusqu'au bout sa démonstration, comme s'il 
<;raignait qu'elle ne parût pas encore assez convaincante, Gas- 
sendi passe en revue tous les sentiments * qui semblent au pre- 
mier abord les plus désintéressés et les plus indifférents au 
plaisir, tels que Tamitié, Tamour de la patrie, la piété, et, pour 
chacun d'eux, la réponse est la même. Rien de plus honnête, 
de plus respectable, de plus sacré que ces sentiments, mais 
rien de plus chimérique que de vouloir les considérer en eux- 
mêmes, abstraction faite de toute satisfaction possible. La piété 
est surtout l'objet d'une analyse d'une finesse et d'une pénétra- 
tion remarquables. Après nous avoir rappelé que la religion ne 
nous interdit pas de songer aux plaisirs réservés à la vertu; que 
l'idéal qu'elle nous propose, loin d'être un idéal inaccessible, 
est, au contraire, un idéal humain, à la portée de chacun de 
nous; que la rigueur de ses lois est adoucie par les promesses 
qu'elle nous fait, il décrit avec un rare talent de moraliste et de 
psychologue le charme tout particulier, la joie et la satisfaction 
tout intimes que nous procure la piété : joie et satisfaction qui 
nous attirent en quelque sorte vers Dieu, nous retiennent dans 
la méditation et la prière, nous font repousser les autres biens 
comme vains et éphémères, nous aident enfin à atteindre la per- 
fection que nous avons aimée. 

La volupté est donc incontestablement un bien ; l'homme qui 
en est privé ne saurait être heureux; l'homme qui la possède 
pleinement possède le bonheur. On nous cite, il est vrai, 
l'exemple de Réguius qui, au bonheur, aurait préféré la vertu ; 
mais sans rechercher si vraiment on n'a point dénaturé son his- 
toire, ne pouvons-nous pas, sans témérité, affirmer que sa félicité 
était bien précaire? Dans tous les cas, aucune contradiction à 
admettre qu'en agissant comme il l'a fait, il a recherché, outre 
la satisfaction que donne l'accomplissement du devoir, celle que 
devaient lui procurer l'estime et l'admiration du peuple romain. 

Procédant au sujet de la douleur, comme il a procédé au sujet 
des plaisirs, Gassendi, par des raisons analogues à celles qui 
précèdent, démontre qu'elle est le souverain mal ; qu'entre nos 
douleurs, comme entre nos plaisirs, il y a des diff'érences et des 
degrés : celles du corps étant infiniment moins redoutables que 



1. 



* 



256 MORALE 

celles de Tesprit; que les douleurs les plus poignantes et les 
plus redoutables, enfin, sont celles qui viennent du vice, de 
même que les voluptés les plus douces et les plus désirables 
sont celles qui viennent de la vertu. 

C. — Après avoir considéré ainsi la volupté en général, Gas- 
sendi s'occupe de la volupté par excellence, celle que recherche 
le sage et qui n*est autre que la tranquillité de Tesprit et la santé 
du corps *. Il nous montre que cette volupté est seule vraiment 
naturelle : en etTet, elle est la fin vers laquelle tend le plaisir en 
mouvement; ne prenons-nous pas de la nourriture pour apaiser 
la faim et chasser la douleur? Tous les travaux que nous entre- 
prenons ont pour but de satisfaire un désir, partant de faire 
cesser un trouble et de retrouver le repos. Cette volupté est, de 
plus, facile à obtenir. C'est un axiome ancien, que la nature se 
satisfait de peu : « parvo natura dimittitur » : tout autre est la 
volupté d'Aristippe, violente et insatiable. — Elle est, en outre, 
durable : tandis que les autres voluptés sont mobiles, passa- 
gères, détruites par la plus petite cause, celle-ci peut être long- 
temps prolongée par notre propre volonté. Enfin, elle est 
exempte de remords et de repentir, car elle est toujours due à 
la pratique de Thonnète. 

L'homme, il est vrai, de même que l'animal, semblent placer 
au premier rang le plaisir en mouvement, mais ceci tient à deux 
causes : d'abord la nature nous inspire un vif attrait pour ce 
plaisir, afin que nous accomplissions avec plus d'allégresse l'acte 
qui doit le produire, acte qui est généralement nécessaire à 
notre conservation et à celle de l'espèce; nécessaire surtout à la 
production de Tataraxle. « Il est certain, dit Gassendi, que la 
nature a institué la volupté stable pour la fin principale; mais 
ayant institué l'opération comme un moyen nécessaire pour l'ob- 
tenir, elle se sert de la volupté qui est dans le mouvement, afin 
que l'opération se fasse avec plus d'allégresse. » En second lieu, 
il peut arriver et il arrive souvent que l'homme, oubliant la fin 
véritable, s'attache uniquement aux moyens qui la procurent et 
fasse de l'accessoire l'essentiel, to TcàpepYov Ipyov. Séduit par 
le plaisir du moment, il lui accorde toute son attention et ou- 
blie que ce plaisir n'est qu'un accident, un moyen d'obtenir un 

1. Gass., t. Il; voir le ch. iv en entier, p. 706 et sq. 



SCIENCE MORALE 2S7 

plaisir plus durable. C'est ainsi que Tavare qui, à Torigine, aime 
l'or pour les avantages qu'il en espère, en arrive à ne plus 
songer à ces avantages et à ne voir que la joie qui résulte de la 
possession même de Tor. Aussi est-il important de se mettre en 
garde contre ces illusions par l'étude de la sagesse. 

Revenant enfin sur Tobjection faite par les Gyrénaïques à 
Ëpicure, au sujet de la volupté stable, Gassendi s'efforce de nous 
faire voir combien cette objection est peu fondée : « Il ne faut 
pas, nous dit-il, considérer la volupté d'Épicure comme l'état 
d'une personne endormie, car il ne voulait pas que sa tranquil- 
lité et son indolence fussent comme un assoupissement ou une 
espèce d'engourdissement, mais plutôt un état dans lequel 
toutes les actions de la vie se fissent doucement et agréablement; 
et s'il n'a pas voulu que la vie du sage fût comme un torrent, il 
n'a pas non plus voulu pour cela qu'elle fût comme une eau 
morte et croupissante, mais plutôt comme l'eau d'un fleuve qui 
coule doucement et paisiblement. Aussi, est-ce un de ses axiomes 
que la douleur étant ôtée, la volupté n'est point augmentée, 
mais diversifiée *. » Épicure a voulu dire, ajoule-t-il, commen- 
tant toujours sa doctrine, « qu'après avoir acquis cet état tran- 
quille et exempt de douleur, il n'y a véritablement rien à désirer 
de plus grand, mais cependant qu'il reste des voluptés pures 
dont cet état sans être gâté est diversifié, à la manière d'un 
champ qui, étant devenu fertile, donne divers fruits, ou à la 
manière d'un pré qu'on voit diversifié d'une variété admi- 
rable de fleurs, lorsque la terre est une fois bien tempérée. Gar 
•cet état est comme un fond, d'où tout ce qu'il y a de volupté 
pure et sincère se tire; de sorte que cela même le doit faire 
«considérer comme la souveraine volupté, en ce qu'il est comme 
une espèce d'assaisonnement général par lequel toutes les 
actions de la vie sont comme adoucies, et par lequel toutes les 
voluptés sont par conséquent comme assaisonnées et agréables, 
ou, pour dire enun mot, sanslequel nulle volupté n'est volupté'.» 
Supprimez ce calme et tous nos autres plaisirs sont gâtés : 

Sincerum est nisi vas, quodcunque infundis acescit. 

1. « Non voluit Epicurus indolentiam esse quasi merum torporem, sed 
voluit potius esse statum, in quo omnes vit^ë actiones placide simul et 
Jucunde peragerentur. » (Gass., II, 717.) 

2. Id., H, p. 717. — Bernier, VII, 197. 

Thomas. — Oaasendi. 17 



2S8 MORALE 

Supposez-le réalisé et les douleurs elles-mêmes sont moins 
acerbes. Les passions n'ont plus de prise sur nous, les inquié- 
tudes sont bannies : nous contemplons toutes ces causes de 
souffrances comme le matelot contemple, d'un port sûr, les 
orages de la mer auxquels il a échappé. Rien n'est doux 
comme de se sentir ainsi à l'abri du naufrage. 

On conçoit dès lors pourquoi Aristote met au premier rang la 
félicité contemplative. Il ne condamne point sans doute le 
bonheur qui résulte de l'action et que la plupart sont capables 
de goûter uniquement; mais il lui préfère cet autre bonheur qui 
résulte de la pleine possession de soi-même, de l'apaisement des 
passions, de la science et de la réflexion, vers lequel tend le 
sage comme au plus grand et au plus parfait de tous les biens. 



CHAPITRE II 



DE LA VERTU 



I. De la vertu en «général. Commentaire de la définition d'Aristote. Criti- 
que de la définition des stoïciens. Connexion des vertus entre elles. — 
IL De la Prudence. Devoirs qu'elle nous impose : 1* envers nous-mêmes ; 
2° envers la famille; 3° envers TÉtat. — III. De la Force. Moyens d'ac- 
quérir et de conserver cette vertu. — IV. De la Tempérance et des 
vertus qui s'y rattachent. — V. De la Justice, du Droit et des Lois. 

I. — Malgré les différences qui les séparent, tous les systèmes 
de morale, sauf peut-être celui d'Arislippe et des cyrénaïques, 
s'accordent au moins sur un point, c'est que, sans la vertu, il 
n'existe pas pour l'homme ici-bas de véritable bonheur. Aussi, 
n'est-il point surprenant que tous les préceptes qu'ils nous don- 
nent aboutissent à ce précepte unique : Il faut pratiquer la 
vertu. Qu'est donc la vertu en elle-même; quelles sont les diffé- 
rentes formes qu'elle revêt? Tels sont les deux derniers pro- 
blèmes auxquels Gassendi cherche à répondre en s'inspirant 
surtout d'Aristote et d'Épicure dont les doctrines morales, 
comme nous l'avons constaté déjà, sont beaucoup moins oppo- 
sées qu'on ne le croit d'ordinaire. Pour bien caractériser la 
vertu, Aristote remarque d'abord qu'il faut distinguer soigneu- 
sement dans l'esprit la puissance, l'acte et l'habitude; la puis- 
sance qui n'est autre chose que la force même qui nous rend 
capables d'accomplir telle ou telle action ; l'acte qui est le résul- 
tat de l'activité de la puissance ; l'habitude qui est l'aptitude à 
reproduire de plus en plus facilement les actes qu'on a déjà 
accomplis. Or, la vertu n'est ni l'acte, ni la simple puissance, 
elle est une habitude. 



260 MORALE 

De plus, comme il existe en nous deux parties essentiellement 
distinctes, Tune raisonnable, Tautre irraisonnable, et que chacune 
d'elles est susceptible d'habitudes, il en résulte que nous pou- 
vons distinguer deux sortes de vertus : les vertus qu'on peut 
appeler intellectuelles et les vertus morales. Toutefois, les vertus 
morales dépendent elles-mêmes des vertus intellectuelles, car il 
n'y a point de vertu sans raison. De là cette déGnition générale 
de la vertu que donne Aristote : « La vertu est une habitude élec- 
tive qui consiste dans un juste milieu défini ou déterminé par la 
raison et la prudence *. » 

La vertu est une habitude, car celui-là assurément ne saurait 
être dit vertueux qui ne fait le bien que par occasion et ne règle 
pas constamment sa conduite suivant la règle de l'honnête. 

C'est une habitude élective^ c'est-à-dire prise volontairement 
et avec réflexion; car où règne la fatalité aveugle, il ne saurait, 
de l'aveu de tous les philosophes, y avoir place pour la mora- 
lité; 

C'est enfin une habitude qui consiste dans un juste milieu, 
c'est-à-dire dans une sorte d'état intermédiaire entre deux excès 
opposés. Voyons comment Aristote entend et explique ce der- 
nier caractère. Ce terme de milieu, nous dit-il, peut se prendre 
de deux manières difl*érentes. Il signifie d'abord le milieu de la 
chose, « médium reî » : tel est, par exemple, le nombre 6 par rap- 
port aux nombres 2 et 10 ; c'est le milieu arithmétique ; il peut si- 
gnifier également le milieu par rapport à nous : « médium quoad 
nos », c'est-à-dire ce qui n'est ni au-dessus, ni au-dessous de ce 
qui nous est convenable. C'est le milieu de raison^ ainsi nommé, 
« tant parce qu'il est prescrit par la raison elle-même, que 
parce qu'il consiste dans cette raison en proportion dite géomé- 
trique que le sage seul connaît ». Or, la vertu consiste non dans 
le milieu de la chose, mais dans le milieu par rapport à nou^ et, 
comme elle a pour objet les actions et les passions dans les- 
quelles il y a excès ou défaut, elle les modère, les maintient pré- 
cisément au point convenable, les empêchant soit de rester en 
deçà de ce point, soit d'aller au delà. 

On comprend dès lors pourquoi Aristote fait consister la vertu 



1. « Electivus habilus in mediocritate quee ad nos consistens, rationc 
defînitus, ac prout vir pnidens deflnierit. » (Gass;, II, 737.) 



DE LA VERTU 261 

dans une certaine médiocrité et la considère, pour ainsi dire, 
comme une moyenne proportionnelle entre deux vices : le cou- 
rage, par exemple, étant une moyenne entre la témérité et la 
lâcheté; la générosité, une moyenne entre Tavarice et la prodi- 
galité. Considérer ainsi la vertu ce n'est point la rabaisser, 
comme on l'a quelquefois prétendu, c'est encore moins en faire 
« un vice modéré ». Aristote, en effet, en nous conseillant 
d'éviter les excès, pour arriver à la vertu, de retrancher ce qu'il 
y a de trop en nous, nous conseille simplement « de retrancher 
ce qu'il y a de défectueux et vient de l'erreur; non ce qui, étant 
naturel, ne se peut ni ne se doit extirper. » La prudence ou la 
raison nous dit où nous devons porter nos efforts et où se trouve 
le but à atteindre. Suivant que cette raison est plus ou moins 
éclairée, nous distinguons plus ou moins nettement ce but et 
nous nous approchons ou nous éloignons davantage de l'idéal 
moral. Ici point d'autre critérium absolument infaillible qui 
toujours et dans toute circonstance, comme dans les sciences 
mathématiques, nous mette à l'abri de l'erreur. 

Ainsi définie, la vertu diffère essentiellement de la vertu telle 
que l'entendent les stoïciens *. Pour le stoïcien, l'homme vrai- 
ment vertueux, le sage par excellence est celui qui est exempt 
de passion : àicaôr^ç. Les péripaléticiens, au contraire, pensent 
et Gassendi est de leur avis, que toutes les passions ne doivent 
pas être proscrites avec autant de rigueur : s'il en est de 
vaines et de non nécessaires dont le sage doit s'affranchir, il 
en est de nécessaires et de naturelles qu'il ne saurait repousser, 
car elles peuvent l'aider à atteindre sa fin, pourvu qu'il les main- 
tienne dans ce juste milieu dont nous parlions tout à l'heure. — 
Le sage, ajoutent les stoïciens, est celui que sa vertu met au- 
dessus de toutes les souffrances et de tous les maux. Rien n'est 
capable de l'ébranler; il subit tout sans s'émouvoir ni se plaindre. 
Vertu de parade, répond Gassendi, où se révèle plus d'orgueil et 
d'ambition que de vraie sagesse; « mieux vaut encore être touché 
de quelque tristesse, céder même aux larmes et aux regrets, que 
d'être sage et intérieurement tourmenté, suivant l'expression de 
Crantor, par cette espèce de farouche inhumanité ». — Il est 
facile, après ce qui précède, de répondre à la question si long- 

1. Gass., II, 138. 



126:2 MORALE 

temps débattue des rapports que les vertus ont entre elles *. 
Leur solidarité, suivant Aristote, ressort des deux considérations 
suivantes : la première, c'est qu'elles dépendent toutes de la 
prudence, comme les membres dépendent du corps, les ruisseaux 
de la source qui les alimente. Mais, s'il en est ainsi, comment 
pourraient-elles être indépendantes les unes des autres? — La 
seconde, c'est qu'elles se rapportent toutes à la vie agréable : 
« la vie ne pouvant être agréable sans les vertus et les vertus ne 
pouvant exister sans que la vie ne soit agréable ». Or, c'est un 
axiome de la raison que les choses qui sont conjointes à une 
même troisième sont conjointes entre elles. 

A cette théorie de la connexion des vertus qui est à la fois 
défendue par Platon, Aristote, Épicure, voire par les stoïciens, 
on objecte d'ordinaire que les hommes ne sont pas également 
aptes à toutes les vertus; qu'ils ne les acquièrent pas simulta- 
nément; bien plus, qu'ils peuvent en posséder quelques-unes 
sans les posséder toutes. 

Aristote, nous dit Gassendi, n'hésiterait point à répondre, et 
cela avec raison, qu'il est impossible à un homme qui possède la 
prudence de ne pas être, en même temps, fort, tempérant et 
juste, car le manquement à l'une seule de ces vertus, prouverait 
que la prudence vraie lui fait défaut *. Ceux-là donc qui parais- 
sent doués de certaines vertus, tout en étant dépourvus des 
autres, ne sont vertueux qu'en apparence, « car leurs prétendues 
actions de vertu ne sont pas animées de cette passion intérieure 
et générale d'honnêteté par laquelle Tâme est disposée à ne rien 
faire sans la condition de la raison. — Ils ont, dit Gassendi, la 
vertu matérielle, ils n'ont pas la vertu formelle, car la forme ou 
la perfection et le complément de toute vertu est cette affection 
ou constitution générale d'esprit par laquelle un homme ne fait 
rien qu'honnêtement et par un motif de vertu, n'y ayant que 
cette seule disposition qui, selon Aristote, nous mérite propre- 
ment le nom d'homme de bien. » — C'est ainsi qu'on peut être 
tempérant, même au milieu du luxe; libéral, même dans la pau- 
vreté. 

Toutefois de cette étroile connexion des vertus, nous ne sau- 



1. Gass., II, p. 740. 

2. II, 741. 



/ 



DE LA VERTU 263 

rions conclure avec les stoïciens Tégalité des vertus et Tégalité 
des fautes : ce n'est là qu'un paradoxe qu'il faut ranger au 
nombre de tous ceux que nous avons signalés et écartés déjà. 

Après avoir étudié la vertu en général, Gassendi étudie les 
principales vertus qu'il rattache toutes, avec la plupart des phi- 
losophes anciens, à la Prudence, à la Force, à la Tempérance et 
à la Justice. 

IT. — Aristote en définissant la Prudence : « une habitude 
■d'agir selon la droite raison dans les choses qui sont bonnes ou 
mauvaises » ; et Cicéron : « la science des choses qu'il faut fuir 
ou désirer », en marquent bien les caractères essentiels. En 
•effet, ils nous montrent, en premier lieu, que, pour posséder cette 
vertu, il faut n'agir qu'avec réflexion, après avoir, en quelque 
sorte, pesé, la balance à la main, les motifs qui nous sollicitent, 
de sorte que si parfois nous nous trompons, ce soit tout à fait 
malgré nous. Ils nous montrent, en second lieu, en quoi elle dif- 
fère de la sagesse proprement dite : celle-ci ayant pour objet les 
-choses nécessaires sur lesquelles notre activité est sans puis- 
sance; celle-là, les choses contingentes, c'est-à-dire qui peuvent 
«être ou n'être pas et par conséquent dépendent de notre volonté. 
— Enfin, par ces mots : « dans les choses bonnes ou mau- 
vaises », Aristote nous fait entendre que la Prudence porte moins 
sur la fin dernière vers laquelle nous tendons et qui est le Bon- 
heur, que sur les moyens de l'atteindre. C'est que, touchant le 
bonheur, nulle hésitation n'est possible. L'homme ne délibère 
pas pour savoir s'il veut être heureux ou malheureux; c'est 
nécessairement, fatalement qu'il convoite la Félicité et tend vers 
elle; seuls les moyens qui y conduisent causent son embarras : 
c'est à la Prudence alors à le guider. Elle l'éclairé, le conseille 
•et trace le plan général de sa vie. D'où cette définition de Gas- 
sendi qui résume tous les caractères précédents : « La Prudence 
^st l'art de la vie, la science effectrice de la Félicité qui sert à 
bien et heureusement vivre *. » 

Bien délibérer, discerner nettement et commander sûrement, 
eùêouXCa, duvécriç, yvcoaifj ri iTutTaJiç : tels sont les trois offices gêné- 
iraux de la Prudence. 

i. Gass., II, 743. 



364 , MORALE 

La Prudence implique d'abord une mûre délibération, c'est-à- 
dire l'examen attentif des raisons d'agir et la constante préoc- 
cupation de l'honnête, car l'honnête seul nous conduit à notre 
fin. La ruse et l'habileté, il est vrai, par des moyens douteux 
nous acheminent souvent vers le même résultat immédiat, mais 
c'est en nous éloignant du résultat défînitif, qui doit nous inté- 
resser avant tout. La prudence implique, en outre, un discerne- 
ment sain et rapide qui écarte à la fois les hésitations fâcheuses 
et les regrettables méprises. L'homme borné et sot ne saurait 
être prudent. Enfin elle doit, la délibération close et le jugement 
prononcé, nous imposer ses décisions. « La Prudence, nous dit 
Gassendi, est imperatoria de sa nature; aussi, au lieu de Yv<à{XYi 
qui suivant Aristote ne signifie autre chose qu'un droit jugement,, 
devrait-on plutôt se servir pour la désigner du terme 67i(TaÇtc 
qui veut dire commandement *. » Gassendi a donc nettement 
entrevu le caractère impératif du devoir et, bien qu'il ne lui 
donne pas cette intensité de relief que Kant plus tard saura lui 
donner, il n'en a pas moins montré l'importance. 

Parmi les qualités spéciales qui favorisent l'exercice et le déve- 
loppement de la Prudence, il faut signaler aux premiers rangs :. 
la mémoire des choses passées, l'intelligence des choses présentes- 
et la prévoyance de l'avenir. — Quiconque a beaucoup vu et 
beaucoup retenu sera beaucoup plus apte que tout autre à 
interpréter les faits du moment; or, nul ne peut aussi bien pré- 
voir l'avenir que celui qui apprécie sainement le présent. Même- 
entouré de toutes ces lumières, l'homme peut sans doute errer 
encore; mais, au moins, si, avec droiture, il s'est résolu à ne 
suivre que les ordres de la Prudence, il sera toujours à l'abri 
du repentir et du remords. 

Quant aux conseils, ou mieux aux ordres de la Prudence, ils 
varient suivant les circonstances dans lesquelles nous nous trou- 
vons. Aussi Gassendi distingue-t-il la Prudence privée, la Pru- 
dence économique et la Prudence politique. 

Les premiers conseils de la Prudence privée concernent le 
choix d'une profession : choix que trop souvent les hommes 
font à la légère, bien qu'il entraîne pour la vie entière les consé* 
quences les plus graves. Il faudrait pouvoir reproduire ici toutes. 

1. Gass., II, 746. 



DE LA VERTU 265 

les pages que Gassendi consacre à ce sujet et qui nous le mon- 
trent moraliste aussi judicieux que ses études sur la Physique 
nous Font montré psychologue et métaphysicien profond. Nul 
n'a mieux fait ressortir peut-être les dangers d'une vocation 
incertaine ou d'une vocation mal éclairée. Dans un cas, nous 
flottons mécontents d'un état à un autre, voués à des échecs cer- 
tains; dans Tautre, si la charge acceptée est trop lourde pour 
nos épaules, nous en sommes réduits au triste rôle de Sisyphe, 
poursuivant sans cesse un but que nos forces ne nous permettent 
pas d'atteindre. Il arrive trop fréquemment qu'éblouis par l'éclat 
d'une carrière, nous brûlons d'y entrer et d'y faire entrer les 
nôtres : où d'autres ont réussi, pourquoi ne trouverions-nous 
pas le succès? Combien de parents ont ainsi, par vanité et 
faux orgueil, causé le malheur de leurs enfants! — Ils n'ont 
oublié qu'une chose : consulter leurs aptitudes et leurs forces, 
prendre conseil de la raison. Ils sont d'autant plus coupables, 
quelquefois, — lorsqu'il s'agit du mariage, par exemple, — que 
le mal est à peu près sans remède. 

Les autres conseils de la Prudence privée concernent tous 
les actes de la vie et peuvent se résumer dans cette formule 
générale : Ne jamais rien entreprendre témérairement ou dont 
on ne puisse donner une raison plausible. C'est pourquoi Gas- 
sendi nous recommande de nous défier de la passion ; de tou- 
jours mûrement réfléchir; de ne jamais prendre une décision 
avant d'être sûr de pouvoir l'exécuter; mais, la décision prise, 
de nous avancer fermement vers la fin proposée : a aggredere 
tarde agenda, sed aggressus, âge constanter ». Bien des obs- 
tacles imprévus peut-être entraveront notre marche, mais la 
réussite ne nous en sera que plus chère : « Labore nobis cuncta 
Dii vendunt bona ^ » 

Ces devoirs se précisent quand on considère l'homme dans la 
famille et dans la société. 

Remarquons d'abord, avec Aristote, que la famille, qui est 
composée du père, de la mère, des enfants, des serviteurs ou 
des esclaves, est d'institution naturelle, car elle répond à nos 
instincts les plus profonds et à nos plus sérieux intérêts. Natu- 
relle est également la propriété sans laquelle la famille pourrait 

1. Gass., lî, 749. 



266 MORALE 

difficilement se suffire. Il est vrai qu'à l'origine, tout est éga- 
lement à tous, mais il est vrai également que nous sommes 
spontanément portés à nous approprier ce qui, n'étant pas 
encore occupé, peut nous être utile. Gomme, en outre, l'absence 
complète de propriété serait une source continuelle de luttes 
violentes entre les hommes, il en résulte que nous pouvons con- 
sidérer le droit du propriétaire comme naturel, légitime et néces- 
saire. — Voyons donc quels offices nous impose la Prudence sui- 
vant que nous sommes époux, père, maître ou propriétaire. 

Le mariage étant un acte d'une gravité exceptionnelle, il est, 
nous dit Gassendi, de la plus haute importance de régler son choix 
moins sur la noblesse ou la fortune que sur la moralité et la 
vertu. Notre choix fait, il faut à la fois savoir se faire aimer «t 
savoir se faire respecter. S'il n'est point respecté, l'homme 
s'expose aux plus fâcheuses déconvenues : « Si, par hasard, 
dit Gassendi, le mari se laisse dominer, il se verra bientôt 
soumis à un joug fort pesant et il perdra, avec son autorité, la 
paix et le repos, » Pour qu'il trouve dans sa femme une com- 
pagne aimante et dévouée, qu'il l'initie à ses occupations et à 
ses travaux, dans la mesure où elle les peut comprendre; qu'il 
l'associe à ses projets, lorsqu'il la juge capable d'en garder le 
secret; qu'il lui reste fidèle et évite le plus possible d'exciter sa 
colère, car alors elle pourrait se livrer à tous les excès : — « Quid 
non possit fœmina furens? » — qu'il soit enfin bon et tolérant 
pour elle et qu'il ne s'en sépare qu'à la dernière extrémité. En 
un mot, qu'il n'oublie jamais cet axiome de sagesse populaire : 
Ce sont les bons maris qui font les femmes excellentes. 

« Pour ce qui est de la prudence paternelle *, son devoir pri- 
mitif semble regarder, dit Gassendi, la génération des enfants, 
en ce que c'est de là que le tempérament du corps et par con- 
séquent le naturel et l'inclination aux bonnes ou aux mauvaises 
mœurs dépendent, et ce n'est pas tout à fait sans raison que ce 
reproche est rendu célèbre : Genuit te parens ebrius cum foret. » 
Toutefois, ajoute aussitôt Gassendi, faire comme Platon, Aris- 



1. Alix conseils qu^'l donne ici Gassendi en ajoute d'autres qui concer- 
nent plus particulièrement l'éducation des enfants, dans une lettre à 
Reneri, et l'instruction des femmes, dans sa correspondance avec Christine 
de Suède et Marie-Anne Schurman. Voy. Gassendi, Vi, pages 29, — 347, 
321, 329, 339, — 198, 216. 



DE LA VERTU 267 

tole et Plutarque des recommandations aux hommes, à ce sujet, 
c*est parler à des sourds, car ils cèdent plus généralement ici 
à Taveugle caprice qu'à la saine raison. Le second devoir de 
la prudence paternelle concerne le choix d'une nourrice, dans 
le cas fâcheux où la mère ne peut nourrir elle-même son enfant; 
« car assurément cette première nourriture a de grandes suites 
dans le cours de la vie, soit à l'égard de la santé du corps, soit 
à l'égard de celle de l'esprit ». — Le troisième se rapporte à 
l'instruction et à l'éducation des enfants. Leur donner, quand 
notre position nous le permet, des maîtres honnêtes et éclairés; 
savoir s'imposer tous les sacrifices nécessaires pour leur pré- 
parer un avenir facile, veiller à ce que leur vocation ne s'attache 
pas à des chimères, c'est se mettre à l'abri de tout reproche et 
travailler en même temps dans leur intérêt et dans le nôtre. 
Enfin, Gassendi croit qu'il est bon de ne point trop tenir à l'écart 
les enfants, de les initier même aux affaires de la famille, afin 
qu'ils fassent sous nos yeux l'apprentissage de la vie et qu'ils 
voient en nous presque des amis, mais des amis dont ils respec- 
tent toujours l'autorité. 

Comme maître, qu'il ait à commander à des esclaves ou sim- 
plement à des serviteurs, l'homme, nous dit Gassendi com- 
mentant Aristote, se montrera prudent s'il s'applique à bien 
connaître les aptitudes de chacun, afin que leur travail soit pro- 
fitable; s'il sait faire accepter son autorité, sans recourir à la 
brutalité; s'il sait surtout se faire respecter et aimer. « Or, il 
n'obtiendra jamais ce résultat qu'en faisant sentir à ceux qui lui 
sont soumis, qu'il a soin d'eux ; que tant qu'ils feront leur devoir, 
il en aura le même soin; qu'ils peuvent toujours compter sur les 
promesses qu'il leur a faites, car il n'y faillira jamais. » 

Enfin comme possesseur des biens de la communauté, il est 
obligé par la Prudence de se tenir également éloigné et de la 
prodigalité et de l'avarice. Il doit non seulement fournir aux 
siens le strict nécessaire, mais encore tenir compte de la posi- 
tion qu'il occupe : une parcimonie excessive serait honteuse et 
lui aliénerait les esprits. Mais, en revanche, comme il doit songer 
à Tavenir, il est indispensable qu'il veille à la bonne gestion de 
sa fortune : « Où les procureurs sont libres d'agir à leur guise, la 
ruine ne tarde pas à venir : il faut qu'ils songent toujours à Toeil 
du maître. » 



268 MORALE 

La Prudence économique * nous aide à comprendre la Pru- 
dence politique. L'État ressemble, quelle que soit d'ailleurs 
l'origine de la société, à une grande famille. — Suivant que 
le pouvoir y est exercé de telle ou telle manière, on distingue 
trois espèces de gouvernement : la monarchie, l'aristocratie et 
la démocratie. Gassendi considère la monarchie comme supé- 
rieure aux deux autres, seulement il prend soin de la distinguer 
de la tyrannie, ou gouvernement arbitraire d'un seul, et de 
nous énumérer les qualités que doit avoir le souverain. Ces qua- 
lités, il les représente si nombreuses, si délicates, si nécessaires, 
si difficiles à réunir, qu'aussitôt on se demande si Gassendi n'a 
point songé à nous prouver l'impossibilité de leur réunion dans 
un seul homme. C'est ainsi que ce souverain doit avoir unique- 
ment en vue le bonheur de son peuple; se proposer uniquement 
la gloire de bien gouverner, le respect et l'amour de ses sujets; 
c'est ainsi qu'il doit, pour être vraiment digne du haut rang 
qu'il occupe, surpasser tous les autres en vertu et en sagesse, 
être pieux, juste, honnête, fidèle à la parole donnée, ferme et 
clément; c'est ainsi qu'il doit connaître les mœurs, les habi- 
tudes, les besoins de ceux qu'il gouverne, afin de leur être vrai- 
ment utile; qu'il doit s'entourer de conseillers éclairés et sages, 
de fonctionnaires émérites; qu'il doit, enfin, s'occuper des 
finances de l'État, des moyens de défense dont il dispose actuel- 
lement et des ressources qu'il pourrait se procurer à un moment 
donné. En un mot, pour être souverain et surtout pour en être 
digne, il faut être à la fois le plus éclairé, le plus juste et le plus 
vertueux de tous. 

A ces devoirs généraux, s'en ajoutent de spéciaux qui concer- 
nent plus particulièrement la paix et la guerre. En temps de 
paix, la Prudence oblige celui ou ceux qui gouvernent de pro-» 
téger les arts, l'agrieullure, le commerce ; de veiller à la sécurité 
des gens de bien; de prévenir les révolutions et les guerre» 
civiles; de se tenir toujours prêt à repousser une injuste agres- 
sion et à défendre l'honneur du pays. 

En temps de guerre, la Prudence leur commande plus impé- 
rieusement encore : « Le souverain n'entreprendra jamais la 
guerre que justement, ou pour une fin juste et raisonnable, 

1. Gass., II, 754. 



} 



DE LA VERTU 269 

comme, par exemple, pour prévenir Teanemi qui ne manquerait 
pas de faire irruption sur lui ; pour reprendre quelque chose que 
l'ennemi aura injustement usurpé et n'aura pas voulu restituer 
après en avoir été averti; pour secourir ses alliés injustement 
opprimés ou pour assister quelque autre nation qui, pour être 
trop faible et être aussi injustement attaquée, implore son assis- 
tance. » Mais il ne suffit pas de bien préparer la guerre, il faut 
encore la bien conduire et pour cela il est nécessaire d'en con- 
fier la direction à un chef unique, brave et instruit, aimé et res- 
pecté des soldats. Enfin, la guerre achevée, il faut savoir user de 
la victoire avec modération, car il n'est pas moins grand, par- 
fois, de pardonner que de vaincre. 

Gassendi se demande, en defnier lieu, si le sage doit s'occuper 
des affaires de l'État et briguer les charges publiques. Sur ce 
point encore il semble accepter l'opinion du plus grand nombre 
des philosophes anciens. Celui-là sans doute qui se sent doué 
d'aptitudes toutes spéciales et capable de rendre à son pays de 
sérieux services, ne doit pas hésiter à diriger ses efforts en ce 
sens; mais qu'il n'oublie jamais à quoi une telle décision l'expose, 
à tous les ennuis qui l'attendent. Plus la charge qu'il convoi- 
tera ou obtiendra sera élevée^ plus il sera exposé à la jalousie; 
plus il lui sera difficile de vivre heureux. 

III. — La Force est *, de toutes les autres vertus, celle qui est 
le plus étroitement unie à la prudence. On ne saurait la faire 
consister uniquement dans le courage mihtaire : ce serait en 
amoindrir l'importance. On ne saurait la considérer davantage 
comme une certaine énergie qui nous rendrait indifférents aussi 
bien au plaisir et à la douleur qu'aux autres accidents humains : 
ce qui serait en exagérer la portée. Elle est plutôt un moyen 
terme entre la timidité et l'audace, une certaine fermeté d'âme, 
invincible et réfléchie et qui ne se propose d'autre but que 
rhonûêteté et l'équité. 

En la définissant : « une certaine fermeté invincible d'âme », 
Gassendi la sépare à la fois et de la force purement physique 
qui peut être très grande et très lâche, et de la vanité fanfaronne 
qui semble devoir, au premier abord, tout braver, mais qui 

1. Gass., II, 765. 



270 MORALE 

s'apaise bien vite au premier danger. L'homme vraiment fort 
est celui qui peut supporter la mauvaise fortune avec courage, 
poursuivre sans défaillance le but qu'il s'est proposé, rester 
d'autant plus maître de lui-même que les maux h affronter sont 
plus redoutables. — En ajoutant que la Force est une « fermeté 
réfléchie », Gassendi nous indique en quoi elle diffère de la 
témérité et de la brutalité : « Ceux-là ne doivent pas être censés 
forts et courageux qui, poussés par une impétuosité aveugle et 
se confiant principalement dans les forces de leur corps, courent 
à tout entreprendre, et comme s'ils défiaient les dangers sem- 
blent ne rien tant craindre que de sembler craindre quelque chose ; 
mais ceux-là sont véritablement forts qui, connaissant les dan- 
gers et ne les aimant ni ne les prcJvoquant point indiscrètement, 
s'y portent néanmoins vigoureusement toutes les fois qu'il le 
faut et de la manière qu'il le faut. » Enfin, par ce mot : « qui ne 
se propose d'autre but que l'honnêteté et l'équité », se trouve mis 
en relief le caractère essentiel qui fait de la Force une vertu. 
Elle ne saurait être vertu, en effet, la Force qui est au service du 
mal ou simplement de l'aveugle nécessité ; au-dessus d'elle il y 
a le droit : « On ne doit pas, disait Platon dans le Protagoras, 
mesurer la force par l'énergie du corps, mais par la fermeté de 
l'esprit et par une fin qui soit honnête et louable et dans laquelle 
la justice et l'équité brillent principalement ». Aussi remar- 
quons-nous que tous les héros ne sont loués que pour avoir 
défendu le bon droit et la justice. « Le rôle de la Force est 
précisément, nous dit Agésilas, de combattre pour la justice : 
si tous les hommes étaient justes, la Force deviendrait inutile. » 
— Remarquons, en dernier lieu, que la Force n'est pas une vertu 
innée : comme toutes les autres vertus, elle est une habitude, 
c'est-à-dire une aptitude acquise « par l'exercice et la doctnne ». 
Lorsque cette habitude consiste « à demeurer ferme longtemps 
dans les choses qu'on s'est proposées après les avoir mûrement 
considérées », elle prend le nom de Constance; elle prend, au 
contraire, celui de Patience, lorsqu'elle consiste plutôt à endurer 
les épreuves, qu'à affronter les obstacles. La pratique de ces 
vertus produit la modération qui, dans la prospérité, nous met 
à l'abri de l'orgueil; dans le malheur, à l'abri du désespoir; dans 
toute circonstance, en garde contre les fausses opinions que nous 
pourrions nous faire des choses. 



DE LA VERTU 271 

Contre les maux qu'il doit supporter, le sage a d'ailleurs 
plusieurs sûrs remparts : 

Si ces maux sont des maux publics qui atteignent un grand 
nombre de ses semblables en même temps que lui, il peut les 
adoucir par cette pensée qu'il ne les a point provoqués. La 
bonne conscience est le plus puissant de tous les consolateurs : 
« grande mortalibus solatium nulla pallescere culpa. » — Ces 
maux, en outre, sont moins pénibles pour qui a su les prévoir : 
celui qui ne se fait point de la vie un tableau trop enchanteur, 
qui s'attend à tous les revers trop fréquents ici-bas, sera moins 
troublé qu'un autre si ces revers prévus le frappent, de même 
qu'il sera plus heureux, s'ils lui sont épargnés. Gassendi fait, de 
plus, cette remarque judicieuse que les maux publics nous 
affectent moins, en réalité, parce qu'ils sont publics que parce 
qu'ils sont en même temps privés. « Il est vrai, dit-il, que les 
calamités publiques se font avec plus de bruit et sont censées 
d'autant plus insupportables que c'est la mère commune, à 
savoir la Patrie, qui est maltraitée; mais si on y regarde de 
près, on s'aperçoit que le mal ne touche un chacun qu'en ce 
qu'il redonde sur lui en particulier » ; n'est-ce point, d'ailleurs, 
un axiome populaire « que d'avoir des semblables et des ca- 
marades est la consolation des misérables ». Contrairement à 
l'opinion commune, il semble que la douleur s'atténue en 
s'étendant à plusieurs, de même qu'elle nous affecte d'autant 
moins qu'elle nous paraît plus éloignée? ^ 

Plus difficiles à supporter sont les maux privés, tels que l'exil, 
la prison, la servitude, la perte de ses parents, de ses enfants ou 
de ses amis, la perte de ses biens, la douleur et la mort. Et 
cependant, il faut bien reconnaître qu'ils dépendent beaucoup 
de l'opinion que s'en fait l'homme. On peut bannir le sage, 
mais n'emporte-t-il pas avec lui ses biens les plus précieux : 
son intelligence et son honnêteté? Ne savons-nous pas que c'est 
pendant leur captivité que plusieurs philosophes ont composé 
leurs plus beaux ouvrages, prouvant ainsi combien peu de prise 
avait sur eux un châtiment purement physique? On peut 
asservir le corps, on ne peut jamais asservir l'esprit ; quant à 
l'infamie^ elle n'atteint réellement que celui qui l'a méritée. 

1. Voir Études familières de psychologie et de morale, de M. F. Bouil- 
lier : Effets de la distance sur la sympathie, p. 125. 



272 MORALE 

Pour ce qui concerne la perte des personnes qui nous sont 
chères, n'oublions pas que si nous en souffrons, c'est moins à 
cause d'elles qu'à cause de nous. En effet, de quoi nous affli- 
geons-nous? De ce que, après la tempête, elles sont enfin entrées 
au port? Ce serait de rinhumanité. — De ce qu'elles sont privées 
des biens de la vie? Ce serait à la fois inutile, et ridicule, puis- 
qu'elles ne s'aperçoivent pas de cette perte. — « C'est donc, à la 
vérité, une belle et éclatante, mais toutefois une feinte et déguisée 
espèce de piété dont nous parons notre douleur, lorsque nous té- 
moignons que nous nous affligeons à cause d'elles, parce qu'en 
réalité nous nous afûigeons à cause de nous-mêmes en songeant 
aux bons services qu'elles pouvaient nous rendre, aux agréables 
relations dont nous sommes privés. » La perte de nos richesses 
est sans doute un mal, mais ce mal n'est irréparable que pour 
celui qui ignore les douceurs du travail et ne s'est point habitué 
à vivre de peu. Reste la douleur proprement dite. Il serait puéril 
évidemment de prétendre qu'elle n'est point un mal, mais rap- 
pelons-nous les consolations d'Epicure : ou cette douleur est 
faible, alors elle est supportable; ou elle est violente et alors elle 
devient pour le sage une cause de mérite, bien plus, une raison 
de nous détacher peu à peu de cette vie qu'il faudra quitter. 

IV. — Les éloges que font les philosophes de la Tempérance * 
ne le cèdent en rien aux éloges qu'ils font des autres vertus. 
C'est ainsi que Pythagore l'appelle : la force de l'âme; Socrate : 
le fondement de la vertu; Platon : l'ornement de tous les biens; 
Jamblique : la cuirasse de toutes les plus belles habitudes. De là 
le beau nom de (ToxppotruvT) par lequel on la désigne et qui fait 
entendre qu'elle est vraiment la conservatrice de la Prudence et 
l'auxiliaire de toutes les vertus. Son domaine est, en effet, des 
plus étendus, car « l'homme tempérant n'est pas seulement celui 
qui vit sobrement et chastement, mais celui qui, en outre, ne dit 
ou ne fait rien qu'avec justesse et bienséance, rien qui ne soit reçu 
ou approuvé de tous les gens de bien et de tous les gens sages. » 

Les principales vertus qui se rattachent à la Tempérance sont 
la pudeur, l'honnêteté, la sobriété, la chasteté, la mansuétude, 
la clémence, la miséricorde, la modestie et l'humilité *. 

1. Gass., II, 773. 

2. II, 774 et sq. 



DE LA VERTU 273 

La pudeur est une espèce de honte qui, loin d'accompagner 
la faute comme un châtiment, la précède comme une invitation 
à ne la pas commettre. 

L'honnêteté n*est autre chose qu'une certaine décence ou 
bienséance, to irpsirov, qui exclut toute fatuité arrogante, attire 
par sa beauté, protège notre réputation et cause ainsi la plus 
pure volupté. 

La sobriété et la chasteté ne consistent point à s'interdire 
tous les plaisirs du corps, mais seulement ceux qui sont illicites. 
Autant sont naturelles et nécessaires les voluptés que causent 
les aliments indispensables à la vie, autant peuvent être nui- 
sibles celles qui résultent des mets délicats et de la satisfaction 
d'appétits purement factices; aussi l'homme vraiment sobre 
devrait-il peut-être faire des végétaux son unique nourriture. 
La chasteté n'est pas moins difficile à observer que la sobriété : 
« c'est une vertu à laquelle presque personne n'est complètement 
fidèle » ; aussi, pour l'acquérir, est-il indispensable d'être sobre, 
d'occuper son esprit à des études nobles et élevées, de s'habituer 
de bonne heure à résister aux tentations, à étouffer en nous les 
désirs qui lui sont contraires, à conserver enfin dans notre con- 
duite de chaque jour, de tous les instants, la pudeur des gestes 
et des mots qui nous obtient le respect et nous sert de sauve- 
garde. 

La mansuétude vient d'un certain naturel doux et humain qui 
évite de sHrriter et pardonne aisément. La mansuétude nous 
procure généralement l'affection de nos semblables ; elle nous 
conserve calmes et maîtres de nous-mêmes; étouffe la colère, 
souvent conseillère funeste, et apaise les sentiments de ven- 
geance qui nous portent à nuire à nos semblables, le plus 
fréquemment, comme il arrive dans le duel, en nous nuisant a 
nous-mêmes. 

La clémence offre les mêmes avantages que la mansuétude, 
dont elle n'est d'ailleurs qu'une forme particulière : l'une se 
rapportant à tous les hommes en général, l'autre simplement 
à ceux qui sont nos subordonnés. 

La miséricorde est une vertu plus complexe. L'homme misé- 
ricordieux est celui qui, touché des malheurs qui frappent autrui, 
est porté à leur pardonner leurs fautes et à les prendre en pitié. 
Rien de plus humain que ce sentiment, pourvu qu'on ne s'y 

Thomas. — Gassendi. 18 



374 MORALE 

abandonne point à Texcès et qu'il ne trouble point d'une manière 
fâcheuse, le calme de l'esprit. 

La modestie ne consiste point dans le mépris de l'homme, ce 
serait là un sentiment antinaturel et blâmable, mais bien dans 
une certaine réserve qui nous met en garde contre les honneurs 
excessifs ou immérités, qui nous porte à nous défier des éloges 
et à diminuer notre mérite plutôt qu'à l'exalter. On l'a heureu- 
sement caractérisée, lorsqu'on a comparé l'homme modeste à 
Tépi de froment qui baisse d'autant plus la tête qu'il eât plus 
garni de grains. 

L'humilité est plus spécialement une vertu religieuse. Lors- 
qu'elle est exempte de toute hypocrisie, elle consiste à rapporter 
à Dieu tout honneur et toute gloire, comme au principe et à la 
source de tout ce qu'il y a de bien dans le monde. Elle n'est 
donc encore qu'une des formes de la modestie. Ces deux vertus 
si appréciées des hommes, bien que fort rares, se révèlent à 
nous et dans les gestes^ et dans la conduite, et dans les discours 
de ceux qui nous entourent. Ce sont elles qui nous apprennent 
à nous tenir à égale distance de la bassesse et de l'arrogance ; 
qui nous enseignent à ne point nous rabaisser à l'excès, ce qui 
est une forme de l'orgueil, et à ne point nous glorifier sans 
raison; à ne parler ni trop, ni trop peu, mais à dire simplement 
et sincèrement les choses; à savoir faire une distinction entre la 
raillerie impertinente et grossière et la raillerie fine et de bon 
aloi, entre le laisser-aller de mauvais ton, l'avarice sordide et 
le luxe tapageur. 

V. — Gassendi traite ensuite de la Justice *. Parlant d'elle, 
Aristote nous dit que c'est « la plus excellente des vertus; 
que ni TÉtoile du matin, ni celle du soir ne sont aussi admira- 
bles ». Cicéron la considère comme « le lien des sociétés » et 
remarque que le sentiment qu'elle nous inspire est si profond 
qu'on le retrouve même dans les associations de malfaiteurs. 
Le voleur qui commet une injustice envers ses pairs est immé- 
diatement banni de leur association. — Bien qu'il soit assez dif- 
ficile de délimiter exactement le domaine de cette vertu, on peut 
dire qu'elle consiste essentiellement à ne nuire à personne et 

1. Gass., II, 783. 



.;*5 



DE LA VERTU 275 

à rendre à chacun ce qui lui est dû, à quelque titre que ce soit. 
« Déclina a malo et fac bonum » : telle est la règle de conduite 
qu'elle nous donne; aussi les jurisconsultes la définissent-ils 
avec précision : « une constante et perpétuelle volonté de 
donner ou de restituer à chacun son droit : constans et per- 
pétua volunlas jus suum cuique tribuendi. » Par là, ils nous 
font entendre d'abord, que la justice est, comme la force et la 
tempérance, une habitude et qu'un seul acte ne la saurait cons- 
tituer; ils nous font entendre, en outre, que la justice ne con- 
siste point à agir soit par crainte d'un mal, soit par sympathie 
pour nos semblables, soit par égoïsme, car ces considérations 
disparues elle n'aurait plus de raison d'être, mais de plein gré, 
volontairement, par amour pour la justice elle-même. « Le bien, 
dit Democrite, consiste moins à ne pas nuire qu'à ne pas vouloir 
nuire. » « Celui-là, dit également Philémon, est vraiment juste, 
qui pouvant faire tort à autrui ne le veut pas, qui aime mieux 
être juste que le paraître : 

Vult esse justus, quam viderier magis. » 

Quant à la pratique même de la justice, plusieurs cas sont 
à considérer : c'est ainsi, en premier lieu, qu'on peut, en agis- 
sant, tenir compte non seulement de l'acte lui-même et de la 
chose rendue ou donnée, mais de la condition des personnes et 
de leur mérite. Une injure faite, par exemple, à un égal exigera 
une réparation moins forte qu'une injure faite à un supérieur; 
on peut, en second lieu, négliger les personnes pour ne s'occuper 
que des choses et des rapports exacts et fixes qui existent entre 
elles, de sorte que tout se réduise, en dernière analyse, à un 
rapport d'égalité entre des objets échangés. Je vous ai fait tort 
en vous dérobant vos richesses, je dois réparer ce dommage en 
vous donnant l'équivalent de ce que je vous ai pris. — Aristote 
désigne la justice dans le premier cas sous le nom de justice 
distributive; dans le second, sous le nom &q justice d'échange ou 
justice commutative. 

Cette distinction nous permet d'apprécier la valeur du talion. 
Le talion, consistant à infliger à l'offenseur une peine semblable 
à celle qu'on a subie : « perpessio reciproca », ne saurait être de 
droit, assurément, au regard de la justice distributive : car il 



276 MORALE 

peut se faire qu'il n'y ait pas égalité entre Toffenseur et 
l'offensé. En outre, il faut bien remarquer qu'exiger œil pour 
œil et dent pour dent, ce n'est point nécessairement rétablir 
réquilé violée : le mal que je vous cause ne répare point le 
mal que vous m'avez fait. Le talion n'est légitime et raisonnable 
que dans la justice commutative. Celle-ci ne considérant que les 
choses et leur usage pour nous, est en effet satisfaite lorsque, 
en échange des objets qu'on m'a dérobés, par exemple, j'en 
reçois d'autres qui peuvent m'être de la même utilité et com- 
penser entièrement la perte que j'ai faite. La monnaie est alors 
le plus puissant auxiliaire de la justice commutative. 

La justice repose sur le droit. Ce terme désigne le pouvoir 
que nous avons d'agir de telle manière, de posséder telle chose 
et d'en user. Par extension, il désigne aussi la loi, en ce sens 
que la loi a précisément pour but de fixer le droit de chacun et 
de le sauvegarder. Supprimer le droit serait donc supprimer la 
justice, car envers celui, si la chose était possible, qui n'aurait 
aucun droit, tout serait permis, partant légitime. 

Par conséquent au premier rang se place le droit que chacun 
de nous possède et qui, dans certaines limites, le rend invio- 
lable; au second, l'injure ou la violation de ce droit; au troi- 
tième, la justice ou volonté de réparer le mal commis; au qua- 
trième, enûn, la réparation elle-même qui est l'œuvre même de 
la justice. 

Reste maintenant à rechercher quelle est l'origine du droit et 
de la justice en général. Sur ce point, Gassendi se borne à citer 
l'opinion d'Epicure en la faisant suivre de quelques commentaires 
qui la complètent et, dans une certaine mesure, la corrigent. 

Suivant Epicure*, « le droit ou le juste naturel n'est autre 
chose que la marque de l'utilité, ou cette utilité qui d'un com- 
mun accord a été proposée, afin que les hommes entre eux ne 
se fassent aucun mal, n'en reçoivent aucun et puissent vivre en 
société »; il résulte donc d'un pacte, d'un contrat passé entre 
les hommes. Ainsi, point de société, point de droit. « A l'égard 
des êtres qui ne peuvent faire de contrats dans le but de ne pas 
se léser mutuellement et de ne pas être lésés, il n'y a rien de 
juste ni d'injuste. Il en est de même pour les peuples qui n'ont 

1. Gass., II, 791. 



DE LA VERTU 277 

pu OU n'ont pas voulu faire de contrats. » Qu'on n'en con- 
clue pas que le droit et la justice ne sont point naturels, car 
rien n'est plus naturel que de rechercher son intérêt et d'établir 
des lois qui le sauvegardent. 

Gassendi admet cette théorie, tout en faisant quelques res- 
trictions cependant, au sujet du droit des Gens. Sans doute il 
n'existe point d'ordinaire de pacte entre toutes les nations, 
« néanmoins on peut dire, que ce commun précepte : Tu ne 
feras pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse, doit être 
réputé comme la première loi naturelle, non seulement parce 
qu'il n'y a rien de plus naturel que la société et que la société 
ne pouvant subsister sans ce précepte, il doit aussi être censé 
naturel; mais parce que Dieu semble l'avoir imprimé dans le 
cœur de tous les hommes et que cette loi contient de telle 
manière toutcB les lois de la société que personne ne viole le 
droit d'autrui, que parce qu'il viole cette loi; ce qui fait qu'elle 
doit elle seule être considérée comme la règle de toutes les 
actions qui regardent le prochain *. » Il est du reste une règle 
excellente qui peut éclairer notre conduite et qui nous est 
fournie à la fois par la conscience et par la raison, c'est de nous 
mettre, par la pensée, à la place des autres et de nous demander 
ce que nous voudrions qu'ils fissent pour nous. La réponse qui 
nous sera faite incontinent sera plus éloquente que toutes les 
consultations subtiles des casuistes. Gassendi va même plus loin et 
ici sa doctrine s'écarte de plus en plus de celle d'Epieure : «Ajou- 
tons, dit-il, que les saintes Écritures ont excellemment dit que ce 
n'est pas au juste que la loi est imposée; parce que celui qui est 
véritablement juste ne l'observe pas par la crainte des peines 
que les lois ordonnent, mais pour Vamour même de la justice 
et pour la vénération qu'il a pour elle, de façon que quand il n'y 
aurait ni lois, ni magistrats, il l'observerait toujours de môme*. » 
On s'explique mal, en lisant ces textes, les accusations sévères 
qu'on a si souvent portées contre la morale de Gassendi. 

1. Gass., II, 797. Gassendi, comme on le voit, complète la théorie 
d'Aristote par celle de Cicéron en distinguant dans la justice la justice 
proprement dite et la bienfaisance (voy. plus loin, p. 278). 

2. Cette règle de Gassendi ne nous fait-elle pas songer à celle de Kant 
et aux commentaires qui raccompagnent?» Agis toujours, nous dit Kant, 
de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi uni- 
verselle. » 



278 MORALE 

VI. — Gomme corollaire à son étude sur la justice, Gassendi 
nous dit un mot des principales vertus qui s'y rattachent *. 

La première est la Religion, qui consiste à aimer et à honorer 
Dieu non seulement parce qu'il est souverainement parfait, mais 
aussi parce qu'il est souverainement bon et que sa Providence 
s'étend à toutes choses; elle consiste aussi à le prier, mais de 
telle sorte que nos prières, si elles étaient entendues de tout le 
monde, puissent être approuvées comme justes et légitimes. Le 
principal ennemi de la Religion est la superstition, qui vient d'dne 
fausse idée qu'on se fait de la divinité, idée qui nous porte à lui 
rendre un culte déraisonnable. 

La piété est la religion de la famille : elle se rapporte à nos 
parents comme la religion se rapporte à Dieu. Les principaux 
devoirs qu'elle nous impose sont la sincérité, qui nous fait affirmer 
bien haut notre amour pour nos parents; Vobéissance, qui nous 
fait accepter sans murmurer leurs ordres et leurs conseils, lors- 
qu'ils ne sont pas contraires à l'honnêteté; la reconnaissance, qui 
nous fait leur venir en aide lorsqu'ils ont besoin de nos secours. 
— A la piété familiale ou filiale se rattache naturellement la 
piété patriotique, qui nous impose des devoirs non moins impé- 
rieux : c'est que la patrie est vraiment la mère commune et 
qu'à son existence et à son honneur nous devons sacrifier même 
notre intérêt, même l'intérêt de tous ceux qui nous sont chers. 

Après Dieu, après la patrie et nos parents, nous devons res- 
pecter d'une manière plus spéciale ceux qui sont élevés au-dessus 
de nous soit par la dignité, soit par l'âge, soit par la sagesse. A 
la vertu qui nous prescrit ces nouveaux devoirs on donne ordi- 
nairement le nom d'observance. 

Gassendi en terminant nous parle de l'amitié, de la bienfai- 
sance, de la libéralité, de la gratitude et de la douceur qu'il 
considère comme des « annexes » de la justice : de V amitié, qui 
concerne toujours les devoirs entre égaux et entre personnes 
honnêtes; de la bienfaisance, qui nous oblige à aider de nos soins 
ceux qui sont dans la peine; de la libéralité, qui nous oblige à 
les aider de notre argent; de la gratitude, qui nous fait un devoir 
de ne point oublier les services reçus; de la douceur, qui nous 
rend bienveillants à tous. Enfin, il conclut en empruntant à Se» 

1. Gass., II, 808. 



DE LA VERTU 279 

nèqae ees paroles qui sont le résumé de tout ce qui précède : 
« Que faisons-nous, dit ce philosophe, quels préceptes donnons- 
nous? De ne point verser le sang humain? Que c'est peu de ne 
point nuire à celui que nous devons aider! la belle louange à 
un homme d'être doux envers un autre homme! Lui enseigne- 
rons-nous à tendre la main à celui qui a fait naufrage; à mon- 
trer le chemin à celui qui est égaré et à partager son pain 
avec celui qui meurt de faim? Pourquoi m'amuserais-je à dé- 
duire tout ce qu'il faut faire ou éviter, puisqu*en peu de mots je 
puis enseigner tous les devoirs de l'homme, en cette forme : Ce 
monde que tu vols, qui enferme les choses divines et les choses 
humaines, n'est qu'un. Nous sommes les membres de ce grand 
corps. La nature nous a rendus tous parents en nous engendrant 
d'une même manière et pour une même fin. Elle nous a inspiré 
un amour mutuel, et nous a tous rendus sociables. C'est elle qui 
a établi la justice et l'équité; selon ses constitutions, c'est un 
plus grand mal défaire une injustice que d'en recevoir; c'est par 
^on ordre que les mains doivent être toujours prêtes à donner 
secours. Ayons ce vers sur les lèvres et dans le cœur : 

Homo sum, humani Dihil a me alienura puto ^ » 
1. Senec, EpisL, ad Lucil.j 95. 



'*• '■ 



CHAPITRE III 



THÉOLOGIE NATURELLE 



L De TExistence de Dieu : preuve. — IL Idée générale que nous pou- 
vons nous faire de Dieu. — 111. Ses attributs : a. Unité, Immensité, 
Éternité; p. Intelligence, Puissance, Bonté, Liberté, Béatitude. — 
IV. Dieu considéré dans ses rapports avec le monde : A. De la Création; 
B. De la Providence. — V. Soin que Dieu prend du monde en général. 
— VI. Soin que Dieu prend de Thomme en particulier. 

Y a-t-il un Dieu et, si Dieu existe, pouvons-nous le connaître? 
Quelles sont les preuves qu'on peut invoquer pour en démontrer 
l'existence ; quelle idée doit-on s'en faire; quels sont les rapports 
qu'il soutient avec le monde? Tels sont les trois derniers pro- 
blèmes qu'il nous reste à résoudre. 

I. — « Les preuves qu'apportent les philosophes en faveur de 
l'existence de Dieu sont si nombreuses, nous dit Gassendi, 
qu'elles exigeraient à elles seules de longs volumes * » ; aussi, se 
garde-t-il de les exposer toutes. Il ne croit guère, d'ailleurs, à la 
valeur et à l'efficacité de la plupart d'entre elles et l'on sait à 
quelle critique subtile et sévère il soumet les arguments de Des- 
cartes pour, finalement, les rejeter *. Suivant lui, il n'y a réelle- 
ment que deux preuves concluantes : « la première, qui se tire de 
l'anticipation, c'est-à-dire de l'idée première et anticipée que 
nous avons de Dieu; la seconde, qui se tire de l'ordre et de l'har- 
monie de l'Univers ». Bien plus, comme, en définitive, l'idée de 



1. Gass., I, 290. 

2. Gass., m, 315 et sq. 



PREUVES DE l'existence DE DIfil} 281 

Dieu nous est suggérée par cet ordre et cette harmouie^ ces deux 
preuves se peuvent réduire en une seule et se formuler ainsi : 

Tous les esprits possèdent naturellement Tidée de Dieu ; cette 
idée n'est ni une fiction ni une invention des hommes^ mais 
bien le résultat d'un raisonnement en quelque sorte instinctif 
qui nous force, en présence de l'Univers, à lui supposer une 
cause intelligente et parfaite. Nier Dieu serait donc aller contre 
les données les plus aCQmatives de la raison et les instincts les 
plus profonds de notre nature. — Examinons quelle est la valeur 
de cette preuve. 

On peut objecter d'abord qu'il est fort douteux que tous les 
hommes aient, comme on l'assure, quelque notion de la Divi- 
nité *. SU faut en croire Strabon, on aurait découvert en Egypte 
et en Ethiopie des peuples absolument privés de cette notion. En 
outre, ne savons-nous pas qu'il y a des athées tels que Diagoras, 
Hippon, Protagoras, Gritias, Prodicus, Evhémère, Euripide et 
Gallimaque? Cette croyance serait donc beaucoup moins uni- 
verselle qu'on le prétend et nous ne saurions, par conséquent, 
soutenir que tous les esprits ont une connaissance naturelle de 
la Divinité : « quamdam Del impressam, ab ipsa natura, noti* 
tiam ». 

Nous n'aurions rien à gagner à nier des faits dont il est impos- 
sible de contrôler l'exactitude. Mieux vaut donc, pense Gassendi, 
les tenir pour vrais et voir quelle conclusion on en peut légiti- 
mement tirer. De ce qu'il y a des hommes qui naissent sans 
ridée de Dieu; de ce qu'il y en a d'autres qui deviennent athées, 
de quel droit conclure que la généralité des esprits est dépourvue 
de toute anticipation ou notion naturelle de la divinité? Autant 
vaudrait conclure que nous sommes tous privés de la faculté de 
voir clair, parce qu'il existe des aveugles, ou bien encore, parce 
qu'il existe des gens mutilés et infirmes, que tout le mondQ leur 
ressemble '. 

En second lieu, il est à remarquer, comme le fait Giceron, que 
l'âge détruit les opinions fausses alors qu'il affermit et confirme 
toutes celles qui sont vraies. Or, la croyance en Dieu n'est-elle 
pas aussi profonde de nos jours qu'elle l'a jamais été? Sans 



1. Gass., I, 290. 

2. I, 290. 



282 THÉOLOGIE NATURELLE 

doute nous ne nous faisons pas tous une même idée de la Divi- 
nité; sans doute entre Topinion d'Aristote qui considère Dieu 
comme un moteur immobile, un être parfait indifférent à son 
œuvre; celle d'Epicure qui n'accorde à Dieu aucune action sur 
rUnivers; celle des stoïciens qui font de la divinité Tâme même 
du monde et celle des philosophes plus nombreux qui nous 
représentent Dieu comme un être créateur, inteUigent et bon 
pour ce qu'il a créé, la différence est grande; néanmoins, il est 
aisé de reconnaître que toutes ces opinions reposent sur une 
même croyance fondamentale : la croyance à un Dieu. Tous leurs 
défenseurs reconnaissent que Dieu est, ils ne cessent d'être d'ac- 
cord que quand il faut déterminer ce qu'il est '. 

Nous devons donc admettre l'universalité de cette anticipa- 
tion ; ne se pourrait-il pas maintenant qu'elle fût une simple fic- 
tion, une simple invention de l'esprit des hommes? — Suivant 
Euripide et Critias, l'idée de Dieu aurait été inventée par des 
législateurs et des sages habiles, pour inspirer aux hommes le 
respect des lois et leur faire pratiquer plus sûrement la vertu. 
— Explication ingénieuse, mais que le moindre examen ren- 
verse. Comment comprendre, dans cette hypothèse, que les 
législateurs aient eu cette idée ; comment comprendre sur- 
tout qu'ils aient pu la faire accepter du peuple? « Jamais le 
peuple, dit avec raison Gassendi, n'aurait accepté un tel ensei- 
gnement s'il n'avait eu déjà quelque anticipation, quelque pres- 
sentiment de la divinité. » C'est la même réponse qu'il nous faut 
faire à ceux qui, comme Evhémère, prétendent que, pour les 
premiers hommes, les Dieux furent simplement soit des héros, 
soit des tyrans qui, abusant de leur autorité et de leur prestige, 
bénéficièrent de la crédulité publique, et à ceux qui soutiennent 
quecesontles choses utilesqu'ona primitivementdivinisées.Pour 
songeràse faire passer pour Dieu comme pour songer à diviniser les 
hommes ou les choses, il faut avoir déjà quelque idée de la divinité* 

Gassendi examine une dernière objection : celle que dévelop-* 
peut Pétrone et Lucrèce * et qui fait dériver de la crainte l'idée 
de Dieu : 

Primus in orbe Deos fecit timor, ardua cœlo 
Fulmina cum caderent. 

1. Gass., I, 291. 

2. Ibid., I, 292. 



PREUVES DE l'existence DE DIEU 283 

Comme les précédentes, cette objection n'est qu'un pur 
sophisme. Ce n'est point la crainte d'un danger, quel qu'il 
soit, qui fait naître l'opinion que nous avons de Dieu, c'est 
l'opinion que nous avons de Dieu qui nous inspire, au con- 
traire, dans les dangers qui nous menacent, l'idée d'implorer 
son secours pour qu'il nous protège. Il est donc établi que 
tous les hommes ont une certaine anticipation ou prénotion de 
la divinité. 

Il nous reste à examiner d'où vient cette anticipation et com- 
ment elle se forme dans l'esprit. L'explication de Gassendi est 
aussi originale que profonde; elle s'écarte à la fois d'un sen- 
sualisme exagéré et d'un rationalisme à outrance. Gassendi ne 
pense pas que l'idée de Dieu soit une idée première et innée que 
chacun apporte en naissant, mais il ne croit pas davantage que 
l'expérience seule suffise à la donner. Suivant lui, elle viendrait 
à la fois de l'esprit et des sens, et c'est dans une conciliation des 
deux doctrines précédentes qu'il faudrait chercher la vérité. En 
effet, on peut dire que l'anticipation de Dieu est créée en nous dès 
que l'esprit lui-même est créé, en ce sens que dans l'esprit il existe 
une certaine virtualité, une certaine aptitude à connaître Dieu et à 
en admettre texistence à la première occasion *, mais cette occa- 
sion est tout aussi nécessaire que l'aptitude même de l'esprit, et ce 
sont les sens qui nous la fournissent. Ce dernier point est admis 
non seulement par les philosophes qui comparent l'esprit à une 
table rase, mais encore par tous ceux qui, avec Platon, voient 
dans l'âme comme une parcelle de la divinité. D'une manière 
tout à fait générale, voici quelle marche suit l'esprit : tantôt il se 
représente simplement les objets qui ont fait impression sur les 
sens, tantôt il compare entre elles ses représentations différentes 
et s'en forme une conception nouvelle qui ne correspond plus à la 
réalité sensible. Dans le premier cas, l'anticipation est directe, 
spontanée et indépendante de la raison; dans le second, elle 
exige l'intervention du raisonnement; nous subissons Tune, nous 
construisons et faisons en quelque sorte l'autre. Il faut remar- 

1. « DiceDdum hic superest quanam ratione ingeneretur hujusmodi 
anticipatio, ac prinium quidem, dici potest tum iagenerari, cum mens 
generatur, seu sit; quatenus est capacitas, seu aptitudo in mente, ut 
prima quaque occasione ad agnoscendum Deum, sive existentiam naturœ 
divinœ feratur. » (Gass., I, 292.) 



284 THÉOLOGIE NATURELLE 

quer, toutefois, que l'anticipation due au raisonnement et à un 
travail de comparaison plus ou moins compliqué peut présenter 
des caractères tout opposés. Elle peut être le résultat d'un travail 
libre et alors elle nous apparaît comme une simple fiction : telle 
est celle de chimère ou de montagne d'or; elle peut être aussi le 
résultat d'un raisonnement nécessaire, d'un travail naturel et 
qui s'impose : l'anticipation s'offre alors à nous comme l'expres- 
sion d'une réalité à laquelle nous ne pouvons pas ne pas croire : 
telle est précisément l'anticipation de Dieu *. 

Cette anticipation maintenant peut avoir sa source soit dans 
les récits qu'on nous fait, soit dans la vue des choses qui nous 
entourent. En entendant parler de Dieu comme d'un être su* 
prême, d'un maître, d'un ordonnateur qui gouverne le monde, — 
toutes expressions qui nous sont familières, — nous nous en fai- 
sons aussitôt une idée et nous croyons qu'il existe sur le témoi* 
gnage de celui qui nous l'affirme. Notre croyance a donc ici pour 
fondement une certaine anticipation par laquelle nous avons 
préjugé que l'homme qui nous parle est digne de foi. 

Mais l'esprit peut aussi, sans être averti par personne, se 
former l'idée de Dieu, simplement à l'occasion de ce qu'il voit 
dans l'Univers. Frappé de l'harmonie des lois qui gouvernent le 
monde et de Tordre admirable qui se révèle surtout dans les 
êtres organisés, il se demande aussitôt quelle est la cause de 
cet ordre et de cette harmonie. — Invoquera-t-il le hasard ou 
la fortune? Mais ou ces mots n'ont aucun sens ou ils désignent 
des forces réelles et, dans ce dernier cas, ces forces ne peuvent 
être, d'après l'idée même que nous nous en faisons, qu'aveugles, 
inintelligentes, principes de confusion et de désordre, elles ne 
sauraient donc avoir produit l'univers. — Dira-t-on que le monde 
se suffit à lui-même et qu'il n'a besoin d'aucune cause supérieure 
qui en rende compte? Que vaut une telle assertion? Elle est 
d'abord indémontrable, car aucun témoignage ne nous instruit 
sur ce qu'a été le monde à l'origine ; elle est, ensuite, contraire 
à toutes les données de la raison et de l'expérience. De même 
qu'un Ëtat prospère suppose une personne qui le dirige; un 
navire bien conduit, un pilote; n |W[^MPVfi4Mt un archi- 
tecte ; de même, l'univers c" * HHHBVttiMMEe et mieux 

i. Gas8., I, 293. 



ordomif- snpri^ m. ordaunaîânr sunrftmr , T \ 4i pUîf 4; 
iDéme gut xonie cnose crrdtiimfîe. maïf an: nt: > «i: ï^ft< oTNii-^nurî 
eik-ménH:. -es: dsuncif' an mincine Taisonnahlf o; is»^ oav 
bannonifisissifteni ^o. h àkpost i^ tUETiif^ «k mfjaoi Iliea. doi; 
être disimc;: du monâe: ajontonf qnf swi- il doi: i^xiîit^T ivv lu: 
même. nécâBsuremen-. «: àt toute étemîte. t^: ow ^'r^: pu: 
Bieii. an eantiam. gcVYJsie !TTiivCT!5 <it uwî «: qui: Tw^fi^mw. 
Ansi €s4-ce avec laisoL que lûiftc «st apneie : ^. ^ai«sr pn^wièiv . 
premifir moi^iir. source ôf- ton: être ^ d^ Uuitr jwrfwaion, ^Iro 
sDprémf : tomcF appellation^ qui dtsisiteni qttfàqn(^^un< <1^ 
ispecis son^ ifi&gnek no13^ pouTon^ le concevoir . ^ 

I^ons sommcE. conmif ol k T-oh. conduit* îi I anliriT^tior. dir 
Bien et à ifi croyance à T^an ^exisitoine par un travuil naUiT^^ 
de respriL qui «st dirisKr par ce principe t^iouvent ciU' pur i%ii^- 
sendi que c tout ordre suppose un ordonnateur >^, o« qiu^lîjiî^ 
autre prinGq>e anak^ne sai^ iequel tout raisonnomoni :>^T^aU 
impossiiïie. 

A quoi donc, en définitive, se ramène w4tr preuw que f»a^- 
sendi développe lonrroement ? A la description mèmr du pro- 
cédé par lequel J'intellisence, sons l'impulsion irrèsistibJr d^ ^«tji 
lois- «'élève à J idée de la dirinité. Elle Taut w* qxic valant r^>5t 
loië elle&-iném^. £xi5le-l-il réellement quelque autrt' dciDon:^ 
tration plus condnanle ? 

IL — !Nous saTou£ que Dieu est, pouvons-nous au^si <ï(^î^monl 
dire ce qu'il est? Ga^endi. sur ce point, n'est ^cre cloi^rnc d^ 
penser comme Simonide qui. interrogé par le tjTan Hicron^ sur 
la nature de Dieu, demanda un jour pour préparer s« rr^p<Mise ; 
puis, le lendemain venu, en demanda deux, puis trois.., H fina- 
lement déelara que plus il y jiensait, plus il trouvail la ch«'KW 
obseore. CeUe opinion n'est-elle pas celle des plus fm^nd^ i>hi- 
loiOfAhes, celle des Pères de l'Église eux-mêmes, qui i^voww^t 
q«e Dieu est incompréhensible? Cest que si la oonnaissanoo do 
VdÊSbL naos permet d'affirmer avec certitude roxistenco de 1^ 
5, eUe ne nous révèle pas aussi clairement quelle e^l ooUo 
en elle-même. 

Cette ineompréhensibilité de Dieu tient d'ailleurs à plu5;ieur« 



S86 THÉOLOGIE NATURELLE 

raisons ' : à la faiblesse de notre esprit, d'abord, et à la grandeur 
de Dieu; il n'y a qu'un être inUni qui puisse comprendre l'Être 
infini. Le regard de notre iateltigence est comme celui de notre 
corps : une lumière trop éclatante le trouble et l'éblouit. — Elle 
tient, en outre, à ce que notre entendement ne peut rien conce- 
voir qui ne soit comme voilé par quelque représentation sen- 
sible, d'où la difficulté de décbirer ce voile pour nous faire une 
idée précise de la réalité qu'il nous dérobe, tout en noua la fai- 
sant supposer. 

Le seul moyen que nous ayons d'arriver à un résultat sérieux 
est celui-là même qui nous a permis de prouver l'existence de 
Dieu : c'est-à-dire la description du travail naturel qu'accomplit 
notre intelligence en obéissant à ses lois. Or, c'est précisément 
ce moyen qu'emploie Gassendi : Dieu, dit-il, est conçu par l'in- 
telligence comme la raison de toutes choses, partant comme la 
perfection même; elle lui refusera donc toutes les qualités rela- 
tives qu'elle aperçoit dans les cboses et qui ne sont en réalité 
que des imperfections, et elle lui attribuera toutes les perfections 
véritables qu'elle conçoit, en les portant à leur plus haut degré \ 
Dans le premier cas, elle nous dira surtout ce que Dieu n'est 
pas, dans le second plus particulièrement ce qu'il est. 

La première de ces deux méthodes permet à Gassendi d'écarter 
plusieurs hypothèses dangereuses et qui tendent à fausser l'idée 
que nous avons de la Divinité. Ainsi, il est évident que Dieu ne 
saurait être, comme le croit le physicien Straton, dépourvu de 
sentiment et d'intelligence. Comment, en effet, admettre qu'une 
cause, insensible et aveugle, ait pu produire une œuvre aussi 
admirable que le monde? — Il est évident, en second lieu, que 
Dieu ne peut pas être, comme le pensaient Diogèoe d'Apollonie 
et Parménide, l'ensemble même des choses, une sorte de prin- 
cipe complexe, à la fois intelligent et corporel, car, dans ce caa, 
toutes les vicissitudes des êtres atteindraient Dieu lui-même et 
il souffrirait de nos souffrances. Tout autre était l'opinion de 



1. Gaas., I, 295. 

3. « Cum nitiil possimus cogilare ita perrectum, nt 
mum imper/ectionis habeat; tum pcrfactioneni 
fectione omni detracta; tum attribuent 
Uonis id est, inQnite intca divin&m 
I, 29e.) 



yATuas 31 i>tir 287 

Platon et d"Aristiîte : ^orvant •»$ pàLoâ^^pcie*. la natare de Dieu 
ne saurait avoir rien de «zoammn avec la cnatière. car toate sub- 
stance eorporelle ?st limitée, composée^ diviâble. sujette aa 
ehangemeat et à la trormpdoa : toutes »^ose§ abâolmnent incom- 
patibles arec 1.^ nature d*un être parfait. Platon et Aristote ont 
raison : Dieu, comme le remarque tIt^^^OQ. qui. sur ce point, 
admet la doctrine de ces philosophes. Dien ne saurait se conce- 
voir autrement que comme un esprit ou un entendement dégagé 
et libre de tout alUage matériel (concretione mortali). connais- 
sant tout et mourant tout ^. 

Où objecte qu'aune conception pareflle est pure fiction^ toute 
anticipation de Dien étant nécessairement, comme nous Tarons 
dit déjà, Toilée par une représentation sensible. PouTons-nous 
raisonnablonent affirmer que Dieu répond à la définition de 
Platon et d^Aristote. puisque nous ne pouvons rien penser sans 
image? — Il suffît de se rappeler^ nous dit Gassendi *. que nous 
avons deux manières toot à fait différentes de connaître ; nous 
pouvons connaître soit par l'imagination ou intelligence intui- 
tive, soit par la raison , ou intelligence discursive et de consé- 
quence. Sans doute tant que nous nous bornons à nous re- 
présenter amplement les choses; tant que nous en recevons 
simplement Timpression, notre connaissance est purement sen- 
sible; mais ne pouvons^ous pas raisonner sur ces impressions 
et ces images, tirer des conséquences et, à l'occasion des don- 
nées des sens, former des conceptions plus élevées ? Le soleil que 
nous voyons n'a que la grandeur d'un pied : par le raisonne- 
ment, nous le jugeons immense; par le raisonnement, nous 
jugeons, grâce à certains indices, que, sous le voile qui le cache, 
se trouve un homme, un être vivant et animé, bien que nous ne 
l'ayons pas directement aperçu. De même, à travers le voile de 
l'Univers, grâce à Tordre et à Tharmonie qui y régnent, nous 
pressentons un Dieu supérieur à cet univers lui-même, à cet 
ordre et à cette harmonie. Bien plus, nous sommes nécessaire- 

par le raisonnement, à remonter de perfection 

perfection relative jusqu'à la perfection absolue, qui 

eoffit à elle-même et explique tout le reste. Or, cette 



wt, Physique, 2* partie, ch. xm, de TEntendement. 




288 THÉOLOGIE NATURELLE 

perfection doit être dépouillée de tous les défauts inhérents aux 
substances connues par les sens; aussi dirons-nous * de Dieu non 
pas qu'il est à proprement parler une substance, mais une hyper- 
substance \ non pas qu'il est intelligent, mais hyper-intelligent. Et 
par là, nous entendrons deux choses : d'une part que Dieu, tout 
en étant distinct des corps, ne se confond cependant pas avec le 
vide, car le vide ne peut rien produire, mais qu'il est un être 
réel et actif; d'autre part qu'il n'est soumis à aucune des défail- 
lances des autres êtres, dont il est le principe et la raison. 

C'est pourquoi, lorsque nous parlons de Diea et de ses attri- 
buts, nous devons nous rappeler toujours que nos expressions ne 
traduisent jamais exactement notre pensée et ne correspondent 
jamais d'une manière rigoureuse à l'objet qu'elles désignent, 
car le langage * est le fruit de l'imagination et chaque terme 
évoque une image; nous devons nous rappeler enfin que quelque 
sublime que soit Tidée que nous nous faisons de Dieu, cette idée 
nous parait encore et toujours inférieure à son objet. De telle 
sorte qu'en pensant à la divinité nous nous sentons d'un côté 
impuissants à la comprendre, de l'autre impuissants à en nier 
l'existence et la souveraine perfection. Dieu est donc, pour nous, 
un être dont nous apercevons en quelque sorte le reûet dans 
Tunivers et dont nous nous efforçons, par un raisonnement na- 
turel, en obéissant aux lois de notre constitution mentale, de 
déterminer autant que possible les attributs. Gassendi est ainsi 
amené à se demander quels sont ceux de ces attributs que nous 
pouvons connaître et quelle idée nous pouvons légitimement 
nous en faire. 

111. — Nous savons par ce qui précède que Dieu est un être, 
une substance; et, de plus, qu'il est une substance intelligente : 
Etudions-le successivement sous ces deux aspects: « En tant que 
substance, dit Gassendi, il peut être considéré en lui-même et dans 
ses rapports avec le temps et Tespace : d'où ses trois attributs 
métaphysiques : Funité, réternité et Timmensîtè. En tant que 
.<e<6.<?.i/iiv intelligente, il peut être considên? aux différents points 

L A \\\i ejLÎmie locutî $uDt qui Deum e;$se imh sobsUnliani^ sed super- 
>ubstantiam; nou subâtantMLleai > s«d suptif wrtwiaitiikii dixerunL » 

2. IbUL, iîW. 



ponToir qu'il iKtssèik ûf le? rftali^er: de ]& manièrt àc\r)\ i] ]f!s 
réalÎBP.. €E le? conr^vanl : de bnnuenr tmi'ni ani rosulu- dr ^s^f^Ti 
islelii£penc*tr iDéme : d*ou ionle une nnnvelif' r.lftssr djiKTihnfcîi : 
romnkieiçiiDfc- ib lt»nte-T»ui»ance, la honlé, ]a JflwTî^e.. là sjmtwîSî*» 
et la félicita '- > 

Dîen fsl uïi ei s'tnipk. En efîet. iontt snbstJtnct' r^mp;t5u>r ^t 
diiislliilt- est sDJ^tte an ehans<eiDent «t pMil ètrf détmiî-r f*nr la 
dissctlnlîcm dt- ses parties: en outre., ehaeiiiie de re$ |>4ir:i<^ 
composantes ^ néciessairement imparfaite^ or, I41 for^e 4|in^ 
seule, ponrrait produire le même résulta} qm'elJe* t^onJc^ r^nniw^ 
leur serait assurément scpiérienre : donc Dien fisS un, f;î4 simple^ 
Ajooton« qne l'harmonie da monde prt»uve non n)oin$ <*lAir^ 
ment cette unité et celte simplicités car ^ie même qu'nnc Armo^ 
bien conduite ne peut Tétre qne par un senl chef, de m^me 
l'Univers ne |:»ent avoir reçu ses lois qne d'ua seul ordonnJitewr, 

L'infinité et Viminensité de la sabstance divine resî^îorîenl des 
mêmes considérations : admettre que Diea n'es* ni inîini, ni im- 
mense, c'est admettre qne sa puissance et son intelKin^noe i»ont 
bornées, partant imparfaites « puisqu'il eiàsterait toate «ne 
partie de l'espace qui échapperait à leur action. Mais d\%ù vten-- 
draieot ces limites apportées à Dieu? — D'un autre l^llïv? — Alors 
cet Être seul serait le vrai Dieu. — De lui-mome? — 1*^ chose est 
inintelli^ble, car elle ne pourrait s'expliquer que par Timpuis- 
sance ou Tinintelligence divines, toutes suppositions oontrAdie- 
toires. Disons enfin « que Dieu est pour nous un t^tn^ tel 
qu'on n'en peut concevoir de plus grand: or, s'il n Vmbrass^-^it 
pas rimmensité de Tespace. il y aurait quelque chi^e de phis 
grand que Dieu, à savoir : l'espace lui-même * «. 

Épicnre semble croire, il est vrai, que Timmeasité est inoom* 
patible avec Tactivité divine, car toute action implique mou\*i^- 
mentetrinûni ne se pourrait mouvoir. Mais cette objection péril 
toute sa valeur dès qu'on conçoit Dieu comme un pur Ov^prit, et, 
avec Arîstote, comme un moteur immobile. H importe irailleur^ 
de bien entendre ce terme d'immensité, quand ou l'applique j^ 
Dieu. On se fait d'ordinaire Tidée la plus fausse de col attribut. 



i. Gass., I, 303. 
2. Gass., I, 305. 

Thomas. — Gassendi. 11) 



2il0 THÉOLOGIE NATURELLE 

Nous concevons l'immensité par comparaison avec l'espace qui 
est aussi immense à sa manière, Jorsqu'en réalité elle est sans 
rapport avec lui. Nous devrions plutôt la concevoir par com- 
paraison avec la blancheur, la douceur * et autres qualités sem- 
blables qu'on mesure, non par le lieu qu'elles occupent, mais 
d'après le degré d'intensité qu'elles présentent. Ainsi, bien que 
nous disions que Dieu est partout, c'est-à-dire en tout lieu, nous 
pourrions dire plus exactement qu'il est en lui-même; de telle 
sorte que sa présence à tout l'espace n'est qu'une conséquence 
de cette diffusion intime et personnelle en lui-même, s'il est 
permis de s'exprimer ainsi : « Cum illa yelut diffusio, qua omni 
loco praesens sit, tantum quidpiam consequens ad illam velut 
diffusionem, quam habet prius in se ipso. » 

Dieu est Éternel, c'est-à-dire qu'il n'a pas eu de commence- 
ment et n'aura pas de fin. Pour le prouver, Gassendi examine 
les différentes hypothèses qui peuvent être faites à ce sujet et 
qui se ramènent aux trois suivantes * : ou Dieu a été créé par 
un autre être; alors il est dépendant et imparfait : dans ce 
cas, c'est l'être qui l'a créé qui est véritablement Dieu; ou 
bien Dieu s'est créé lui-même : mais comment concevoir cette 
création? Pour qu'il ait été créé, il faut qu'il n'ait pas été; 
pour qu'il ait pu se créer, il faut qu'il ait existé. La contra- 
diction est manifeste. Dira-t-on que Dieu ne s'est pas précisé- 
ment créé, mais qu'il est né en quelque sorte soudainement? 
Soit, mais alors on sera inintelligible pour soi-même et pour les 
autres. Reste la troisième hypothèse, qui est seule claire et pré- 
cise, c'est que Dieu est Eternel, — Nous pouvons dire, pour les 
mêmes raisons, qu'il est Immuable : « car tout changement im- 
plique le passage de l'être au non-être ou du non-être à l'être », 
ce qui ne saurait convenir à un être parfait. Concluons donc que 
Dieu existe par lui-même et nécessairement; que nécessaire- 
ment il a toujours été et sera toujours. Aussi, dit-on, avec raison, 
qu'il est acte pur ; que tous ses attributs , toutes ses perfections 
ont existé de tout temps, telles qu'elles sont et non pas seule- 
ment en puissance. C'est dans ce sens que nous avons défini 
l'Éternité « la possession d'une vie sans limite, possession 



1. Gass., I, 304. 

2. Gass., I, 306. 



ATTRIBUTS DE DIEU 291 

actuelle et parfaite (possessio vitœ interminabilis quae sit per- 
fecla et tota simul) ; entendant par là que la substance divine 
n'acquiert pas ses biens un à un, mais possède à la fois, n'im- 
porte à quel moment, tous les biens qu'elle a pu ou qu'elle pourra 
avoir ^ » 

Au premier rang des autres attributs de Dieu se place V Intel- 
ligence. Mais il faut bien marquer les différences qui sépa- 
rent l'intelligence divine de Tintelligence humaine. Celle-ci ne 
parvient à la vérité que graduellement, en observant, en raison- 
nant, d'où pour l'homme un certain malaise et une certaine in- 
quiétude; celle-là voit tout d'un simple regard, le présent, le 
passé et l'avenir : infinie comme la substance, elle ne saurait 
avoir de limites. Dira-t-on qu'une telle manière de concevoir 
est inintelligible et qu'il semble impossible surtout que Dieu 
connaisse l'avenir? Nous répondrons qu'il n'appartient pas à 
notre intelligence de déterminer exactement ce dont Dieu est 
capable; en outre, nous ferons remarquer « que Dieu, con- 
naissant les êtres et les forces dont ils sont doués, connaît en 
même temps les rapports qu'ils doivent avoir et les effets qui 
en doivent résulter avec toutes leurs circonstances ; de telle 
sorte qu'aucun des événements futurs ne lui échappe, car ils 
forment une série continue et s'enchaînent par les liens de l'effet 
à la cause. Bien plus, connaissant la puissance des choses. 
Dieu connaît par là même non seulement les effets futurs réels, 
mais encore tous les effets possibles *. » 

La Puissance étant une perfection, on ne saurait davantage 
la refuser à Dieu; seulement il ne faut point oublier que la 
puissance divine ne s'exerce pas comme la nôtre par une série 
d'actes successifs, mais qu'elle est toujours en acte, c'est-à-dire 
toujours égale à elle-même. Prétendre, comme on l'a fait, que 
la puissance d'agir est en contradiction avec l'immutabilité, 
c'est assimiler Dieu aux corps; or, nous savons qu'il faut le 
concevoir non comme un corps, mais comme un esprit pur 
et un moteur immobile. Plus puériles encore sont les objec- 
tions qu'on élève contre Tinfînité de cette puissance, en disant, 
par exemple, qu'il est impossible à Dieu de faire que la neige 



1. Gass., I, ibid, 

2. Gass., I, 307. 



292 THÉOLOGIE NATURELLE 

soit noire, que le feu soit froid ou qu'un bâton n'ait pas deux 
bouts. Que demande-t-on, lorsqu'on raisonne ainsi? Non que 
Dieu fasse de rien quelque chose ou de quelque chose rien; 
non qu'il change les qualités d'un objet, mais bien qu'une chose 
ait et n'ait pas en même temps le même attribut : ce qui est 
absurde, ou plutôt paraît absurde, car « la puissance divine 
étant infinie, nous ne pouvons même pas affirmer qu'il lui soit 
impossible de réaliser deux contradictoires * ». 

Étant tout-puissant et omniscient, Dieu est comme un océan 
de biens inépuisable; aussi est-il inadmissible qu'il ne soit pas 
porté à communiquer à d'autres êtres ces biens qu'il connaît et 
qui sont en son pouvoir; c'est-à-dire qu'il ne soit pas doué de 
Bonté. Ce nouvel attribut est donc une conséquence naturelle 
des deux attributs qui précèdent. 

Dieu est Lihre^ car il est contraire à l'idée que nous avons de 
lui soit qu'il puisse recevoir d'un autre être quelque contrainte, 
soit qu'il s'impose à lui-même quelque loi qu'il ne pourrait 
transgresser. Limiter sa liberté, ce serait par là même limiter 
et sa puissance et sa bonté, ce qui est inconcevable. Sa liberté 
ne peut avoir d'autres limites que sa prudence et sa sagesse 
qui sont infinies; mais ici renaît plus pressante la difficulté de 
concilier avec ce nouvel attribut, l'immutabilité divine. Nous 
croyons à la liberté de Dieu, les prières que nous lui adressons 
le prouvent; mais alors comment admettre qu'il ne soit pas 
soumis au changement? — « Quand nous prions Dieu, répond 
Gassendi ^, nous agissons conformément à ses desseins; mais 
quand nous disons qu'il se laisse fléchir par nos prières, nous 
n'entendons pas qu'il a décidé une chose et qu'il en veut une 
autre, mais simplement qu'il accorde à nos instances ce qu'il 
avait résolu d'y accorder. Il n'y a donc pas lieu de le considérer 
pour cela comme inconstant : lorsqu'il nous paraît ne plus vou- 
loir ce qu'il a antérieurement voulu, il ne faut accuser de cette 
contradiction que la faiblesse de notre esprit. En effet, il peut 
vouloir d'une manière constante et immuable qu'une chose puisse 
changer, de sorte que nous devons penser non point qu'il cesse 
de vouloir ce qu'il a voulu déjà, mais bien qu'il veut constam- 

1. « Gum Dei potentia infinita sit, ne hoc quidem possumus scire, an 
illius potentiam fugiat, ut duo conlradictoria faciat. » (Gass., I, 309.) 

2. Gass., II, 309. 



ATTRIBUTS DE DIEU 293 

ment qu'une chose cesse en vertu d'une loi de sa volonté 
même *. » 

De tout ce qui précède il résulte que Dieu doit jouir de la féli- 
cité suprême. Connaissant tous les biens qu'il possède, il ne peut 
pas ne pas en être heureux; éternel et immuable, il doit jouir 
d'une sécurité parfaite; exempt de tout mal, il est également 
exempt de tout souci; tout-puissant, nulle force étrangère ne 
saurait troubler son bonheur. — Épicure objecte que si Dieu est 
un, il ne saurait être heureux *; mais c'est qu'Épicure se le repré- 
sente sous l'image de l'homme et ne voit pas quelle est sa vraie 
nature. Celui-là seul souffre de la solitude, qui ne trouve pas en 
lui-même tous les biens qu'il désire, c'est-à-dire qui est imparfait. 
— Plus ingénieuse est l'objection qu'on tire des conditions mêmes 
du plaisir. Tout plaisir, fait remarquer Cotta ^, suppose activité; 
nul plaisir à l'état de repos, or Dieu n'est pas vraiment actif. — 
Nous avons répondu déjà à cette difficulté en faisant observer 
qu'on assimilait à tort l'activité divine avec celle des forces con- 
tingentes ; or, bien que cette activité ne se traduise pas par une 
série d'actes successifs, elle n'en est pas moins réelle et rien ne 
nous autorise à l'identifier avec le repos. Gassendi ajoute que 
toute activité imparfaite ne peut obtenir qu'un bonheur relatif, 
le plus souvent troublé par l'aiguillon du désir; mais comment 
une activité dans la plénitude de son développement, en posses- 
sion de tous les biens possibles, ne posséderait-elle pas le souve- 
rain bonheur? 

IV. — Il reste à étudier les rapports que Dieu soutient avec le 
monde et à montrer qu'il en est à la fois l'auteur et la provi- 
dence. 

Tous les arguments que Gassendi a invoqués déjà pour prou- 
ver l'existence de Dieu, prouvent non moins clairement son 
action. Comment admettre et comprendre, sans une cause 
intelligente, qu'il y ait dans tout l'univers, soit qu'on le con- 
sidère dans son ensemble, soit qu'on le considère dans ses 
parties, un ordre et une harmonie si admirables? L'intervention 



1. Nous avons vu comment Gassendi concilie ces attributs de Dieu 
avec la liberté humaine. Physique, 2^ partie, ch. vi. 

2. Gass., I, 304. 

3. Gass., I, 306. 



294 THÉOLOGIE NATURELLE 

de cette cause est évidente partout; dans la forme si régulière et 
si parfaite des prismes qui composent les minéraux, dans les 
plantes et les animaux dont les organes et les diverses fonctions 
révèlent une merveilleuse industrie, dans les lois fixes qui pré- 
sident aux mouvements des saisons et des astres et qui font du 
monde un ensemble plus étonnant que les œuvres mêmes les 
plus achevées de Thomme *. 

Épicure pense, nous le savons, que tout cela s'explique natu- 
rellement et simplement, sans qu'il soit besoin de recourir à 
aucune cause distincte des atomes. Est-ce que nous ne voyons 
pas, nous dit-il, la nature ou le hasard produire chaque jour 
des effets admirables? Que de résultats suprenants sont dus au 
rapprochement ou à la séparation des germes, au temps et aux 
circonstances seules, soit dans la formation des pierres pré- 
cieuses, soit dans la constitution des plantes et des animaux! 
Si l'on peut expliquer ainsi les minéraux, les insectes, pour- 
quoi ne pourrait-on pas expliquer de la même manière les êtres 
d'une organisation plus compliquée? Est-ce que, en définitive, 
un ciron ne nous révèle pas autant d'art que l'homme lui-même? 

Cette objection d'Épicure est l'objection même que reprodui- 
sent les matérialistes de tous les temps, mais la réponse qu'y fait 
Gassendi conserve encore toute sa valeur : Admettons, nous dit- 
il, que les mouches et les autres insectes soient spontanément 
créés par la nature, il reste à se demander quelle est cette na- 
ture elle-même et d'où vient la force propre que possèdent les 
germes? Comment se fait-il qu'ils aient le pouvoir de former des 
œuvres si admirables, si, à l'origine du monde, ils n'ont pas reçu 
d'un principe intelligent qui a tout ordonné, cette énergie même 
dont ils disposent ^? 

1. Gass., I, 311. 

2. « Verum quœstio est de ipsa natura, seu vi indita seminibus rerum; 
quomodo nempe illis insit, et idonea quidem conformandis rébus adeo 
admirabilibus, nisi aliquis fuerit ipso mundi initio, qui talem vim indi- 
derit, talemque seriem ordinarit. » (Gass., p. 315.) De cette explication 
de la vie, on peut rapprocher Texplication analogue de G. Bernard : 
« Quand un poulet se développe dans un œuf, nous dit-il, ce n'est point 
la formation du corps animal en tant que groupement d'éléments chimi- 
ques qui caractérise naturellement la force vitale, mais ce qui est essen- 
tiellement du domaine de la vie et qui n'appartient ni à la chimie, ni à la 
physique, c'est Vidée directrice de cette évolution vitale. » (Voir plus haut, 
Physique, !'« partie, chap. v.) 



• 1 



DE LA PROVIDENCE 293 

En second lieu, cet ordre que nous admirons, on rattribue au 
hasard, c'est à-dire à quelque chose d'aveugle, d'inintelligent, 
voire d'inintelligible, mais supposons qu'on l'attribue à une 
cause raisonnable : de ces deux hypothèses quelle sera la plus 
vraisemblable? L'hésitation n'est pas possible. 

Enfin si le monde a pu se former par la rencontre fortuite des 
atomes, d'où vient que ces atomes n'aient jamais formé d'eux- 
mêmes ni une ville, ni un portique? On refuse d'attribuer au 
hasard la création d'un palais et on lui attribue courageuse- 
ment la création du monde qui exige un art infiniment plus 
parfait. Si Ton nous disait que toutes les lettres qui composent 
Vlliade, jetées pêle-mêle, se sont d'elles-mêmes disposées de 
manière à former ce chef-d'œuvre, nous refuserions de le croire 
et nous croyons, sans difficulté, que les atomes dont le nombre 
est incalculable ont pu cependant former l'univers, le plus admi- 
rable de tous les poèmes *. On ne peut ici qu'admirer la foi 
robuste des matérialistes. 

Ils nous demandent maintenant comment Dieu aurait pu créer 
le monde? Nous avouerons, répond Gassendi, que sur ce point 
notre ignorance égale la leur. Ce qui est certain, c'est que Dieu 
ne saurait agir comme agissent les hommes et qu'il n'a besoin pour 
créer ni de soufflet ni d'enclume. Si cependant nous comparons 
entre eux les eff'orts des hommes pour produire une œuvre ; si 
nous remarquons que plus un homme est intelligent, moins il 
lui faut de travail pour obtenir les plus beaux résultats, nous en 
arriverons à penser que l'artiste le plus habile sera celui qui, 
pour arriver au but qu'il se propose, n'aura besoin ni de maté- 
riaux, ni de ministres, ni d'instruments, mais pourra tout pro- 
duire de lui-même par un acte incompréhensible pour notre 
entendement fini. 

Pouvons-nous au moins rendre compte du pourquoi de la 
création? — Quels motifs ont déterminé Dieu à former le 
monde? Si ces motifs existent pourquoi Dieu n'a-t-il pas créé de 
toute éternité? Nous pourrions répondre simplement qu'il n'y a 
pas lieu de se poser une telle question, puisqu'il est naturel que 
nous ignorions les raisons d'agir d'un être souverainement sage, 

1. Bossuet et Fénelon n'ont guère fait que développer ces arguments 
groupés par Gassendi et empruntés, pour la plupart, à Cicéron et aux phi- 
losophes anciens. 



296 THÉOLOGIE NATURELLE 

puissant et libre. Si de l'existence même du monde il ressort 
qu'il possède toutes les perfections, la création se trouve par là 
même justifiée; nous pourrions donc a priori écarter cette objec- 
tion nouvelle. Examinons-la cependant de plus près. 

Et d'abord, nous dit-on, quel était l'état de Dieu avant la 
création? — L'état assurément, répond Gassendi, d'un être essen- 
tiellement actif et qui jouissait de la contemplation même de 
toutes ses perfections ^ — Mais alors, pourquoi sortir de cet état 
de béatitude suprême pour appeler le monde à Texistence? — Ce 
ne peut être sans doute en vue de son utilité propre, mais de sa 
gloire : en créant les choses qu'il concevait, il a non pas obéi à 
quelque nécessité supérieure, il a simplement et en toute liberté 
prouvé sa bonté en la faisant rayonner au dehors. — Mais, s'il en 
est ainsi, pourquoi Dieu s'est-il privé de cette satisfaction pen- 
dant tout le temps qui a précédé la création? — Gassendi répond 
en disant que cette satisfaction n'est en quelque sorte qu'acci- 
dentelle et que Dieu se suffît à lui-même. Il eût mieux valu peut- 
être faire encore une fois ici appel à la faiblesse de notre esprit 
pour lequel les desseins de la divinité sont incompréhensibles. 

En second lieu, il est tout aussi difficile d'admettre, objectent 
Epicure et Lucrèce, que Dieu ait créé le monde pour prouver 
sa bonté, c'est-à-dire qu'il Tait créé non en vue de son utilité 
propre, mais de la nôtre. Si cette hypothèse était vraie, est-ce 
que Dieu aurait exposé l'homme qu'il aime à tous les maux qui 
l'accablent? La position précaire de l'homme ici-bas prouve suiP- 
fisamment que l'univers n'a pas été fait pour lui. 

On sait avec quelle force et quelle éloquence ces objections^ 
qui sont celles des pessimistes de tous les temps, ont été pré- 
sentées par Lucrèce ^ ; Gassendi les passe toutes en revue et en 
examine soigneusement la valeur. Dans cette discussion, il s'ef- 
force de prouver qu'il n'est pas un être intelligent qui ne recon- 
naisse que la vie est un bien et qu'il vaut mieux être que ne pas 
être. La vie ne serait réellement un mal pour quelques hommes 
que s'ils devaient mourir tout entiers; or, telle n'est pas notre 
destinée, l'homme est immortel. Quant aux difficultés de toutes 
sortes qu'il nous faut vaincre pour écarter la douleur, il est juste 



1. Gass., I, 318. 

2. Voir Lucrèce, liv. V. Epie, apiid Lactanlhnn, liv. VII, cap. v. 



U—iAikM^ 



DE LA PROVIDENCE 297 

de remarquer qu'elles sont singulièrement accrues par notre 
incurie et notre paresse ; en outre, Dieu n'a-t-il pas mis à notre 
disposition mille moyens de les surmonter? N'oublions pas, enfin, 
que le travail qui nous est imposé, lorsqu'il cesse d'être un 
plaisir, constitue précisément notre mérite et nous donne droit 
à une récompense future. Ces critiques dirigées plus spéciale- 
ment contre Epicure et ses disciples n'ont rien perdu de leur 
force aujourd'hui et les adversaires du pessimisme contemporain 
n'y ont guère ajouté d'arguments nouveaux *. 

V. — Reste le troisième problème que nous avons énoncé : 
celui de la Providence divine. La Providence, nous dit Gassendi, 
peut être considérée à deux points de vue différents : comme 
le soin que Dieu prend du monde en général, et comme le soin 
qu'il prend de l'homme. Quelles difficultés soulève-t-elle dans 
les deux cas? 

La première difficulté signalée par Epicure et mise surtout en 
relief par Lucien et par Lucrèce viendrait de l'incompatibilité de 
la providence avec la félicité et la perfection divines. Cette diffi- 
culté, nous l'avons plusieurs fois rencontrée déjà. Conçoit-on ^ 
nous disent ces philosophes, que Dieu s'occupe de tous les événe- 
ments qui se produisent dans l'univers sans que son bonheur et 
sa tranquillité en soient troublés? Conçoit-on que lui, qui est la 
perfection même, s'abaisse à des détails aussi infimes et veuille 
savoir, par exemple, le nombre des insectes qui naissent et des 
poissons qui sont dans la mer? 

D'ailleurs, est-ce que tout dans le monde ne se produit pas 
absolument comme s'il n'y avait pas de providence ? Parmi les 
choses, les unes sont dues au hasard; les autres, celles qui 
sont soumises à un ordre régulier, s'expliquent suffisamment 
par leurs causes. Il en est de l'univers et des parties qui le com- 
posent, comme d'une république ou d'une armée dont tous les 
citoyens ou tous les soldats connaîtraient très bien le rôle qu'ils 
ont à remplir et qui, dès lors, n'auraient aucunement besoin 
d'un chef qui les dirige *. — Entre la Répubhque du monde et 

1. Gass., I, 313 et sq. 

2. « Videtur proinde Epicurus habuisse hune mundum, ut rempu- 
blicam aliquam in qua cives omnes edocti sua munia, illa absque mode- 
ratore, consilioVe illo generali exsequantur. » (Gass., I, p. 321.) 






298 THÉOLOGIE NATURELLE 

celle des hommes s'il existe une différence, elle vient de la raison 
dont les hommes seuls sont doués et qui entraîne des fluctua- 
tions incessantes que les autres forces ignorent. 

Enfin, dans l'hypothèse où se placent les défenseurs de la Pro- 
vidence, comment expliquer la multitude des faits qui révoltent 
la raison? Comment se fait-il que la foudre frappe les innocents 
et qu'elle détruise les temples? Gomment se fait-il que la pluie 
tombe dans la mer où elle est inutile, et laisse souffrir les mois- 
sons qui la réclament? La Providence est donc contraire et à 
ridée que nous nous faisons de Dieu et aux faits que nous montre 
l'expérience *. 

S'appuyant sur les résultats obtenus par ses précédentes 
analyses, Gassendi s'efforce de prouver que ces objections tom- 
bent au contraire d'elles-mêmes, dès qu'on se fait une notion 
exacte de la divinité et qu'on sait comprendre le spectacle de 
Tunivers. 

Examinons d'abord l'idée que nous nous faisons de Dieu. La 
raison qui nous prouve que Dieu existe nous prouve égale- 
ment qu'il possède toutes les perfections. Admettre qu'il lui en 
manque une seule, serait admettre que nous pouvons concevoir 
un être plus parfait que le Dieu réel lui-même, ce qui est 
absurde et impie *. Or, pouvoir prendre soin de l'univers et en 
être la providence est assurément une perfection : donc Dieu la 
possède. 

Il y a plus. Dieu, avons-nous dit, est sage, tout-puissant et 
très bon. Si Dieu est sage et intelligent, il connaît non seule- 
ment ce qui existe, mais de quelle manière ce qui existe peut 
être le mieux ordonné et administré; s'il est tout-puissant, rien 
ne peut entraver ou limiter son action ; s'il est bon, il ne peut 
rester enfermé en lui-même et jouir seul de ses perfections; par 
conséquent, lui refuser la providence ce serait en même temps 
lui refuser toutes les qualités qui précèdent. A quoi reconnaî- 
trons-nous, en effet, la sagesse de Dieu s'il n'intervient pas dans 

1. Gass., I, 32t. 

2. « Constat satis fieri non posse, ut Deum esse intelligamus, cui desit 
aliqua perfeclio. Quippe id poli us foret Deus, cui ea perfectio Iribueretur; 
et quamvis dicas fieri posse, ut concepta perfectio nulli rei conveniat; 
saltem quia mens nostra cogitare potest aliquam naturam cujus perfectio 
propria sit; cogitaremus ergo naturam, quœ esset divina perfectior, quod 
et absurdum, et nefas est. » (Gass., II, 323.) 



DE LA PROVIDENCE 299 

l'univers? Si son intelligence est purement contemplative, elle 
est inférieure à celle dont la connaissance est suivie d'action, 
par suite imparfaite. Si sa puissance est étrangère à l'activité 
qui est dans les choses, nous ne saurions la dire infinie. Si, enfin, 
connaissant le bien et pouvant le réaliser il ne le fait pas, c'est 
qu'il ne possède point la véritable bonté *. 

Dieu, en outre, ayant créé le monde, comme nous l'avons 
prouvé, il est naturel qu'il s'occupe de son œuvre. Dira-t-on 
que cela est indigne de lui? Mais en quoi ce soin serait-il plus 
indigne de sa perfection que celui qu'il a pris de tout créer? — 
On pourrait admettre, il est vrai, que le monde a été créé par 
Dieu de telle sorte qu'il n'ait plus besoin de son concours. Mais 
Gassendi répond « que le monde n'existant pas par lui-même et 
n'étant rien en dehors de l'action qui l'a tiré du néant, il ne 
serait pas possible qu'il ne retourne point au néant, s'il n'était 
soutenu par la force qui, à l'origine, l'a fait quelque chose. Il ne 
dépend pas moins de son auteur que la lumière ne dépend du 
soleil : de même que la lumière ne saurait durer privée du foyer 
d'où elle est partie, de même le monde ne saurait subsister privé 
de Dieu. Il y a des choses, sans doute, qui peuvent continuer 
d'être sans leurs causes; c'est qu'alors ces causes diffèrent de 
celles qui précèdent : leur action se borne à modifier une 
matière préexistante et à en régler l'énergie de telle sorte qu'une 
modification nouvelle apparaisse. Mais comment le monde qui 
n'est rien sans Dieu, rien par lui-même, pourrait-il subsister 
privé de son assistance? Dieu comme cause du monde doit être 
comparé au soleil considéré comme cause de la lumière : de 
même que la lumière s'éteindrait dans l'espace si le soleil cessait 
de l'alimenter, de même le monde retomberait dans le néant si 
Dieu cessait de le soutenir de sa main protectrice *. » 

A posteriori, la Providence de Dieu est non moins facile à 
établir. A plusieurs reprises Gassendi a parlé de l'ordre et de 
l'harmonie de l'univers; il répète ici que cet ordre et cette har- 
monie ne se peuvent concevoir sans un ordonnateur. Aux chefs- 
d'œuvre qui nous entourent il faut un architecte; au corps, il 
faut une âme; à l'univers, il faut un Dieu-Providence. Dira-t-on 



1. Gaas., II, 323. Cf. Leibniz, Essais de théodicée, 

2. Gass., I, 323. 



300 THÉOLOGIE NATURELLE 

que tout cela est dû à la seule nature? Mais alors il faudra recon- 
naître que Tordre qui existe entre les parties du monde, que 
leur adaptation à des fins incontestables, prouvent que cette 
nature est divine. — Gassendi étudie de plus près cependant les 
objections d'Epicure * : Le soin du inonde, nous dit Epicure, 
troublerait la félicité divine. — Pour qu'il en fût ainsi, répond Gas- 
sendi, il faudrait que Dieu ressemblât à l'homme et fût imparfait 
comme lui; or, nous avons montré quelle distance infinie les 
sépare. — Au reste ce qu'Epieure ne remarque point, c'est que 
l'homme lui-même prend plaisir à développer son activité con- 
formément à sa nature ; pourquoi Dieu ne serait-il pas heureux 
aussi en développant, de même, toutes ses facultés? Ne savons- 
nous pas encore que certains travaux qui fatiguent les débutants, 
récréent les ouvriers experts? Dieu étant l'activité parfaite et ne 
pouvant rencontrer d'obstacle, ne saurait donc éprouver aucune 
peine, en agissant. Enfin, quelle plus grande joie que d'aider les 
autres et de leur faire du bien? Si le soleil peut réchauffer de 
ses rayons, sans fatigue et sans ennui, tous les êtres qui nais- 
sent; pourquoi Dieu, soleil invisible, ne pourrait-il prendre soin, 
sans ennui et sans peine, de tout ce qui existe? Remarquons 
d'ailleurs ce qui se passe dans l'être vivant : l'àme veille à tous 
les éléments qui composent le corps et il n'en est pas un, quel- 
que petit qu'il soit, qu'elle ne nourrisse et ne dirige et cependant 
nulle occupation ne paraît moins pénible ni plus naturelle. Il en 
est de même de l'action de Dieu sur le monde, bien que Dieu n'en 
soit point l'âme proprement dite, — Mais cela est indigne de sa 
perfection? Nous avons répondu déjà à cette objection; ajoutons 
simplement ici que certaines choses peuvent nous paraître viles 
et indignes qui ne le sont point au regard de Dieu, qui en con- 
naît mieux la valeur. 

La seconde objection d'Epicure, c'est que tout se produit soit 
par hasard, soit naturellement : mais que signifie ce mot de 
hasard, sinon l'ignorance où nous sommes des véritables causes 
des événements? Ce qui nous apparaît comme étant sans ordre 
et sans dessein, peut trouver sa raison d'être dans un plan plus 
général que l'intelligence seule de Dieu connaît. Combien d'évé- 
nements peuvent se produire soit dans un État, soit dans une 

1. Gass., II, 324, 325. 



DE LA PROVIDENCE 301 

armée que le vulgaire attribue au hasard et qui, cependant, ont 
été prévus et voulus par les chefs. 

L'explication que donne Epicure de toutes les choses qu'on ne 
peut attribuer au hasard n'est guère plus acceptable. Il admet 
que tout arrive naturellement, que dans Tunivers chaque partie 
remplit son rôle et obéit à ses lois sans qu'il soit utile d'un prin- 
cipe supérieur qui les dirige; mais ce dont il faut rendre compte 
c'est de l'intelligence même de chacune de ces parties. Com- 
ment se fait-il qu'elles soient si bien instruites, qu'elles, concou- 
rent à produire un ensemble si merveilleux? Ne faudra-t-il pas 
supposer une force infiniment sage qui ait pris soin de les diriger? 
— On répond alors qu'on ne conçoit plus les effets aveugles de 
la foudre et les maux qui accablent les hommes honnêtes. A 
cette dernière objection, Gassendi oppose les considérations sui- 
vantes : « Bien qu'on accorde à Dieu l'empire sur toutes choses, 
on ne nie cependant pas Texistence des causes qu'il a créées et 
qu'il laisse agir. Sa providence est générale et il permet à la 
nature de suivre le cours qu'il lui a tracé. Aussi, lorsque tombe la 
foudre ou lorsque se produit quelque autre événement qui nous 
étonne, ne devons-nous pas considérer Dieu comme en étant la 
cause unique et nier l'intervention de toute autre cause naturelle ; 
il faut simplement supposer qu'il est la cause générale de ce fait 
comme de tous les autres, et rechercher en même temps quelle 
en est la cause particulière : si nous ne la découvrons pas, il 
n'en faut accuser que la faiblesse de notre esprit ^ » En résumé 
tout désordre apparent s'explique par Tordre universel, que 
nous ne pouvons exactement concevoir. 

VI. — L'olîjection qui précède devient plus précise quand elle 
est dirigée contre la Providence particulière. Comment expli- 
quer les maux qui nous accablent, s'il est vrai que Dieu prend 
soin de l'homme et a créé pour lui l'univers? 

Epicure appuie cette objection sur les arguments les plus spé- 
cieux ^ : Et d'abord, nous dit-il, Dieu ne peut pas ne pas rester 
indifférent aux préoccupations et au sort des hommes, car tout 
sentiment de bienveillance, de colère ou d'indignation est une 



1. Gass., I, 325. 

2. Gass., I, 326. 



302 THÉOLOGIE NATURELLE 

preuve de faiblesse. Nous n'avons du reste aucune raison de 
croire qu'il se laisse fléchir par nos prières. Que prouvent, en 
effet, tous les ex-voto des fidèles? Que leurs désirs se sont réalisés, 
non que Dieu les a exaucés. Qu'on leur oppose tous les souhaits 
qui n'ont pas été entendus et Ton verra combien ils sont plus 
nombreux! 

En second lieu, si Dieu a tout fait pour nous, pourquoi donc 
a-t-il prodigué à nos côtés et les animaux dangereux et les poi- 
sons qui nous nuisent? Pourquoi a-t-il créé l'enfant si faible, tandis 
qu'il donne à l'animal le pouvoir de se suffire à lui-même pres- 
que en naissant? 

Pourquoi enOn, ces maux qui accablent l'homme de bien? 
Pourquoi ces richesses et ces honneurs qui vont au contraire au 
coupable? La souffrance de l'homme de bien est inexplicable, 
car, ou Dieu veut la supprimer, sans le pouvoir; ou il le peut, 
sans le vouloir; ou il ne le peut ni ne le veut; alors, dans le pre- 
mier cas, il n'est point tout-puissant, par conséquent il n'est 
point Dieu; dans le second, il est jaloux, ce qui est inconciliable 
avec sa perfection ; dans le troisième, il est en même temps jaloux 
et impuissant, ce qui est inadmissible. D'où vient donc le mal? 
Pourquoi Dieu ne le supprime-t-il pas? Le mieux est de refuser 
à Dieu toute action directe sur le monde et de ne pas le rendre 
responsable de l'injustice. 

Avant d'énumérer ainsi, comme à plaisir, tous nos prétendus 
griefs contre la Providence, il faudrait, nous dit Gassendi, signa- 
ler au moins les raisons qui nous portent à l'admettre. 

Or, a priori^ du moment que nous reconnaissons la providence 
générale, ne sommes-nous pas obligés d'admettre également la 
providence particulière *? Si Dieu prend soin du monde, n'est-il 
pas naturel qu'il prenne aussi soin de l'homme, le plus parfait 
des êtres créés, celui qui peut entrer avec lui en communion 
étroite par la raison? Nest-il pas naturel encore qu'il ait créé le 
monde en vue de Thomme, puisqu'à l'homme seul il a donné la 
faculté de connaître son œuvre et d'en apprécier la beauté? 

Le témoignage de la conscience * confirme ici celui de la rai- 
son. Chacun de nous n'a qu'à se consulter lui-même et il décou- 



1. Gass., I, 329. 

2. « An adjiciam tacitvm sensum » (I, 329.) 



DE LA PROVIDENCE 303 

vrira en lui une foi secrète dans la providence divine. De là 
les prières que nous adressons à Dieu et nos invocations, sur- 
tout dans le malheur. Et qu'on ne prétende pas que Dieu ne 
peut les écouter sans être troublé dans sa félicité : ce serait 
d'un anthropomorphisme grossier. Dieu infiniment juste et 
bon peut, sans qu'il lui en coûte, multiplier infiniment ses 
bienfaits. 

S'il permet que nous fassions le mal *, c'est qu'il respecte notre 
liberté; mais, tout en nous laissant libres, est-ce qu'il ne nous 
porte pas continuellement au bien? Il agit avec nous, comme un 
bon père agit avec ses enfants lorsqu'il leur permet de jouer à 
leur guise : ce qu'il veut c'est qu'ils se conduisent noblement, mais 
pour les y engager il leur promet des récompenses ou des châ- 
timents. Parfois, il est vrai, nous devons lutter beaucoup, mais 
n'est-ce pas encore Dieu qui nous donne la prudence et la force 
nécessaires pour triompher? — Sans doute, mais que de fois 
nous sommes impuissants à surmonter l'adversité ! — Ces épreu- 
ves, répond Gassendi, ne seraient inexplicables que si Fhomme 
n'était pas immortel! 

Pour expliquer maintenant le bonheur dont jouit l'homme 
vicieux, il suffît de remarquer que le bien du méchant n'est pas 
un bien véritable, car il est toujours troublé par la crainte ; la 
méchanceté a toujours pour compagne le remords *. Il n'y a de 
vrai bien que la vertu ou ce qui est. tempéré par la vertu : 
celui-là seul est pur et sans mélange. Ceux qui en sont privés, 
quelque nombreux que soient leurs autres biens, ne sont donc 
jamais heureux. Savons-nous, en outre, quels motifs ont porté 
Dieu à agir de la sorte envers les méchants? Peut-être est-ce là 
un moyen de les ramener à lui ; peut-être est-ce un moyen aussi 
de nous rendre plus méritants, en nous fournissant l'occasion 
d'exercer notre vertu? 

Quant aux maux qui accablent l'homme de bien, on les exa- 
gère souvent comme à plaisir. On oublie que ce qui est un mal 
pour nous n'en est souvent pas un pour l'homme vertueux. 
Soumis à la volonté divine, il accepte toutes les épreuves avec 
calme. « Son esprit, comme le sommet de la montagne, voit 



1. Gass., I, 330. 

2. Gass., 1, 332. 



304 THÉOLOGIE NATURELLE 

la foudre tomber à ses pieds, sans Tatteindre. » C'est pourquoi 
Sénèque a pu dire qu'il ne croyait pas que Régulus étendu sur 
la croix fût plus malheureux que Mœcenas étendu sur son lit 
de plume. L'adversité, pour le juste, « est un creuset où son 
honnêteté s'éprouve et où sa volonté se trempe ». En un mot, 
les fatigues, les travaux, les chagrins sont autant d'épreuves qui 
fortifient notre activité et accroissent notre valeur morale. 



■-»- 



CONCLUSION 



Nous ne saurions songer à résumer ici une analyse qui n'est 
elle-même qu'un résumé, souvent trop sommaire, de la 
philosophie de Gassendi ; mais il ne sera pas inutile d'en dégager 
les conclusions principales et de montrer quelle place Tœuvre 
que nous avons étudiée occupe dans l'histoire de l'esprit humain, 
quels services elle a rendus. 

I. — S'il fallait s'en rapporter à l'opinion généralement admise, 
cette place serait peu considérable et ces services fort douteux : 
« Bacon, Gassendi, Hobbes, écrit un philosophe qui fait sienne 
cette opinion, sont des critiques bien plus que des créateurs et 
les critiques n'établissent rien... En fait, on pourrait supprimer 
Bacon, Hobbes et Gassendi de l'esprit humain sans lé mutiler, 
sans lui ôter de sa grandeur et de son éclat *. » — Nul jugement 
n'est plus injuste et il s'applique moins encore à Gassendi, peut- 
être, qu'aux deux philosophes auxquels est associé son nom. 

Et d'abord, est-il bien équitable de mesurer les services ren- 
dus par un penseur aux seules découvertes positives qu'il a faites, 
aux seules vérités que le premier il a démontrées? Celui qui 
combat l'erreur, met en fuite les préjugés dangereux, montre 
les vices des fausses méthodes, réclame et obtient la liberté 
dont l'esprit a besoin pour réfléchir, étudier, raisonner, phi- 
losopher, en un mot, avec fruit, ne fait-il pas, lui aussi, œuvre 

1. Fernand Papillon, Histoire de la philosophie moderne, 293. 
Thomas. — Gassendi. 20 



306 CONCLUSION 

utile et profitable à la science et à la philosophie? « La pire 
chose au monde, disait Bacon, c'est l'apothéose des erreurs *. » 
— Ceux qui ont prouvé scientifiquement l'inanité des recherches 
sur la quadrature du cercle et sur le mouvement perpétuel n'ont, 
à proprement parler, enrichi l'esprit d'aucune notion positive 
pratique, au sens où on l'entend d'ordinaire, mais ils lui ont 
rendu service en l'empêchant de s'égarer, à l'avenir, dans des 
routes sans issue et en lui permettant d'user, d'une manière plus 
efficace, de l'énergie dont il dispose. De même, ceux qui, en phi- 
losophie, font jajiolice des erreurs manifestes qui parfois l'en- 
vahissent, sont, enréalité", des auxiliaires précieux du progrès. 
Or, nul n'a rempli ce rôle, comme nous l'avons surabondamment 
établi, avec autant d'habileté et de courage que Gassendi; nul 
n'a contribué, autant que lui, à nous délivrer du péripatétisme 
encombrant et du mysticisme nuageux ; nul n'a dévoilé avec autant 
de sagacité pénétrante les côtés faibles de la méthode cartésienne, 
bien qu'il admette la plupart des vérités qu'admettait Descartes. 
Sans doute il avait été précédé dans cette voie par les écrivains 
les plus judicieux; mais, ou leurs critiques comme celles de 
Galilée, de Vives, de Ramus... ne s'attaquaient qu'à une par- 
tie de l'œuvre d'Aristote, à sa logique ou à sa dialectique ; ou 
elles restaient vagues et superficielles comme celles de Charron, 
par conséquent sans grande portée sur les savants; il restait 
donc à systématiser ces critiques, à leur donner plus de force et 
de cohésion, à séparer avec soin la cause d'Aristote de celle 
de ses disciples; enfin, à avoir raison avec esprit en appelant 
l'ironie au secours du bon sens. Nous savons comment Gassendi 
sut s'acquitter de cette tâche aussi délicate que périlleuse. 

Mais Gassendi ne s'en tint pas là : après nous avoir montré 
quelles méthodes il convient d'éviter, il nous montre, en l'appli- 
quant lui-même, quelle méthode il convient de suivre. Cette 
méthode il ne l'expose nulle part d'une manière théorique; nulle 
part il ne nous indique quels procédés essentiels la constituent, 
mais il est aisé cependant de s'en faire une idée précise. Elle 
consiste, en premier lieu, dans un inventaire raisonné des solu- 
tions importantes que, sur chaque question, les savants et les 
philosophes ont proposées. Descartes déclare fièrement qu'il 

\, Bacon, Novum Organum, liv. T. 



CONCLUSION 307 

ne veut même pas savoir s'il y a eu des hommes qui ont pensé 
avant lui; Gassendi, au contraire, plus prudent et plus sage, se 
met bravement à Técole de tous les philosophes de Tantiquité. 
S'en interdire systématiquement l'étude, c'est, pense-t-il, faire 
injure à Tintelligence humaine, c'est volontairement se priver 
d'enseignements précieux et se condamner d'avance à des efforts 
inutiles et peut-être à des erreurs dangereuses. Pourquoi ne pas 
bénéficier de Texpérience de nos devanciers pour la faire servir 
à des explorations nouvelles? — Leibniz ne pense pas autrement 
que Gassendi : « La vérité, dit-il, est plus répandue qu'on ne 
pense; mais elle est souvent affaiblie et mutilée. En faisant 
remarquer la trace de la vérité chez les anciens, on tirerait l'or 
de la boue, le diamant de la mine, et la lumière des ténèbres; 
et ce serait perennu quxdam philosophia *. » C'est à la même 
préoccupation que nous sommes redevables d'un des ouvrages 
classiques les plus utiles qui aient été publiés ces dernières 
années : L'histoire de la philosophie : les problèmes et les écoles *. 
— Chaque fois qu'il aborde un nouveau sujet, Gassendi s'enquiert 
donc des développements qu'il a reçus et des théories qu'il a 
suscitées, et ces théories il les expose avec un talent si merveil- 
leux qu'elles revivent en quelque sorte sous nos yeux rajeunies 
et fortifiées ^. Toutefois, quelle que soit l'autorité de leur défen- 
seur, qu'il s'appelle Aristote ou même Epicure, — Gassendi ne 
blâme et ne loue en elles que ce qui est blâmable ou digne d'élo- 
ges. Dans tout philosophe, suivant son expression, il consent 
volontiers à voir un guide, jamais un maître absolu. Il eût pu 
prendre pour devise ce vers d'Horace, le poète philosophe : 

Nullius addictus jurare in verba magistri. 



1. Leibniz, Nouveaux Essais, livre I, chap. i. 

2. Janet et Séailles. 

3. Tous ceux qui ont étudié de près Gassendi sont unanimes à recon- 
naître les services qu'il a rendus à Thistoire de la philosophie. « Il est 
très remarquable,écritBernier, que, lorsque Gassendi rapporte les diverses 
opinions des anciens et des modernes, il le fait avec tant de clarté et de net- 
teté, que ces opinions se trouvent chez lui beaucoup plus intelligibles que 
dans les auteurs mômes, de façon qu'on peut dire que, quand les Platon, 
les Aristote, Plutarque, Pline, Sénèque, Cicéron et les autres périraient, 
les ouvrages de Gassendi nous demeurant, rien de ce qui est contenu de 
philosophie dans ces auteurs ne périrait. » (Dernier, tome J, préface.) 
Leibnitz était de l'avis de Dernier : « Je trouve Gassendi, dit-il, d'un 



308 CONCLUSION 

La conclusion à laquelle il fut conduit par cet examen cri- 
tique, conclusion qui est également celle de Leibniz, c*est que 
les doctrines des philosophes sont beaucoup moins opposées 
que parfois on le pense : « Chose capitale, nous dit-il, je vois 
parfaitement, si je ne suis pas le jouet de Terreur, que ces grands 
hommes sont bien plus d'accord entre eux qu'on ne le croit d'or- 
dinaire. Ils ne diffèrent, le plus souvent, que par les mots dont 
ils se servent; mais quant aux pensées elles-mêmes, l'harmonie 
est très grande sur les points les plus graves et les plus remar- 
quables. Gela est étonnant; mais ou je suis dans une complète 
illusion, ou pour ce qui regarde les principes des choses, la défi- 
nition des biens, la nature de l'âme, et les autres doctrines sur 
lesquelles on les croit principalement de sentiments opposés, ils 
s'entendent presque et même entièrement *. » — De là réclee- 
tisme de toute la philosophie de Gassendi, éclectisme que tous 
ses historiens ont bien mis en lumière *, mais sur le vrai carac- 
tère duquel il ne faut point se méprendre : Gassendi est éclectique 
sans doute, mais simplement comme l'était Leibniz, comme 
l'était, dans un autre ordre d'idées , Molière, son plus illustre 
disciple, comme le sont tous ceux qui recherchent sincèrement 
la vérité et croient qu'il est permis de la reconnaître partout où 
elle se trouve. 

Une autre source, plus féconde encore, à laquelle puise abon- 
damment Gassendi est l'expérience. Il avait reproché aux dis- 
ciples d'Aristote de ne pas assez observer par eux-mêmes et de 
trop peu tenir compte des découvertes de la science, il ne faut 
pas que pareil reproche lui puisse être adressé : de là les voyages, 
les nombreuses expériences qu'il entreprend et auxquelles il 
consacre une partie de sa vie; « pour posséder les connaissances 
variées dont il doit tirer ses importantes déductions, écrit un de 
ses biographes ^, il faudra qu'il devienne antiquaire, botaniste, 
anatomiste, astronome, géomètre, physicien, métaphysicien, 
helléniste, hébraïsant : il sera tout cela. » Ses déclarations d'ail- 
savoir grand et étendu, très versé dans la lecture des anciens et dans 
tout genre d'érudition. » Consult. également Bayle, Dict,, t. II, p. 364; 
Brucker, t. VI, p. 769, etc. 

1. Gassendi, t. VI, p. 32; ibid.j t. I, p. 29. 

2. Voir dans Mandon, De la philosophie de Gassendi f 148 et suiv., les 
divers jugements portés sur réclectisme de Gassendi. 

3. Martin, ouv, cité, p. 212. 



CONCLUSION 309 

leurs sont formelles. « Il doit en être du physicien, dit-il, et 
nous savons quel sens il attache à ce mot, comme du chasseur; 
de même que celui-ci n'attend pas, spectateur oisif, le gibier, 
mais le poursuit avec adresse, le presse, le fatigue, déjouant ses 
ruses et ses détours; de même le physicien, pour acquérir une 
connaissance exacte de la nature des choses, doit non pas les 
considérer d'un regard rapide, superficiel et paresseux, mais 
bien par des observations et des expériences nombreuses la 
poursuivre, l'explorer en tous sens, la retenir lorsqu'elle se dérobe 
et l'interroger sans cesse *. » L'expérience n'est pas moins utile au 
logicien et au moraliste. En effet, Gassendi nous déclare à maintes 
reprises, en logique, qu'elle est la pierre de touche de tous nos 
jugements; il va même jusqu'à dire que si le témoignage de la 
raison et celui de l'expérience semblent se contredire, c'est à 
celui de l'expérience qu'il faut s'en rapporter. Enfin, nous avons 
vu que c'est surtout dans l'étude attentive de notre nature et de 
ses aspirations qu'il cherche les vrais caractères de la loi morale, 
en même temps que la réfutation du sensualisme grossier d'Aris- 
tippe et du stoïcisme inhumain de Zenon. 

Quelle que soit cependant l'importance de l'histoire et de 
l'expérience, Gassendi — et c'est par là qu'il s'écarte surtout des 
empiristes — Gassendi est le premier à en reconnaître l'insuf- 
fisance. C'est qu'au-dessus de ces moyens de connaître, il en 
admet un autre, plus utile encore, la raison. La raison, sans 
doute, sans l'expérience est impuissante, mais l'expérience sans 
la raison est plus impuissante encore à nous donner la science. 
Le rôle de l'une est de nous fournir des données; le rôle de 
l'autre est de les interpréter ; celle-là apporte les matériaux, celle- 
ci les met en œuvre. Par l'expérience et les facultés sensibles 
nous ne pouvons former que des généralisations vagues, analo- 
gues à celles que forment les animaux; par l'entendement nous 
découvrons la raison de V universalité, nous nous élevons du 
sensible à l'intelligible, nous concluons à l'existence de réalités 
supérieures et incorporelles que les sens ne peuvent atteindre. 
Enfin, c'est à l'entendement que nous sommes redevables de ces 
vérités qu'on désigne communément sous le nom de premiers 
principes : principe de contradiction, principe de causalité, prin- 

\, Gassendi, I, p. i26. 



310 CONCLUSION 

cipe de finalité qui jouent, notamment le dernier, comme nous 
l'avons constaté, un rôle si considérable dans la philosophie 
de Gassendi *. — Assimiler, comme on Ta fait, la méthode de 
Gassendi à celles de Bacon et de Hobbes, c'est donc complètement 
la dénaturer. 

Pour achever de caractériser cette méthode, ajoutons qu'elle 
consiste encore à marquer toujours avec précision où finit le 
domaine de la certitude et où commence celui de la probabilité. 
Gassendi apporte, en effet, à cette tâche, l'attention la plus scru- 
puleuse et la loyauté la plus sincère : c'est de lui surtout qu'on 
pourrait dire avec raison que connaître son ignorance est une 
grande partie de la sagesse : « neseire qusedam, magna pars 
sapientise. » Cette prudence a malheureusement prêté à des 
interprétations fâcheuses. Voltaire en conclut « que la philoso- 
phie avait appris à Gassendi à douter de tout, mais non pas 
de l'existence d'un Être suprême » ; ses adversaires, qu'il n'est 
qu'un sceptique mal déguisé, un pyrrhonien, moins la fran- 
chise, un dévoué disciple de Charron '. — A ces accusations, 
il nous suffira d'opposer le témoignage de Gassendi lui-même. 
Ne savons-nous pas d'abord que, dès le début de son Syntagma, 
il établit d'une manière formelle « qu'il y a des vérités que nous 
pouvons reconnaître à certains signes et juger au moyen d'un 
critérium » ; que ce critérium est pour lui comme pour Descartes 
dans l'évidence; bien plus, que cette évidence n'a nullement 
besoin d'être confirmée par la croyance à la véracité divine? 
« Rien, nous dit-il, ne doit être admis pour vrai et certain par 
un homme sage, si ce n'est ce qu'il conçoit clairement et distinc- 
tement. » Considérons maintenant les solutions qu'il donne à 
chacun des problèmes qu'il agite. Beaucoup de ces solutions sont 
simplement, il est vrai, données comme probables; mais ce 
qu'on n'a point suffisamment remarqué, c'est que toutes ces 
solutions se rapportent à des problèmes de métaphysique, à la 
nature, à l'origine et à la fin des choses, au principe de la vie, 
à la nature de Dieu;... mais qui donc sur de semblables' ques- 

1. Voir Physique, chap. II et III. 

2. Voltaire, Siècle de Louis XI Vy art. Gassendi. Voir également, sur le 
prétendu scepticisme de Gassendi, deux chapitres intéressants de Mandon : 
De la philosophie de Gassendi, eh. x; Étude sur le Syntagma, ch. vu, p. 154 
et suiv. 



CONCLUSION 311 

lions peut être assuré de posséder la vérité complète? « Estimons- 
nous heureux, nous dit Gassendi, si, ne pouvant ici atteindre au 
vrai, nous atteignons au moins au vraisemblable. » Mais un tel 
langage est le langage même de la sagesse. — En revanche, sur 
la plupart des problèmes de physique proprement dite, de 
psychologie et de morale il est aussi affîrmatif et aussi dogma- 
tique qu'on peut l'être. Nulle- hésitation dans sa pensée, nulle 
hésitation dans ses paroles lorsqu'il défend la spiritualité de 
Tentendement, l'immortalité de Tâme, la liberté, l'existence de 
Dieu ; lorsqu'il expose les lois de la sensibilité, celles de l'ima- 
gination, celles de l'appétit... Agir de la sorte n'est assurément 
pas faire œuvre de sceptique, c'est simplement prouver qu'on 
connaît les limites de l'intelligence humaine et qu'on ne se fait 
aucune illusion sur son infaillibilité. — A ces conclusions on a 
opposé certaines affirmations de Gassendi qui semblent bien 
être celles d'un sceptique et d'un pyrrhonien : « quoiqu'il y ait 
des difficultés partout, écrit-il dans ses Exercices critiques contre 
les péiHpatéticiens^ ysivoue ingénument que rien ne m'a autant 
plu que la célèbre axaTaX/j^ia des académiciens et des pyrrho- 
niens; par suite, j'en vins à avoir honte et pitié de la légèreté 
et de l'arrogance des philosophes dogmatiques, qui se glori- 
fient et se vantent, avec tant de fierté, de posséder la connais- 
sance naturelle des choses *. » Il écrit de même à Mersenne, 
dans sa Préface à l'examen de la philosophie de Fludd : « Vous 
n'ignorez pas la faiblesse de mon esprit et mon penchant au scep- 
ticisme; mais si vous m'empêchez d'être presque pyrrhonien, 
vous devez me concéder, à titre d'ami, la liberté de vivre au jour 
le jour et de ne rien avancer ni produire qui dépasse les bornes 
de la pure probabilité *. » — Ces déclarations sont des plus 
explicites. Les défenseurs de Gassendi ont cru les expliquer en 
y voyant un simple jeu d'esprit^; s'il exagère ainsi, comme à 
plaisir, son scepticisme, ce serait uniquement pour mieux mon- 
trer l'ignorance et la fatuité des dogmatiques à outrance qu'il 
combat. Il est possible qu'il en ait été ainsi, mais il est fort pos- 
sible aussi que Gassendi ait été sincère en confessant son scepti- 
cisme. Pourquoi ne pas admettre qu'il ait traversé, lui aussi, 

1. Gassendi, III, p. 99. 

2. Gassendi, III, p. 213, 214. 

3. Mandon, ouvrage cité. 



312 CONCLUSION 

cette période d'hésitation et de doute que connaissent tous ceux 
qui ont un peu réfléchi et philosophé. Seulement ce qui est cer- 
tain, c'est que cet état d'esprit n'a été pour Gassendi que pas- 
sager. Dès qu'il renonce à la critique pure; dès qu'il songe non 
plus à combattre Aristote ou Fludd, mais bien à exprimer ses 
propres idées, à se faire une opinion personnelle sur les graves 
problèmes de la philosophie, la plupart de ses doutes alors s'éva- 
nouissent et, au pyrrhonisme universel, succède un dogmatisme 
prudent et sage qui tout en croyant à la vérité sait faire au scep- 
ticisme sa part. Ce qui d'ailleurs nous porte à croire que telle a 
bien été l'évolution de la pensée de Gassendi, c'est que ses ten- 
dances au probabilisme ne se rencontrent que dans ses premières 
œuvres critiques; elles ont complètement disparu dans son Syn- 
tagma phiiosophicum, et même dans sa controverse avec Des- 
cartes, dont il combat moins la doctrine que la méthode. Pour 
apprécier équitablement toutes les discussions soulevées par le 
prétendu scepticisme de Gassendi, il suffit donc de rapprocher 
des dates et de comparer ses écrits \ 

II. — La méthode de Gassendi nous explique toute sa doc- 
trine, d'une remarquable unité, mais également éloignée des 
affirmations audacieuses des matériahstes et des hypothèses 
chimériques des idéalistes mystiques. ' . 



1. a Pour ce qui est de la sceptique, écrit Bernier, il est bien vrai que 
Gasseodi se sert très souvent des termes ordinaires de cette secte; car on 
ne trouve partout que des videtui\ mais qui ne sait que les véritables 
philosophes et qui ont bien reconnu la faiblesse de l'esprit humain, en 
usent de la sorte? Car par là Gassendi montre sa modestie et blâme 
sévèrement Parrogance de quelques modernes, qui décident magistrale- 
ment de tout, comme s'ils n'ignoraient rien et comme s'ils voyaient la 
nature à découvert. » Brucker est à peu près du même avis que Bernier. 
tt On ne peut nier, dit-il, que Gassendi, très modeste et non moins réservé 
dans ses jugements que dans sa conduite, et qui avait bien vu que l'intel- 
ligence humaine est limitée et que, sur certaines choses, elle ne peut que 
bégayer, ne s'en soit tenu souvent à l'opinion la plus probable ou n'ait 
combattu très fortement quelques dogmes admis; mais il le fit à la manière 
de Socrate et non à celle des sceptiques : non more sceptico, sed Socratico, » 
Cité par Mandon, Éttide sur le Syntagma, 155. 

Buhle (Hist, de la philosophie, trad. par Jourdan, t. III) nous semble 
avoir mieux compris encore la pensée de Gassendi lorsqu'il sépare le 
Syntagma de ses autres écrits philosophiques, ceux-ci offrant des ten- 
dances au septicisme plus ou moins profondes, celui-là étant essentielle- 
ment dogmatique. 



CONCLUSION 313 

« 

En effet, comme Epicure et ses disciples, il croit que l'univers 
est bien une réalité concrète, composée d'atomes solides et résis- 
tants, mais il croit de plus — et en cela il se rapproche des idéa- 
listes — que cet univers est, pour ainsi dire, tout imprégné de 
finalité, qu'une vie intense et profonde l'anime, qu'une idée 
directrice préside à son évolution, qu'une cause supérieure a 
produit Tordre et l'harmonie qu'il révèle. 

Gomme les matérialistes, il soutient que, dans l'être organisé 
et vivant, doué de sensibilité et d'imagination, il n'y a, en défini- 
tive, qu'un composé d'atomes; que l'âme sensitive et végétative 
n'a rien en elle, dans son essence, qui ne soit matière; mais il 
soutient en même temps que ce groupement d'atomes d'où 
naissent la vie et le sentiment, n'a pu se faire de lui-même et par 
hasard; qu'il suppose un ordonnateur premier dont l'action 
intelligente et bienfaisante a, dès Torigine, tout créé avec poids 
et mesure, en vue d'une fin déterminée. 

Comme les matérialistes, il admet que rien n'est dans l'enten- 
dement qui n'ait été dans les sens; que, sans l'expérience, l'es- 
prit ne saurait acquérir aucune connaissance; toutefois, contrai- 
rement aux empiristes, il admet qu'à l'aide des données des 
sens nous pouvons former d'autres connaissances qui les dépas- 
sent et qui ont des caractères tels qu'elles impliquent en nous 
une âme supérieure à l'âme sensitive, une âme incorporelle et 
immortelle, en quelque façon semblable à Dieu. 

Comme les matérialistes, enfin, il pense que le souverain Bien 
est le plaisir et le souverain Mal, la douleur; que la vertu ne se 
conçoit pas sans le Bonheur; mais, ce que ne font pas suffisam- 
ment les matérialistes, il dislingue avec le plus grand soin le Bien 
physique et le Bien moral ; le plaisir des sens et celui de la raison ; 
le bonheur que procure la pratique de l'honnête et celui que 
procure la satisfaction de nos appétits inférieurs, et il en arrive 
à une sorte d'eudémonisme rationnel plus voisin des théories 
d'Aristote que de celles d'Épicure, dont cependant il fait l'éloge. 

Un vaste système de forces suspendu à. la volonté d'une force 
suprême, intelligente et bonne, évoluant sous l'impulsion une 
fois reçue de cette volonté transcendante, donnant successive- 
ment naissance à tous les êtres, les uns inanimés, les autres 
animés et sensibles, les autres sensibles, intelligents et libres, 
chaque forme de l'être préparant celles qui lui sont supérieures, 



314 CONCLUSION 

complétant celles qui sont mains parfaites * : tel est dans son 
ensemble Tunivers conçu par Gassendi, telle est la doctrine qu'il 
défend et où il semble avoir voulu réconcilier, dans une synthèse 
supérieure, les théories les plus opposées. 

Quel que soit le mérite de cette tentative, la philosophie de 
Gassendi en possède un plus grand encore, à nos yeux : il réside 
surtout dans les aperçus ingénieux, les vues neuves et fécondes 
que, chemin faisant, Gassendi nous découvre; dans les hypo- 
thèses originales et suggestives qu'il nous propose pour rendre 
compte des moindres détails. Comme le remarque judicieuse- 
ment Brucker, on trouve dans ses écrits des vues innombrables 
qui lui sont propres : « innumera ex suo penore addidit »; or, 
c'est par là principalement qu'il se rapproche des philosophes 
contemporains dont il semble parfois pressentir les brillantes 
découvertes. Qu'il nous suffise de rappeler sa critique des facultés 
occultes; ses hypothèses sur l'animation universelle, sur la géné- 
ration et sur la vie, si voisines de celles de l'animisme polyzoïste; 
ses études sur les données des sens, sur leurs erreurs et sur la 
localisation des sensations; ses explications physiologiques de la 
mémoire et de l'imagination; ses recherches sur la nature de la 
force motrice, l'origine de l'instinct et de l'habitude, l'influence 
de l'hérédité; sa théorie de la Raison et de la Liberté; enfln ses 
analyses si fines et si pénétrantes de nos sentiments et de nos 
passions : sur chacun de ces problèmes Gassendi a projeté une 
lumière nouvelle et souvent il suffirait des plus légers change- 
ments pour que telles de ces pages qui ont été écrites au com- 
mencement du xvn® siècle nous fissent illusion, au point de 
pouvoir être attribuées à des auteurs beaucoup plus récents. 
Ajoutons, en dernier lieu, qu'entre ces développements et la thèse 
générale que défend Gassendi, règne toujours l'accord le plus 
parfait. Nulle contradiction, nulle surprise. Ici tout se tient et 
s'enchaîne parles liens d'une logique rigoureuse et d'une méthode 
toujours sûre : la dernière des propositions qu'il énonce comme 
vraie étant la conséquence de la première qu'il a admise. 

Il nous sera facile maintenant, en nous appuyant sur tout ce 
qui précède, de faire bonne justice du jugement général que 
presque tous les historiens de Gassendi, même ses admira- 

1. Voir 3" partie, Théone de la destination, chapitre I, ni, 3. 



CONCLUSION 318 

leurs S portent sur sa doctrine. Cette doctrine serait, avant 
tout, suivant eux, une doctrine « d'idées moyennes ». Il paraît 
que cette formule est fort claire, puisqu'on la reproduit encore 
de nos jours et qu'on en use pour caractériser bien d'autres phi- 
losophes que Gassendi. Elle nous semble, au contraire, à nous, 
extrêmement vague et confuse, sujette aux interprétations les 
plus diverses, aussi ne saurions-nous l'admettre sans réserve. Si, 
en effet, par philosophie des idées moyennes, on entend dési- 
gner un système sans cohésion et sans originahté, un éclectisme 
sans critique, une mosaïque de lieux communs et de vérités 
banales sur tous les problèmes auxquels le philosophe s'inté- 
resse, il est surabondamment établi, croyons-nous, que Gassendi 
n'est point l'auteur d'une telle philosophie; si, au contrraire, on 
entend une philosophie sage, ennemie des négations audacieuses 
qui font violence au témoignage de l'expérience et à celui de la 
raison ; une philosophie, sans cesse soucieuse de n'admettre pour 
incontestable que ce qui est évident, de faire soigneusement la 
part de la science et celle de l'hypothèse; une philosophie, en un 
mot, prudente jusque dans ses hardiesses mêmes, nul doute que 
la philosophie de Gassendi ne soit une philosophie d'idées 
moyennes ; mais n'en est-il pas ainsi de toute philosophie vrai- 
ment sérieuse? 

1. Brucker, IV, p. 533. 



Vu et lu, 
en Sorbonne, le 20 Octobre 1888, 
par le doyen de la Faculté des Lettres de PariSy 

A. HiMLY. 



Vu et permis d'imprimer, 
Le vice-recteur de l'Académie de Paris, 

Gréârd. 



TABLE DES MATIERES 



INTRODUCTION 

Les premiers travaux philosophiques de Gassendi. — 1. Gassendi et 
Aristote. — 2. Gassendi et Fludd. — 3. Gassendi et Descartes. — 
4. Gassendi et Épicure. — ^.LeSyntagmaphilosophicum. — Raisons 
principales de son impopularité { 

LIVRE PREMIER 

LOGIQLE 

I. Opinion générale de Gassendi sur la logique. — II. Problème de 
la certitude, classification de nos connnaissances d'après leurs ob- 
jets; du critérium de la vérité : sa nature et sa légitimité. — III. Des 
idées : leur origine et leur classification. Règles pratiques pour 
s'assurer de leur exactitude. — IV. De la proposition. Définition et 
analyse de la proposition. Ses différentes espèces. Des maximes. — 
V. Du syllogisme. Figures et modes du syllogisme. Règles. —VI. De 
la méthode. Méthode d'invention; méthode de jugement et mé- 
thode de doctrine 31 

LIVRE II 

PHYSIQUE 

PREMIÈRE PARTIE 

CHAPITRE PREMIER. — - De l'espace et du temps. 

I. De l'espace : 1** ses caractères; 2" sa nature : il n'est ni une sub- 
stance ni le mode d'une substance, ni une simple conception; 3" du 
lieu ; 4° objection : l'espace ainsi conçu ne limite-t-il pas la puis- 
sance de Dieu? — II. Du temps : r ses caractères; 2° ses rapports 
avec l'espace; 3° sa nature; 4" mesure du temps. — III. De l'Immen- 
sité et de l'Éternité 4» 

CHAPITRE II. — De la matière. 

I. Sens général qu'on attache à ce mot. Nature de la matière : ce 
qu'elle n'est pas. — II. Ce qu'elle est : théorie des atomes; leurs 
propriétés : 1» ils sont ingénérables et incorruptibles; 2" solides et 
insécables; 3» objection et réponse. — 111. Du nombre et de la 
forme des atomes. — IV. Du mouvement. — V. Du vide 57 

CHAPITRE III. — Du mouvement. 

Du mouvement en général. — I. Cause première du mouvement : 
a. Cette tause est dans les atomes, p. Objection et réponse. — II. De 



318 TABLE DES MATIÈRES 

la direction du mouvement : a. De rattraction. p. Sa cause. — 
III. Conclusion. Comparaison entre l*atomisme de Gassendi et Tato- 
misme d'Epicure 70 

CHAPITRE IV. — Des qualités des corps. 

<^u*entend-on par qualités des corps? — 1. Des qualités occultes. — 
a. Leur rôle dans la philosophie du moyen dge. — p. A quoi elles 
se réduisent. — II. Des qualités sensibles. — Qu'entend-on par fa- 
culté et par habitude 81 

CHAPITRE V. — La génération et la vie. 

Diverses hypothèses sur la génération et la vie. — L Hypothèse théo- 
logique : réfutation. — IL Hypothèse des matérialistes : arguments 
invoqués en sa faveur. — III. Théorie de Gassendi : A. Des généra- 
tions spontanées; explication proposée; son insuffisance. B. Des 
générations ordinaires; comment se forme la semence; des défauts 
et des qualités héréditaires. C. De la vie. D. Conclusion 90 

CHAPITRE VI. — Le monde est-il ammé? 

Considérations générales. — I. Le monde est-il animé? 1. Opinions 
de Pythagore et de Platon sur Pâme du monde. 2. Difficultés qu'elles 
soulèvent. 3. Conclusion. — IL Le monde a-t-il eu un commence- 
ment? — III. Aura-t-il une fin? 104 

DEUXIÈME PARTIE 
DE I/AHE SE.\SITI¥E et de L'AME RAISOiKilIABLE 

CHAPITRE PREMIER. — De la sensibilité. 

De la sensibilité en général, — I. Limites de la sensibilité; de la sen- 
sibihté dans les êtres inférieurs. — IL 1. De la sensibilité dans 
ranimai; ses caractères : elle suppose l'activité, est interne et im- 
manente. — 2. Conditions générales de la sensibilité; siège où elle 
réside. — 3. Nature de la sensibilité. — III. Fonctions de la sensi- 
bilité ou des sens. — 1. Données des sens. — 2. De la localisation 
des sensations. — 3. De la vision binoculaire. — 4. Erreurs des 
sens. — IV. Conclusion 120 

CHAPITRE IL — De l'imagination. 

Nécessité d'admettre une faculté de connaître distincte des sens. 
Opinion des philosophes qui font Tâme corporelle; opinion de 
ceux qui la font incorporelle et divine; opinion de Gassendi. — 
L L'imagination n'est pas distincte du sens commun et de la mé- 
moire. — IL Fonction de l'imagination : de la conservation des 
images; explication physiologique. — III. Du rappel et de l'asso- 
ciation des images. — IV. Du jugement. — V. Du raisonnement. 
— VI. De l'instincL — VIL Des songes 131 

CHAPITRE III. — De l'Ame raisonnable ou de l'entendement. 

De l'entendement et de ia phantaisie. — I. Des fonctions de l'enten- 
dement : 1° Il a l'appréhension des choses incorporelles. — 2" Par la 



TABLE DES MATIÈRES 319 

réflexion, il se connaît lui-même et connaît ses opérations. — 3" Par 
le raisonnement, il s'élève à des conceptions dont Timagination 
ne peut avoir aucune espèce. — IL Nature de l'entendement. — 
III. L'entendement ne s'exerce qu'à l'occasion des données des sens 
et des images dues à la phanlaisie. — IV. Objections et réponses. 155 

CHAPITRE IV. — De l'origine des idées et des premiers principes. 

Du problème de l'origine des idées. — l. Point d'idées innées : toutes 
les idées viennent des sens ou sont formées à l'aide des données 
des sens. — IL Comment se forment nos idées. — Des idées parti- 
culières. — Des fictions. — Des idées générales. — Des idées des 
choses incorporelles; en quoi elles difl'èrent des précédentes. — 

III. Des premiers principes; leurs caractères, leur origine. — 

IV. Conclusion 168 

CHAPITRE V. — De l'appétit. 

1. En quoi lappétit difl'ère de l'imagination et de l'entendement. — 
1" Sa nature. — 2° Classification des appétits : de l'appétit raison- 
nable. — 3** De l'appétit irraisonnable, siège où il réside; causes qui 
le favorisent. — IL Des passions en général : 1° Opinions des phi- 
losophes; définition. — 2* Division des passions. — 3° Passions 
physiques : douleur, plaisir, désir. — 4° Passions de l'esprit : leur 
classification. — III. Du plaisir et de la douleur; leur nature; clas- 
sification des plaisirs et des douleurs. — IV. De l'amour et de la 
haine; du désir et de l'aversion; de l'espérance et de la crainte; de 
l'audace et de la pusillanimité; de la colère et de la douceur. — 
Conclusion 179 

CHAPITRE VI. — De la volonté et de la liberté. 

L De la Volonté. Analyse de l'acte volontaire. — IL De la Liberté. — 
l** Liberté physique, liberté civile et liberté morale. Définitions. — 
2** Conditions de la liberté morale. — 3° Cette liberté appartient non 
à l'activité spontanée ou à la volonté, mais à la raison. — III. Ob- 
jection : * Video meliora proboque >», etc. Réponse : Commentaire 
de la théorie d'Aristote. — IV. Du fatalisme 195 

CHAPITRE VIL — De la force motrice et du langage. 

L De la force motrice. Sa nature. Ses principales manifestations. — 
IL Du langage : les cris et la parole. Du langage intérieur et du 
langage extérieur; du langage chez l'homme et chez l'animal. — 
III. Origine du langage : différentes théories proposées par les phi- 
losophes. Opinion d'Épicure 209 

TROISIÈME PARTIE 

CHAPITRE PREMIER. — De l'ame. 

I. De l'âme en général. Philosophes (lui la considèrent comme incor- 
porelle et philosophes qui la considèrent comme corporelle; mé- 
thode à suivre dans cette étude. — IL De l'àme des animaux. 
1. Faits qui prouvent son existence : elle n'est ni une forme, ni un 
simple rapport; elle est une substance active, de la nature du 



320 TABLE DES MATIÈRES 

feu et, comme le feu, soumise à un renouvellement continuel. 
2. Origine de cette àme. 3. Comment, étant formée d'éléments in- 
sensibles, peut-elle sentir? Objections de Plutarque et de Galien. 
Réponse de Lucrèce et de Gassendi. — III. De l'âme humaine. 

I. Différentes manières dont les philosophes l'ont conçue. 2. Cette 
âme est formée de deux parties, l'une matérielle, l'autre immaté- 
rielle. Raisons qui le prouvent. 3. Comment l'âme raisonnable est- 
elle unie à Tâmc sensitive et, par elle, au corps 1 217 

CHAPITRE II. — De l'immortalité de l'ame. 

I. Diverses théories des philosophes sur l'immorlalité de l'âme. — 

II. Preuves de l'Immortalité. A. Preuve physique. B. Preuves mo- 
rales tirées : 1" de la croyance universelle; 2" du désir de l'Immor- 
talité; 2" de la nécessité d'une sanction future. — III. Objections 
d'Épicure. Réfutation 231 



LIVRE III 

MORALE ET THÉOLOGIE IVATURELLE 

CHAPITRE PREMIER 

I. Origine de la science morale. Son importance. Diverses théories 
des philosophes sur le Bonheur et le souverain Bien. — II. Théorie 
d'Épicure : 1. Différences des jugements portés sur elle. 2. De la 
volupté. 3. Du souverain Bien. 4. Moyens de l'atteindre. 5. DiiTérenccs 
entre cette théorie et celles d'Aristippe et de Zenon. — III. Théorie 
de Gassendi : A. .Que la volupté est de soi un bien; B. Que tous les 
biens particuliers ne sont désirés que pour elle; C. Rapports du 
bonheur et de la vertu 239 

CHAPITRE II. — De la vertu. 

I. De la vertu en général. Commentaire de la définition d'Aristote. 
Critique de la définition des stoïciens. Connexion des vertus entre 
elles. — II. De la Prudence. Devoirs qu'elle nous impose : 1° envers . 
nous-mêmes; 2° envers la famille; 3" eu vers l'État. — III. De la 
Force. Moyens d'acquérir et de conserver cette vertu. — IV. De la 
Tempérance et des vertus qui s'y rattachent. — V. De la Justice, 
du Droit et des Lois 259 

CHAPITRE m. — Tuéologie naturelle. 

1. De l'Existence de Dieu : preuve. — II. Idée générale que nous pou- 
vons nous faire de Dieu. — 111. Ses attributs : a. Unité, Immen- 
sité, Éternité; p. Intelligence, Puissance, Bonté, Liberté, Béatitude. 
— IV. Dieu considéré dans ses rapports avec le monde : A. De la 
Création; B. De la Providence. — V. Soin que Dieu prend du monde 
en général. — VI. Soin que Dieu prend de l'homme en parti- 
culier 280 

Conclusion 303 



CouLOMMiERS. — Typ. P. BRODAllD ot GALLOIS.